La nuit du 7 février, la chaîne de télévision publique turque, principal vecteur de communication du gouvernement, a marqué les esprits avec l'annonce de nouvelles laissant croire qu'un massacre collectif avait été commis dans une des nombreuses provinces kurdes touchées par le couvre-feu. Les nouvelles disaient que, depuis 12 jours, les forces armées turques menaient une opération dans la cave d'un bâtiment où se trouvaient des « terroristes » et qu'à la fin de l'opération ils avaient neutralisés 60 personnes. Cette évolution inquiétante montre la nouvelle dimension que prend la guerre déclarée par l'État envers le peuple kurde. 
 
© Google
Les femmes de Cizre
Déclaration de Sosyalist Alternatif (Section du Comité pour une Internationale Ouvrière dans l'Etat turc)
Après les élections du 7 juin dernier, Erdogan et son gouvernement ont mis un terme au processus de paix (engagé par le gouvernement en 2012 entre le gouvernement et le PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan, NDLR) et ont poursuivi l'oppression de la volonté d'autodétermination du mouvement kurde en se servant de tous types d'armes et de technologie. Depuis 5 mois, le couvre-feu est instauré dans des provinces spécifiques suivies d'opérations militaires à l'aide des soldats et de policiers membres des unités spéciales. Dans de nombreuses provinces, comme Silopi ou encore Sur, le couvre-feu est toujours d'application. Dans l'une des provinces centrales, Diyarbakır, le couvre-feu a dépassé la durée de 2 mois. Jusqu'à présent, des centaines de civils - enfants, personnes âgées et femmes - ont perdu la vie. Des centaines de maisons et de bâtiments ont été détruits et des milliers de personnes ont dû quitter leurs domiciles. Les services de santé et l'enseignement sont devenus impraticables.
Que ce passe t-il à Cizre? 

Comme dans toutes ces provinces, la province de Sirnak où se situe Cizre, la guerre civile a transformé divers lieux en débris comparable à une ville de Syrie. A Cizre, le 41e jour du couvre-feu, le 23 janvier, de nombreuses personnes dont 28 blessés se trouvant dans une maison atteinte par un canon se sont réfugiées dans une cave. Le lendemain, certains députés du parti HDP ont fait une demande au ministre de l'Intérieur pour envoyer une ambulance aux personnes blessées, et juste après cela, la mort de 3 d'entre eux a été annoncée. 

 
© Google
Cizre
Par contre, aucun des blessés ni des personnes réfugiées à cet endroit n'était autorisé à s'en aller. Suite à cela, certains des députés du HDP ont décidé d'entamer une grève de la faim dans le ministère de l'intérieur. De l'autre côté, le gouverneur de Sirnak affirme avoir envoyé des ambulances mais, selon lui, les blessés n'ont pas réagi par un« réponse positive ». Pendant ce temps, la Cour Suprême a rejeté la demande du HDP de prendre des mesures contre la violation des droits humains et contre la torture. 
 

Jour par jour, le nombre de morts dans cette cave et les réactions face à cela augmentaient de plus en plus. Le groupe d'aide envoyé par le TTB (représentants des médecins) et le SES (syndicats des ouvriers de la santé et des services sociaux) a été refusé d'entrer à Cizre en raison des fusillades et du fait que ces personnes aient été accusées d'être des militants. Leurs efforts pour atteindre les personnes réfugiées dans la cave ont été contrecarrés et 11 personnes essayant d'atteindre les blessés avec un drapeau blanc ont été arrêtées. Malgré les vidéos et témoignages issus de cette cave, le gouvernement s'est figé sur sa propagande affirmant qu'il n'y avait peut-être personne dans la cave ou encore que les ambulances envoyées là-bas étaient prises pour cibles de fusillades. 
 

Après l'article de TRT disant que 60 personnes avaient trouvé la mort, le Premier ministre Davutoglu a nié les faits et a ensuite déclaré que seuls 10 résistants avaient perdu la vie. Rapidement, TRT a retiré l'info de son site web. Mais il est possible que cette correction ait été faite par le gouvernement dû à la peur d'un nouveau soulèvement ressemblant à celui d'octobre 2014. Durant cette année-là, le rôle joué par Erdogan dans l'attaque de la ville de Kobané par Daesh (l'Etat Islmaique) avait donné naissance à un soulèvement et à des protestations spontanées d'une ampleur encore inégalée. D'autre part, le gouvernement veut que les gens s'habituent à ce genre de morts. 
 
