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“L’Europe en pleine abolition de la démocratie” (A. Tsipras, 1er ministre grec)

Publié par wikistrike.com sur 3 Juin 2015, 17:14pm

Catégories : #Politique internationale

“L’Europe en pleine abolition de la démocratie”  (A. Tsipras, 1er ministre grec)

Dans une tribune publiée par le quotidien Le Monde lundi 1er juin, Alexis Tsipras met en garde contre les dérives de l'Union européenne.

En forçant la mise en œuvre de politiques d'austérité contre le gré des citoyens, c'est le principe même de démocratie qui est mis à mal, selon le Premier ministre grec.

Atlantico : Dans une tribune publiée dans le quotidien Le Monde lundi 1er juin (lire ici), Alexis Tsipras met en garde contre la direction qu’est en train de prendre l’Europe. Selon lui, forcer les gouvernements à aller au bout d’un programme d’austérité reviendrait à "l’abolition de la démocratie en Europe". Sommes-nous effectivement en train d’assister à la fin de la démocratie en Europe, ou la situation est-elle plus complexe qu’il n’y parait ?

Christophe Bouillaud : J’ai bien peur que la démocratie, entendue comme capacité d’orientation politique liée au vote populaire, ait tendance à disparaître dans tous les pays européens sous assistance financière européenne ou internationale : les obligations que créent les aides internationales ou européennes l’emportent sur la volonté des électeurs. 

Alain Wallon : Nous sommes heureusement très loin d’une crise fatale de notre système démocratique en Europe, malgré les failles et les manques parfois criants,concernant tant la base même du contrat social qui fonde la légitimité de la représentation des peuples par leurs élus que les mécanismes qui l’organisent.

 

La crise économique, par sa dureté puis par sa durée,a servi de révélateur en mettant en évidence le fossé grandissant entre les objectifs optimistes affichés du projet démocratique européenet la difficile réalité vécue par une part grandissante des citoyens. Ces derniers ont fini par réagir, notamment en Grèce et en Espagne en censurant des gouvernements incapables à leurs yeux de répondre aux nouveaux enjeux sociétaux créés ou exacerbés par la mondialisation de l’économie. Et aujourd’hui l’UE se trouve confrontée à un dilemme central qu’Alexis Tsipras définit très clairement. Soit les Etats membres de l’UE continuent à partager solidairement,  à égalité d’engagement, de droits et de devoirs le projet européen, ce qui signifie le respect des choix citoyens à l’échelle de chaque Etat, seule échelle mesurable pour eux, et il est dès lors possible de s’entendre sur des actions communes et des réformes institutionnelles convergentes ; soit, au contraire, ils choisissent une Europe qui ne serait plus une Union d’égaux, taille et puissance mises à part, mais un système à deux étages, avec ceux d’en-haut, imposant une ligne dont ils seraient les principaux bénéficiaires, et ceux d’en-bas, tenus sous tutelle de fait, et voués à espérer passer un jour du rez-de-chaussée aux étages supérieurs. Disons tout de suite que la seconde option équivaudrait au choix d’un éclatement à court ou moyen terme de l’UE. On imagine mal les actuels dirigeants des Etats membres s’accorder à prendre le risque d’un tel scénario…

Forcer la Grèce à honorer ses engagements malgré le contrat social passé entre Syriza et ses électeurs est-il un déni de démocratie ?

Christophe Bouillaud : Oui, parce qu’il revient à dire aux Grecs qu’ils ne peuvent plus rien changer à leur destin. Il ne leur resterait plus qu’à expier, eux et leurs enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants, les fautes commises dans les années fastes du début du millénaire. La démocratie suppose pour avoir un sens que le vote populaire joue un rôle décisif dans l’avenir d’une nation. D’évidence, la majorité du peuple grec a souffert pendant les années 2010-15, les électeurs veulent légitimement un changement des politiques suivies, et cela suppose de revenir sur les accords pris avec les autres pays européens en 2010 – dont le moins que l’on puisse dire est qu’ils n’ont pas permis de grands progrès économiques pour la Grèce. Si Syriza doit faire exactement la même chose que les gouvernements précédents, il devient donc inutile de voter en Grèce. On peut économiser déjà la somme correspondant à l’organisation d’élections, il suffit de nommer un proconsul avec les pleins pouvoirs sur la population. 

