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La Bolivie donne le feu vert à un projet controversé de route nationale et d'extraction du pétrole et du gaz dans un parc national

Publié par wikistrike.com sur 1 Juillet 2015, 14:21pm

Catégories : #Ecologie - conso - biodiversité - énergie

La Bolivie donne le feu vert à un projet controversé de route nationale et d'extraction du pétrole et du gaz dans un parc national

et article d'Emily Achtenberg a été initialement publié sur le site de NACLA et est ici reproduit dans le cadre d'un accord de partage de contenus. 

Le 20 mai, le président bolivien Evo Morales a promulgué [lien non disponible] le décret suprême n°2366, ouvrant les parcs nationaux du pays — qui sont protégés par la Constitution en tant que réserves écologiques — à l'extraction du pétrole et du gaz. A peine deux semaines plus tard, Morales a annoncé que son projet maintes fois repoussé de construction d'une grande route à travers le parc national et territoire indigène TIPNIS en Amazonie bolivienne serait finalement réalisé.

Le fait que ces déclarations se produisent simultanément n'a pas échappé aux opposants au projet de route du TIPNIS (territoire indigène et parc national Isiboro Sécure), qui soupçonnent depuis longtemps que la promotion des intérêts pétroliers et gaziers est l'une des principales motivations de la construction de la route. Au sein du TIPNIS, quatre zones couvrant 30% du territoire du parc font l'objet de concessions d'hydrocarbures à long terme. La route à l'étude borde quasiment le bloc Sécure.

En fait, 11 des 22 parcs nationaux de Bolivie sont actuellement traversés par des concessions pétrolières et gazières accordées à des groupes pétroliers comme le Brésilien Petrobras, l'Espagnol Repsol et le Français Total. Depuis la «nationalisation» des hydrocarbures en 2006, ces grandes entreprises exercent leurs activités par le biais de joint-ventures avec YPFB, l'entreprise publique du secteur de l'énergie.

Comme le TIPNIS, beaucoup de ces réserves sont détenues collectivement par des groupes indigènes qui y vivent depuis des siècles et dépendent de leurs terres ancestrales pour assurer leur subsistance. Dans certains cas, les concessions d'hydrocarbures représentent 70 à 90% du territoire des parcs. Ceux-ci pourraient pratiquement disparaître une fois les contrats opérationnels.

Alors que les terres concédées aux sociétés pétrolières et gazières en Bolivie ont connu une expansion considérable sous Morales — de 7.2 millions d'acres en 2007 à 59.3 millions en 2012 — l'activité dans les parcs nationaux a été en grande partie paralysée faute d'un cadre réglementaire cohérent pour l'extraction — jusqu'à aujourd'hui. Le nouveau décret prévoit que les permis pour l'extraction d'hydrocarbures pourront être accordés dans le cadre des contrats en vigueur ou de nouveaux contrats, aussi longtemps que l'entreprise promettra d'atténuer les impacts négatifs pour l'environnement, et contribuera à hauteur de 1% de ses investissements à la réduction de la pauvreté et au développement économique dans la zone affectée.

Les voix critiques affirment que ces mesures ne compenseront pas les coûts réels de l'exploitation des hydrocarbures, surtout quand on sait que les agences environnementales chargées d'administrer les parcs affichent un fort parti pris en faveur de l'extraction. D'après Jorge Campanini de l'organisme de recherche à but non lucratif CEDIB, le décret suprême n°2366 signera «l'arrêt de mort» des aires protégées déjà menacées par l'exploitation minière illégale, la déforestation et l'invasion des terres par les cultivateurs de coca.

Les annonces en miroir de Morales mettent en lumière un défi et une contradiction centrale du gouvernement du MAS (Mouvement vers le socialisme), qui s'appuie pour une grande part sur l'extraction du pétrole et du gaz pour financer ses programmes redistributifs à succès. Cette stratégie met de plus en plus Morales en porte à faux vis-à-vis des organisations indigènes, environnementales et autres issues de la société civile qui soutiennent que l'extractivisme détruit la nature et les communautés, entretient la dépendance vis-à-vis des transnationales et masque la nécessité de développer un modèle économique durable pour le futur.

A contrario, le gouvernement du MAS défend ses politiques extractivistes et développementistes comme un outil nécessaire de réduction de la pauvreté actuelle, et de création de ressources pour une économie post-extractiviste qui marquera la transition vers le «socialisme communautaire». Le politologue George Gray Molina note que le pourcentage effectif de taxes et de royalties prélevé par le gouvernement bolivien sur les hydrocarbures est, à 72%, parmi les les plus élevés d'Amérique Latine. [1]

Ces visions contrastées se sont cristallisées en 2011-2012 autour de la polémique du TIPNIS, le conflit ayant suscité le plus de divisions au cours des neuf ans de mandat de Morales. Les antagonismes ont fait éclater l'alliance des mouvements sociaux urbains, indigènes et paysans qui étaient à l'origine de l'élection de Morales en 2005.

Celui-ci a suspendu le projet de construction de la route avant les élections présidentielles de 2014 pour mener une campagne gouvernementale opportune visant à éliminer l'extrême pauvreté dans le TIPNIS. Il a aussi exprimé publiquement ses regrets quant aux manquements du gouvernement concernant le processus de consultation communautaire. Toutefois, le président a toujours défendu l'importance géopolitique de la route dans la promotion de l'intégration des territoires et le développement régional. Rares sont ceux qui ont été surpris par la reprise du projet, surtout depuis que Morales a signé un contrat avec une compagnie d'Etat pour entamer la construction du premier tronçon de route menant au parc en 2012, avec des fonds publics.

