L’Allemagne n’en a décidément pas fini avec les révélations sur l’espionnage de la NSA. De nouveaux documents obtenus par WikiLeaks, publiés en partenariat avec Libération, Mediapart et la Süddeutsche Zeitung, montrent cette fois que des conversations d’Angela Merkel ont été espionnées au moins depuis 2009. Surtout, un extrait d’une base de données de l’Agence nationale de sécurité américaine atteste qu'au-delà de la surveillance des ministères des Finances, de l'Economie ou de l'Agriculture, dont nous parlions la semaine dernière, ce sont les services de la chancellerie, à Bonn comme à Berlin, incluant des hauts fonctionnaires et des responsables politiques de premier plan, qui ont été espionnés.


Wikileaks 1Dans ces nouveaux documents, on trouve, tout d’abord, trois comptes rendus d’interceptions de communications «top secret», qui émanent d’un bureau que le site de Julian Assange a identifié comme celui du «service des synthèses» (Summary Services) de la NSA. Deux d’entre eux, labellisés «Gamma» – une classification appliquée à du matériel hautement sensible –, concernent des conversations d’Angela Merkel en 2009, datées, de manière assez floue, de la«fin février» puis de la «fin mars». La première a trait au problème des actifs toxiques apparu avec la crise des subprimes : la chancelière allemande y exprime ses doutes sur le plan de rachat que le Trésor américain vient d’annoncer, et plaide pour un partage de «responsabilité» entre les banques et les gouvernements. Elle y recommande également «une réforme rapide et un élargissement du FMI, en donnant plus d’influence et de responsabilité à des pays comme la Chine» – ce qui se produira effectivement au mois de septembre, à l’issue d’une réunion du G20 à Pittsburgh.

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L’autre compte rendu – destiné, lui, à être partagé au sein des «Five Eyes», l’alliance des services de renseignements des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne, de l’Australie, du Canada et de la Nouvelle-Zélande – concerne une conversation entre Merkel et le prince héritier d’Abou Dabi, Mohammed ben Zayed al Nahyane. Ils y discutent de la réaction, pour le moins fraîche, de l’ayatollah Khamenei au message d’ouverture de Barack Obama, adressé «au peuple d’Iran» à l’occasion de Norouz, le nouvel an perse. Enfin, la dernière synthèse, plus tardive – il y est fait référence à des propos tenus le 28 août 2011 –, mentionne nommément deux conseillers de la Chancelière, Helge Hassold et Albrecht Morgenstern. Il y est, cette fois, question du Fonds européen de stabilité financière, dont le rôle a été élargi lors d’un sommet européen le 21 juillet précédent, des points de «satisfaction» pour Berlin et des «réserves» sur d’autres, qui doivent motiver l’insistance de l’Allemagne.

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LE CABINET DE MERKEL CIBLÉ

Mais ce qui devrait faire le plus de bruit outre-Rhin, ce ne sont pas tant ces contenus de conversations que le dernier document que révèle WikiLeaks : un nouvel extrait d’une base de données de la NSA, contenant près d’une soixantaine de «sélecteurs» : des numéros de téléphone (et parfois de fax) identifiés par le «Bureau des cibles d’intérêt primordial» (Target Office of Primary Interest ou Topi) de l’agence, pour donner lieu à des interceptions de communications. Il s’agit, dans leur grande majorité, de lignes fixes (dont une bonne part sont toujours actives, même si certaines ont pu être réattribuées) relevant de la chancellerie à Berlin et de ses services à Bonn, l'ancienne capitale. On y trouve, notamment, plusieurs lignes affectées au cabinet d’Angela Merkel, ou à celui du directeur de la chancellerie, Peter Altmaier. Le département de la politique extérieure et de sécurité est aussi mentionné, sous l’intitulé «Group 21».

Il s’agit de la même base de données dont ont été extraits les «sélecteurs» allemands publiés le 1er juillet – et, visiblement, les «sélecteurs» français du 23 juin. Là encore, les numéros allemands, à quelques exceptions près, font l’objet d’une priorité haute (2, quand la majorité des «cibles» françaises étaient de niveau 3). Ils sont liés à un «besoin d’information» défini en 2002 pour motiver la surveillance des «affaires politiques» allemandes. Le format de la date d’ajout («Add Date»), lui, laisse à penser que les «cibles» ont été introduites ou renouvelées en 2010 et 2011 dans la base de données – nos précédents recoupements, et ceux de nos confrères de la Süddeutsche Zeitung, l’avaient datée de cette période.