 
 

Alain Wallon : Le gouvernement Tsipras n’est pas comptable des engagements pris par les gouvernements grecs précédents, d’autant plus qu’il a été porté au pouvoir pour mettre en place une alternative. Mais il lui est demandé par ses principaux créanciers de leur donner des gages probants qu’il met tout en œuvre pour les rembourser, intérêts compris. Mais là n’est pas la question, car c’est une évidence qu’aucune des deux parties ne nie. Ce qui fait problème, c’est la méthode choisie depuis plusieurs années pour récupérer leur mise et que Tsipras a appelé, assez judicieusement je trouve, la méthode du "nœud coulant" : on serre le nœud, d’abord un peu mollement, puis de plus en plus resserré autour du cou du débiteur jusqu’à ce qu’il demande grâce et cesse toute résistance. La Grèce refuse aujourd’hui cette méthode, à la fois parce qu’elle obligerait Tsipras à se renier face à ses électeurs – et là, oui, c’est un vrai déni de démocratie - et aussi parce qu’elle n’aurait aucun effet positif de relance pour l’économie grecque. "Qui n’a plus de dettes s’enrichit" : la maxime est peut-être bonne pour le bas de laine du ménage, pas pour une économie moderne !

En se faisant élire sur un programme dont il savait qu’il serait difficile à mettre en mettre en œuvre, Alexis Tsipras peut-il à son tour être accusé de déni de démocratie ?

Christophe Bouillaud : A mon avis, Alexis Tsipras savait qu’il aurait des difficultés, mais il a choisi, depuis sa candidature à la présidence de la Commission européenne lors des élections européennes de mai 2014 au nom du Parti de la Gauche européenne, de jouer à fond la carte d’une "autre

Europe" qui serait fédérale. C’est ce qu’il redit dans son texte du Monde : soit l’Union européenne donne sa chance à la Grèce et entre ainsi dans ce qui la mènera à une "Union de transferts", c’est-à-dire une fédération démocratique de la zone euro, soit elle se racornit sur un simple système de change fixe entre monnaies européennes, déguisé en monnaie unique, qui garantit les droits des pays créanciers sur les pays débiteurs. Alexis Tsipras n’a donc pas menti à ses électeurs en ce sens-là, il a par contre parié qu’il pourrait réorienter l’Union européenne dans un sens plus conforme aux visées fédéralistes. Il est peut-être en train d’échouer, mais il aura au moins tenté de sauver l’Etat grec de sa transformation en simple instance de collecte de l’impôt du à des puissances étrangères. 

Alain Wallon : Non, les deux choses ne sont pas comparables. Certes, Syriza et Tsipras ont fait beaucoup de promesses à l’électorat grec, ils l’ont même fortement brossé dans le sens du poil afin de pouvoir plus sûrement l’emporter. Probablement, ils ont aussi surestimé la souplesse – le terme paraît d’ailleurs un peu incongru - dont est susceptible de faire preuve une assemblée de dix-neuf (en comptant la Grèce) ministres des Finances de la zone euro. Mais il leur fallait au moins autant de temps, sinon plus, pour négocier avec leur propre base en Grèce, peu préparée à faire des concessions, que pour faire bouger les lignes parmi leurs homologues et créanciers européens. Ces concessions ont été pourtant faites et elles représentent un effort que seuls les bons connaisseurs de la situation politique, sociale et économique grecque, au premier chef les Grecs eux-mêmes, peuvent réellement apprécier. 

Christophe Bouillaud
 
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