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Comment l'industrie chimique a torpillé l'interdiction des perturbateurs endocriniens

Publié par wikistrike.com sur 27 Juillet 2015, 15:53pm

Catégories : #Ecologie - conso - biodiversité - énergie

Comment l'industrie chimique a torpillé l'interdiction des perturbateurs endocriniens

Des échanges de mails révèlent comment l'industrie chimique a torpillé l'interdiction des perturbateurs endocriniens. Un récit perturbant... 

Ce n'est plus du lobbying, c'est de l'art... A Bruxelles, l'industrie chi­mique a réussi à saboter l'interdic­tion des perturbateurs endocriniens. Ces composés chimiques que l'on retrouve par­tout, dans les plastiques, les tapis, les den­tifrices, les cosmétiques, les pesticides, et qui sont soupçonnés d'être responsables, même à très faible dose, de cancers, de troubles de la croissance et autres menus dégâts sur la santé. 

Avec une maestria qui laisse baba, les lobbies ont reporté l'échéance d'au moins quatre ans. Dans un rapport rédigé en an­glais et publié le 20 mai, une organisation indépendante, Corporate Europe Observatory, dévoile les coulisses de ce feuille­ton. Des coulisses pas faciles à visiter : il a fallu deux ans à la journaliste française Stéphane Horel, coauteure du rapport, pour obtenir des milliers de pages de documents et plusieurs courriels croquignolets... 

Experts gavés 

Février 2013. L'Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa, en anglais) s'apprête à publier un rapport étonnam­ment sympa pour l'industrie. A vous don­ner envie de déguster du perturbateur endocrinien au petit dej ! Pas si surprenant, en réalité : près de la moitié des 18 experts qui tiennent le stylo ont des liens d'intérêt étroits avec l'industrie, via des animations de colloques, des travaux de recherche ou des boulots de consultant, et les chèques qui vont avec. Manque de bol, au même moment, le 19 février exactement, le Programme des Nations unies pour l'en­vironnement (PNUE) et l'Organisation mondiale de la santé (OMS) publient leur propre rapport. Et leur conclusion dépote : les perturbateurs endocriniens constituent « une menace globale » sur la santé, « qui impose de trouver une solution ». C'est clair et tranché. 

Avec leur avis tiédasse, les experts de l'Efsa ont l'air malin ! Et ils s'en rendent vite compte. Le 20 février, dans un courriel à ses confrères, l'un d'eux gémit :

« Chers collègues, la vie est compliquée... Il est presque embarrassant de comparer notre version actuelle avec le rapport de l'OMS / PNUE. »

Et de se lamenter, en dé­voilant toute leur cuisine, au passage :

« Quand le rapport de l'OMS / PNUE sou­ligne certaines caractéristiques des pertur­bateurs endocriniens et les signale comme spécifiques, notre rapport, au contraire, les minimise (sic) ou évite de les mentionner (re-sic). »

L'humiliation ne s'arrête pas là :

« Quand le rapport de l'OMS / PNUE par­vient à la conclusion que la méthode traditionnelle d'évaluation des risques des pro­duits chimiques est inadéquate [pour les perturbateurs endocriniens], nous arrivons à la conclusion exactement opposée. »

Notre expert n'a plus qu'à se planquer sous la table :

« Je suis heureux de ne pas avoir à être présent à la conférence de presse (...) pour défendre le rapport actuel (...), sachant que l'auditoire aura lu le rapport de l'OMS. Un vrai cauchemar ! »

Seule solution, sou­pire ce grand déprimé :

« refaire notre rap­port ou, au moins, le modifier de manière significative... »

Scientifiquement, bien sûr. Pif, paf, pouf, à quoi ça tient, la santé de 500 millions d'Européens... 

Du rapport ou du cochon ? 

