C’est la preuve qui manquait, celle qui atteste que l’Agence nationale de sécurité (NSA) américaine a bel et bien espionné des communications téléphoniques d’Angela Merkel. Le 12 juin, le parquet fédéral de Karlsruhe décidait de classer l’enquête, ouverte en juin 2014, sur l’écoute présumée du téléphone portable de la chancelière allemande, au motif que les accusations ne pouvaient «être prouvées ­légalement dans le cadre d’une procédure de droit pénal». Mais les documents que publie aujourd’hui WikiLeaks en partenariat avec plusieurs médias européens, dont Libération, Mediapart et la Süddeutsche Zeitung, devraient venir rebattre les cartes, et raviver les tensions entre l’Allemagne et son «allié» américain. Ils concernent à la fois Merkel et son conseiller aux Affaires européennes – mais aussi quatre ministères allemands et la Banque centrale européenne, dont des lignes téléphoniques ont été ciblées.

Cette publication fait suite à deux séries de révélations montrant que la NSA s’est intéressée de très près, pendant au moins une décennie, aux intérêts politiques et écono­miques de la France, en espionnant notamment trois chefs d’Etat successifs et deux ministres de l’Economie, et en ciblant les gros contrats français (lire Libération des 23 et 30 juin). Deux des documents obtenus par WikiLeaks concernant l’Allemagne sont des rapports d’analyse «Top Secret» d’interceptions téléphoniques émanant de la NSA, du même type que ceux déjà publiés concernant les dirigeants français. Et de la même manière, si leur contenu ne révèle pas de secrets d’Etat, leur existence même atteste une nouvelle fois de la collecte tous azimuts d’informations sur ses alliées opérée par le renseignement américain.

«FIVE EYES»

Le premier document – classé «GAMMA», qui désigne du matériel hautement sensible – est destiné à être partagé au sein des «Five Eyes», l’alliance des services de renseignement des pays signataires de l’accord UK-USA (Etats-Unis, Grande-Bretagne, Australie, Canada et Nouvelle-Zélande). Il détaille une conversation, en date du 11 octobre 2011, entre Angela Merkel (alors en déplacement au Vietnam) et son «conseiller personnel». La chancelière allemande s’y montre hésitante sur la stratégie à tenir face à la crise grecque, et plaide pour la mise en place d’une «taxe sur les transactions financières» 

Le deuxième document – à usage américain uniquement – concerne cette fois Nikolaus Meyer-Landrut, alors conseiller de Merkel pour les Affaires européennes, et date de la même période (référence y est faite à des propos tenus le 14 octobre 2011). Il témoigne là encore des débats sur la manière de réduire la dette grecque, avant le sommet européen du 26 octobre 2011. Particulièrement signifiante, ici, est la méthode d’interception mentionnée. Pas de «satellite étranger» ou de méthode «non conventionnelle» (qui semble recouvrir un champ assez vaste), comme dans le cas des dirigeants français ou de Merkel, mais un «partenaire britannique» («2nd Party British»). Lequel n’est autre que le GCHQ (pour Government Communications Headquarters), le service de renseignement électro­nique de la Grande-Bretagne, dont les révélations d’Edward Snowden avaient déjà montré qu’il était le partenaire privilégié de la NSA, notamment pour espionner les Etats membres de l’Union européenne (lire page 6).

Mais la chancelière allemande et son conseiller ne sont pas les seuls à avoir été ciblés. En témoigne le troisième document, probablement le plus frappant : un extrait – conséquent – d’une base de données de la NSA, regroupant des «sélecteurs» – ici, des numéros de téléphone – qui donnent lieu à des recherches spécifiques au sein des informations collectées par l’agence américaine. Il s’agit, visiblement, de la même base de données dont ont été extraits les «sélecteurs» relatifs à la France, publiés la semaine dernière ; comme Libération, nos confrères de la Süddeutsche Zeitung la datent de l’année 2010. D’après les experts interrogés par WikiLeaks, il s’agit bien d’une base de données relative à des interceptions de communications, quand celle sur laquelle s’était appuyé Der Spiegel en octobre 2013 aurait, elle, été utilisée pour du «contact chaining», de la construction de «graphe social» (qui communique avec qui).

«POINT DE CONTACT»

Dans cette extrait de base de données, on trouve pas moins de 69 numéros, essentiellement des lignes fixes, mais aussi des numéros de fax, et même de standards téléphoniques. Quinze d’entre eux concernent le ministère de l’Agriculture, 16 le ministère des Finances – dont le numéro du bureau du ministre, Wolfgang Schaüble – 32 autres, le ministère de l’Economie, et au moins 3 les Affaires étrangères. On y trouve aussi la ligne fixe, le fax et le numéro de téléphone portable du «point de contact» entre le ministère de l’Economie et l’Organisation mondiale du commerce, ainsi, donc, qu’un numéro de téléphone lié à la Banque centrale européenne.

Comme dans le cas français, le ­«besoin d’information» («Information Need»), autrement dit l’expression de besoin initiale, a été émis en 2002 en ce qui concerne les affaires politiques intérieures, et en 2003 pour ce qui relève des «évolutions de la finance internationale». Soit, potentiellement, une décennie de surveillance américaine. Et à une exception près – la ligne téléphonique liée à la BCE – toutes les lignes ont été «traitées» par le service chargé du suivi des questions européennes, le S2C32, déjà identifié en octobre 2013 (lire page 4).

AGENTS DOUBLES

A cette époque, devançant la parution de l’enquête du Spiegel, Merkel avait violemment protesté contre l’espionnage présumé de son téléphone portable, et accusé les Etats-Unis de «rupture de confiance». Le porte-parole de la Maison Blanche, Jay Carney, avait alors déclaré que «les Etats-Unis ne surveillent pas et ne surveilleront pas les communications de la chancelière» – sans rien dire des faits passés, ce qui avait été abondamment relevé. L’affaire avait fortement refroidi les relations germano-américaines. Début juillet 2014, la découverte de deux «agents doubles» présumés avait encore empoisonné l’atmosphère. Au sein même de la coalition au pouvoir, plusieurs voix avaient alors appelé à l’interruption des négociations sur le futur accord transatlantique de libre-échange (dit «Tafta») entre l’Europe et les Etats-Unis.

Mais depuis, Merkel est passée du statut de victime à celui d’accusée : en mai, la presse allemande – Bild et Süddeutsche Zeitung – a révélé que le BND, le renseignement allemand, placé sous sa tutelle directe, avait espionné, depuis la station de Bad Aibling en Bavière, des entreprises européennes (EADS et Eurocopter à l’époque), ainsi que des hauts fonctionnaires du Quai d’Orsay et de la Commission européenne. Le tout pour le compte de la NSA. Airbus a, depuis, porté plainte contre X.

Contactée par nos confrères de la Süddeutsche Zeitung, la Chancellerie à Berlin n’a pas souhaité s’exprimer. Sollicitée par Mediapart et Libération ce mercredi, elle s’est, de la même façon, refusée à tout commentaire. Au Bundestag, la commission d’enquête lancée en mars 2014 pour enquêter sur les activités de la NSA en Allemagne, suite aux révélations de Snowden, planche toujours sur le sujet. Elle va avoir, dans les jours à venir, du grain à moudre.

 A lire également sur le site de WikiLeaks, en anglais

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