La décision du chef d'Etat bolivien de repousser la frontière des hydrocarbures dans les parcs nationaux du pays n'est pas non plus une surprise. Le vice-président Alvaro García Linera en a donné un avant-goût en mai 2013, invoquant le principe du nationalisme des ressources pour justifier sa politique comme étant une «stratégie anti-impérialiste». Selon lui, les gouvernements néolibéraux qui ont précédé protégeaient ces réserves afin d'en sauvegarder les ressources pour le bénéfice futur d'investisseurs étrangers, s'assurant que la Bolivie resterait sous-développée.

Depuis, le gouvernement a octroyé de nouvelles incitations pour l'exploration pétrolière et gazière à travers la Bolivie et au moins 5 nouvelles concessions sont sur le point d'être acceptées dans des parcs nationaux. Un autre décret suprême (DS 2298), promulgué en mars dernier, prévoit un processus de consultation tronqué sous la houlette du gouvernement en lien avec les activités relatives aux hydrocarbures proposées. Pourtant, la Constitution bolivienne ainsi que les accords internationaux auxquels la Bolivie souscrit stipulent que le processus de consultation nécessite le «consentement préalable, éclairé, et libre» des communautés affectées selon leurs normes et procédures. (Une démarche menée des années durant et destinée à élaborer une loi de consultation générale a apparemment été abandonnée en raison de l'incapacité du gouvernement à parvenir à un accord avec les organisations indigènes et paysannes.)

La décision actuelle de Morales d'avancer sur la question du TIPNIS et des hydrocarbures met en évidence l'imbrication de plusieurs facteurs. D'un point de vue économique, le déclin spectaculaire des prix du pétrole à l'international (qui fait également baisser le prix du marché pour le gaz bolivien), auquel s'ajoute la diminution récemment documentée du niveau des réserves de gaz avérées de Bolivie, a convaincu de l'urgence de repousser la frontière des hydrocarbures.

Le fait que 80% du gaz bolivien soit actuellement exporté au Brésil et en Argentine souligne également la nécessité longtemps remise à plus tard d'augmenter l'approvisionnement en gaz destiné à des usages internes, y compris industriels. De plus, dans sa récente campagne présidentielle, Morales a défendu sa vision de la Bolivie comme étant une puissance énergétique régionale, promettant de développer de nouveaux marchés pour les exportations de gaz.

Sur le plan politique, la victoire écrasante du président bolivien en octobre dernier, qui a recueilli 61% du vote populaire et l'a emporté dans huit des neuf départements de Bolivie, a reposé sur un nouveau jeu d'alliances entre les paysans, les petits producteurs et commerçants, une bourgeoisie indigène urbaine émergente et des éléments des secteurs de l'élite conservatrice qui ont été intégrés au MAS. Cette coalition, qui a redéfini le paysage politique bolivien, a largement bénéficié de la prospérité apportée par le gaz en Bolivie et donne à Morales un large pouvoir pour mener ses politiques extractivistes et néo-développementistes.

En ce qui concerne le TIPNIS, le tout premier triomphe du MAS lors des élections au poste de gouverneur dans le département du Beni — en dépit du fait que la commission électorale contrôlée par le MAS a retiré sa certification au parti d'opposition du rival populaire neuf jours avant le vote — a créé un climat politique local désormais favorable pour mettre en chantier le Beni: la route de Cochabamba. Et la majorité des deux-tiers que possède le MAS à l'Assemblée législative plurinationale garantira les votes nécessaires à l'abrogation de la loi contraignante de 2011 sur la protection du TIPNIS considéré comme une zone «intouchable». Alors que le tracé de la route et les sources de financement doivent encore être déterminés, Morales a indiqué que la Force Binationale d'Ingénierie Sociale, un partenariat économique entre l'armée bolivienne et vénézuélienne, était prêt à commencer la construction.

Reste à voir combien se dresseront contre ces initiatives. Les groupes opposés aux politiques actuelles du MAS ont été marginalisés, mis sur écoute, divisés, privés de ressources et grandement affaiblis par le gouvernement de Morales suite au conflit du TIPNIS. En outre, comme le montre l'anthropologue Bret Gustafson, une position anti-extractiviste est difficile à tenir dans un pays où le gaz est vu d'abord à travers le prisme du nationalisme des ressources, et comme un passeport pour la prospérité économique.

Néanmoins, le dirigeant du TIPNIS Fernando Vargas, ancien candidat à la présidence de Bolivie pour le Parti écologiste, et Adolfo Chávez, à la tête de la fédération indigène des plaines CIDOB, ont fait part de leur intention de mener une action en justice contre le décret suprême n°2366, d'organiser une mobilisation internationalepour la défense des parcs nationaux de Bolivie et d'obtenir une audience avec le papelors de sa visite en juillet. Ils auront besoin de toute l'aide qu'ils peuvent recevoir.

[1] George Gray Molina, présentation lors de la conférence de l'Association des études latino-américaines, Washington DC, 1er juin 2013.


 

Emily Achtenberg est planificatrice urbaine et auteure du blog de NACLA Rebel Currents, qui couvre les mouvements sociaux et les gouvernements progressistes d'Amérique latine.

 

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