A peine moins effondré, son collègue Ber­nard Bottex, qui supervise le travail du groupe, répond, en opinant du chef :

« Les (...) conclusions actuelles où nous expliquons que les perturbateurs endocriniens peuvent être traités comme la plupart des autres substances chimiques (...) nous isolent du reste du monde et pourraient être difficiles à défendre, étant donné les incertitudes [et] le manque de données et de méthodes que nous avons identifiées. »

Bref, on a fait un travail de cochon, et ça va se remarquer ! Il n'y a plus qu'à relancer la foire aux idées :

« Toute suggestion de reformulation (...) sera bienvenue. »

Ce détricotage de der­nière minute était sans doute trop com­pliqué : la conclusion du rapport n'a fina­lement pas bougé d'un iota... 

Le ridicule ne tue pas. Avec l'aide de ses « experts », l'industrie repart au combat. Pour elle, il est vital de gagner du temps : le règlement européen sur les pesticides prévoit d'établir une nomenclature des perturbateurs endocriniens avant dé­cembre 2013. Une étape en forme de cou­peret : sitôt inscrits sur la liste, plusieurs pesticides, suivis d'un tas d'autres pro­duits, seront interdits. Pour les lobbies, il y a le feu au lac : un premier rapport de travail, peu favorable à leurs intérêts, a déjà été remis à la Commission euro­péenne. Commander un second rapport, inutile, à l'Efsa, était une première façon de jouer la montre. Mais il y a plus effi­cace pour gagner du temps : réclamer une étude d'impact sur le coût économique d'une éventuelle interdiction. Si c'est trop cher, tant pis pour les cancers ? 

Dans les couloirs de Bruxelles, les croche-pattes de dernière minute s'en­chaînent. Le 7 juin 2013 à 9 h 30, la Di­rection générale de l'environnement tient une réunion cruciale pour approuver un projet de définition. A 14 h 04, le géant de la chimie Bayer la court-circuite et envoie un courriel au plus haut niveau de la Com­mission : au secrétariat général de Barroso. Une définition « inappropriée » des perturbateurs aurait des conséquences dé­sastreuses sur la « production agricole », plaide Bayer. Et de sortir une étude, en­core une, de son chapeau. Après le déjeu­ner — et l'ultime message de Bayer —, la réunion capote : aucune définition n'est, validée... 

Vite ! Le fer est chaud, il n'y a plus qu'à le battre et à faire monter une « contro­verse scientifique » là où l'OMS et les Na­tions unies n'en voyaient aucune... Dix jours plus tard, le 17 juin 2013, un groupe de 56 experts envoie un courrier à Anne Glover, la conseillère scientifique de Barroso. Sor­tis de nulle part, sans aucune lettre de mis­sion, ces visionnaires descendent en flèche un projet qui n'est même pas encore ficelé : « Le projet actuel est basé sur une ignorance complète des principes de pharmacologie et de toxicologie. » Pas le cas de ces experts, qui connaissent leur sujet... 

La victoire en chantage 

Entre 2007 et 2012, le toxicologue Wolfgang Dekant, qui emmène les signataires, a cumulé à lui seul 18 contrats de re­cherche avec l'industrie. Un deuxième est consultant pour BASF. Un troisième, Gio Batta Gori, a empoché « plusieurs millions de dollars » avec l'industrie du tabac, selon des factures consultées par Stéphane Horel. Mais cela ne perturbe personne. 

Le 2 juillet 2013, la secrétaire générale de Barroso, Catherine Day, se fend d'une très officielle note interne : étant donné les « vues divergentes » de la communauté scientifique « et les impacts potentiels sur l'industrie chimique et le commerce inter­national », il convient de mener « une étude d'impact », laquelle renvoie l'interdiction aux calendes grecques... Le soir même, elle gèle le processus. 

Victoire sur toute la ligne, et même au-delà : l'étude d'impact vient seulement d'être lancée, deux ans plus tard. Aucune interdiction ne sera possible avant 2017. Bingo ! C'était tout le plan de l'industrie : entre-temps, les négociations sur l'accord transatlantique de libre-échange (Tafta) ont bien avancé et ont rendu l'interdiction encore plus compliquée, sous la pression américaine. Le lobbying, c'est une subtile chimie...

 

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