© Google
Cizre


Durant la réunion du parti le 9 février, le coprésident du HDP Selahattin Demirtaş a partagé les infos qu'il a reçues.
« Depuis plus ou moins 20 jours, nous parlons d'une sauvagerie se passant à Cizre (...) Malgré les informations erronées, c'est bien ce qui se passe. Dans cette rue, dans quelques bâtiments, il y a en tout entre 70 et 90 personnes. La majorité sont des civils. Une partie sont des universitaires qui se trouvaient là par solidarité, et l'autre étant le peuple de Cizre. Depuis 20 jours, les forces spéciales ont lancé des attaques au tank 24h sur 24. Il n'y a pas de fusillades, les attaques envers ces bâtiments sont unilatérales. Des personnes se trouvant dans ces bâtiments nous appellent. Nous avons leurs noms, ils nous disent « il y a des civils blessés à côté de nous, nous voulons sortir d'ici. Dès que nous sortons nos têtes par la fenêtre, ils nous tirent dessus ». Des gens ont été abattus, mais personne ne dit rien. Nous avons reçu confirmation que des gens sont toujours en vie. Nous avons des enregistrements de 32 minutes. (...) Ils sont vivants. Il y a eu un massacre collectif mais personne n'en parle. Il n'y a plus d'opérations à Cizre mais les corps sont éparpillés un peu partout comme s'ils étaient là depuis bien longtemps... »
Danger de guerre civile 

Il semble que le gouvernement a réussi à couvrir ses meurtres en réagissant rapidement et en empêchant, pour l'instant, une explosion de colère. Mais il est en même temps très clair que le gouvernement de l'AKP est bloqué dans un bourbier dans les villes kurdes. Les représentants du gouvernement ont affirmé que cette opération de cinq mois devait être une Blitzkrieg, courte mais efficace. Elle n'a cependant pas été si courte qu'initialement prévu. Et le dernier incident de Cizre souligne que qu'un mécontentement explosif s'accumule dans le pays. 

La classe des travailleurs de la partie Ouest de la Turquie a été sous l'influence d'une forte propagande nationaliste depuis juin, jusqu'à un seuil dangereux. Une grande partie de la société préfère tourner la tête au loin et prétendre que de tels incidents ne se produisent pas. Certains soutiennent l'Etat et adoptent une approche nationaliste turque. Pour le moment, seuls les socialistes et les partis de gauche s'opposent activement aux politiques du gouvernement et ils sont submergés par la pression de l'Etat. Les médias unilatéralement du côté du gouvernement utilisent manipulations et démagogie pour alimenter le nationalisme et la haine. En conséquence de ce climat, les Kurdes de l'Ouest ont subi de violentes attaques en septembre dernier. 

Cependant, l'espoir que le gouvernement puisse encore à un moment donné s'asseoir à la table de négociation et relancer le dialogue avec les Kurdes existe toujours parmi beaucoup de ces derniers. Ceci est une des raisons pour lesquelles une guerre civile ethnique n'a pas encore éclaté. C'est aussi pourquoi les Kurdes ne se sont pas orientés vers une révolte tous azimuts, comme la révolte liée à Kobané des 6 et 7 octobre, en dépit de toutes les attaques dont ils ont été victimes. Le fait que le HDP et le mouvement kurde tiennent encore la porte ouverte aux négociations, même dans leurs discours les plus radicaux et durant les incidents de répression les plus brutaux, est une autre raison qui permet de comprendre cette patience. Mais des massacres tels que celui de Cizre et les opérations militaires prolongées vont radicalement changer cette attitude dans les villes kurdes. 

L'interview de la mère d'une victime des tirs à Cizre, publiée le 10 février dans le journal Cumhuriyet, révèle le degré d'atrocité, de déception et de colère actuel:
« Ce sont tous des gangsters engagés dans une sale guerre. Nous avons crié pour la paix, mais à partir de maintenant nous ne voulons plus de paix. Qu'est-ce que ces gens au sous-sol ont fait pour mériter de subir des attaques de chars et d'armes chimiques? Et ils [l'Etat] mettent leurs photos [aux morts] sur Internet, juste pour nous torturer. Ils torturent les gens... Nous ne voulons plus la paix, au plus nous demandons la paix, au plus ils nous envahissent avec des chars et des canons et brûlent nos enfants. Maintenant, il est temps pour la guerre. »
Le pays est tel un ciel avec deux sombres nuages, l'un à l'Est et l'autre à l'Ouest, qui se chargent jour après jour en électricité et qui risquent d'entrer en collision. Mais il est certain qu'il n'y aura qu'un seul gagnant de cette collision, Erdogan et les magnats qu'il représente. 

La classe ouvrière turque n'a aucun intérêt à priver les Kurdes de leurs droits civils et démocratiques. Au contraire, ils doivent s'unir avec les travailleurs et les pauvres kurdes contre la répression et l'exploitation. Pour cela, il est nécessaire que les travailleurs turcs soutiennent les revendications démocratiques des Kurdes et que les Kurdes fassent consciemment appel à leurs frères et sœurs de classe à l'Ouest, dans le but de construire une lutte commune et unitaire contre les politiques dévastatrices et anti-ouvrières d'Erdogan. 

 

Les opérations anti-Kurdes actuelles constituent une menace pour tout le monde. Compte tenu du niveau de danger auquel nous sommes confrontés, en dépit de toutes les pressions et de la situation compliquée dont nous avons hérité, il n'y a pas d'autre issue possible que la construction d'un front uni sur base de l'unité de la classe ouvrière et de tous les opprimés. Ce qui est arrivé en Irak et en Syrie comprend d'importantes leçons et avertissements pour la classe ouvrière de l'Etat turc. Le choix posé est le suivant : une lutte commune et égalitaire contre le système capitaliste ou le chaos, la guerre civile et plus encore de violence d'Etat.