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DES CIBLES PLUS ANCIENNES

Reste que la formulation de certains de ces «sélecteurs» et leur localisation (Bonn, l'ancienne capitale, d'où la chancellerie a déménagé en 1999) suggèrent que certaines cibles sont bien plus anciennes. Ainsi, derrière l’abrégé «HOMB», la Süddeutsche Zeitung a identifié Bodo Hombach, directeur de la chancellerie d’octobre 1998 à juillet 1999, sous Gerhard Schröder. Lequel Schröder a eu pour conseiller à la politique étrangère, de 1998 à 2001, Michael Steiner – un nom qui apparaît également dans la liste. Johannes Ludewig, aujourd’hui président du Conseil national du contrôle des normes, y est mentionné sous l’intitulé «chef du département 4» de la chancellerie (celui de la politique économique et financière), ce qu’il fut effectivement… de 1991 à fin 1994, quand Helmut Kohl dirigeait l’Allemagne. D’autres noms semblent, eux aussi, renvoyer aux années Kohl, tel Dirk Schwenzfeier, qui était en 1998 délégué personnel du ministre d’Etat Anton Pfeifer. La surveillance potentielle de la NSA sur l’Allemagne pourrait donc remonter à bien plus d’une décennie.

Quant aux numéros de portable, l’un d’eux n’est autre que celui de la chancelière en personne – il était en usage jusqu’à la toute fin 2013, d’après nos confrères de la Süddeutsche Zeitung. Un autre appartient effectivement au prédécesseur de Peter Altmaier à la direction de la chancellerie, Ronald Pofalla, en poste d’octobre 2009 à décembre 2013, et un troisième a été celui de Bernhard Kotsch, actuel directeur adjoint du cabinet d’Angela Merkel. Les deux derniers sont listés comme ayant appartenu à un actuel haut fonctionnaire du ministère de la Défense, Géza Andreas von Geyr. Lequel a été, à partir de 2006, chef d’unité au département de politique extérieure et de sécurité de la chancellerie. Mais aussi, de 2010 à 2014, vice-président du BND, le renseignement fédéral allemand… Dans la liste de «sélecteurs», la SDZ a par ailleurs identifié une ligne du cabinet de Klaus-Dieter Fritsche, l’actuel délégué du gouvernement aux services de renseignements, et, derrière la mention «UHRL», Ernst Urhlau, ancien coordinateur des services de renseignements à la chancellerie, qui fut aussi, de décembre 2005 à décembre 2011, président du BND.

RÉACTION MESURÉE DE BERLIN

Ce même BND est précisément éclaboussé, depuis mai dernier, par les révélations de la presse allemande sur son rôle de sous-traitant de la NSA : il a espionné, pour le compte de cette dernière, tant des responsables du Quai d’Orsay et de la Commission européenne que des entreprises européennes (à l’époque EADS et Eurocopter, aujourd’hui fondues dans le groupe Airbus). De quoi expliquer la réaction assez mesurée de Berlin aux précédentes révélations de WikiLeaks. Certes, l’ambassadeur américain, John Emerson, a été convié par Altmaier à une «entrevue», visant à lui rappeler que «le respect du droit allemand était inaliénable». Et vendredi dernier, le ministre des Affaires étrangères a demandé une «clarification rapide». Mais le porte-parole de la chancellerie s’est borné à déclarer que «les informations rendues publiques par les médias sont actuellement examinées par les autorités compétentes». Lesquelles ont désormais encore plus d’éléments à se mettre sous la dent.

Les réactions des membres de la commission d’enquête parlementaire sur l’espionnage de la NSA ont, elles, été plus vives. De même que celle du parquet fédéral de Karlsruhe, qui avait classé mi-juin l’enquête sur l’espionnage présumé du portable de la Chancelière. Si une réouverture n’est pas encore actée, le procureur général a indiqué, jeudi dernier, son intention d’examiner les nouveaux éléments. Quant à la chancellerie, sollicitée par Mediapart et Libération, elle n’avait, à l’heure où nous publions, pas encore réagi. A la SDZ, elle a déclaré qu'une évaluation définitive des documents déjà révélés n'était «pas possible pour l'instant».