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Autonomie kurde : s’agit-il du plan B de Kerry, ou du plan A de Poutine ?

Publié par wikistrike.com sur 21 Avril 2016, 08:08am

Catégories : #Politique internationale

Autonomie kurde : s’agit-il du plan B de Kerry, ou du plan A de Poutine ?

Le 17 mars, des délégués représentant les différentes ethnies et nationalités kurdes (Arabes, Assyriens, Syriaques, Turkmènes, Arméniens, Circassiens et Tchétchènes), aux côtés des représentants des Unités de Protection du Peuple[1] syriennes (YPG), et les Unités de défense féminine des YPJ, ont proclamé une formelle Fédération de la Syrie du Nord [Federation of Northern Syria], qui incorporerait toute une zone de territoire tenue par les kurdes le long de la frontière turco-syrienne. Le 15 mars, deux jours plus tôt, le Président russe Poutine avait surpris une grande partie du monde en annonçant une « mission accomplie » en Syrie, ordonnant à l’aviation et aux personnels russes d’initier leur retrait. Ces deux événements sont intimement connectés.

Des buts combinés et contradictoires.

Autant l’annonce du début du retrait de la Russie, que la déclaration des Kurdes au sujet de cette région fédérale autonome à l’intérieur de la Syrie, sont liées, mais pas de la façon dont les médias occidentaux le rapportent. C’est une phase distinctement différente de l’intention à long terme du Département d’État américain dans le cadre de son Projet d’un nouveau « Moyen-Orient Elargi » ([Greater Middle East Project], annoncé pour la première fois par Condoleezza Rice en 2003, après le début de l’invasion américaine de l’Irak), qui vient de commencer.

Quelle est l’exacte nature de cette surprenante coopération apparente de l’Administration Obama, avec la Russie de Poutine en vue de redessiner la carte politique de la Syrie vers la situation antérieure aux frontières de l’accord Sykes-Picot[2], ou au moins une imitation réactualisée de ce dernier? Le soutien russe à cette nouvelle « Fédération de la Syrie du Nord » nouvellement proclamée, dominée par les Kurdes, va-t-il mener bientôt à un Kurdistan élargi qui unifierait les Kurdes de Turquie, de Syrie, d’Irak et d’Iran? Et quelle est donc la signification de la visite en Syrie du Secrétaire américain à la Défense dans ces derniers jours, louant les succès militaires des Kurdes syriens ?

Il s’agit clairement là d’un très gros glissement tectonique qui est à l’œuvre au sein du paysage géopolitique du Moyen-Orient. La question est donc: à quelle fin ?

Cinq cent ans de guerre.

Les populations ethniquement kurdes, du fait du découpage anglo-français délibéré de la carte de l’ancien Empire ottoman effondré des suites de la Première Guerre Mondiale, se virent délibérément dénier toute souveraineté nationale. La culture kurde est antérieure tant à la naissance de l’Islam que du Christianisme, remontant à quelques 2500 ans. Ethniquement, les Kurdes ne sont ni des Arabes, ni des Turcs: ils sont Kurdes. Aujourd’hui ils sont majoritairement musulmans sunnites, mais ethniquement des Kurdes, représentant peut-être 35 millions de personnes réparties au sein de quatre pays voisins.

Leur lutte contre les Turcs, qui les envahirent depuis les steppes de l’Asie centrale durant la dynastie Seldjoukide au milieu du XIIe siècle, a été longue et fluctuante. Au XVIe siècle, les régions kurdes furent les champs de bataille des guerres entre les Turcs ottomans et l’empire Perse. Les Kurdes furent les perdants, de la même manière que les Polonais le furent durant ces derniers siècles [entre la Prusse et la Russie]. En 1514, le sultan turc offrit aux Kurdes une large gamme de liberté et une certaine autonomie, s’ils acceptaient de rejoindre l’Empire ottoman après que les Ottomans eurent défait l’armée perse. Pour les Ottomans, les Kurdes allaient ainsi servir de marche[3] contre toute possible future invasion perse[4].

La paix entre le sultanat turc et le peuple kurde perdura jusqu’au XIXe siècle. Ensuite, parce que le sultan turc décida de forcer les Kurdes de son empire à abandonner leur autonomie au début du XIXe siècle, le conflit recommença entre les Kurdes et les Turcs. Les forces ottomanes, encadrées par des conseillers allemands incluant Helmut von Moltke, déclenchèrent des guerres brutales afin de subjuguer les Kurdes indépendants. Les révoltes kurdes contre le sultanat turc ottoman brutal et menaçant de faire banqueroute, perdurèrent ainsi jusqu’à la Première Guerre Mondiale, luttant pour un État kurde séparé indépendant de Constantinople[5].

En 1916, l’accord anglo-français secret appelé Sykes-Picot, mettait en place un découpage d’après-guerre du Kurdistan. En Anatolie [Turquie de l’Est], l’aile traditionaliste religieuse du peuple kurde fit une alliance avec le dirigeant turc Moustapha Kemal, qui devint plus tard connu en tant que Kemal Atatürk, afin d’échapper à la domination des Européens chrétiens. Kemal rechercha en effet le soutien des dirigeants tribaux kurdes, dans sa guerre visant à libérer la Turquie moderne de l’emprise des anciennes puissances coloniales européennes, notablement les Britanniques et les Grecs[6]. Les Kurdes combattirent alors aux côtés de Kemal dans la guerre turque d’indépendance afin de libérer l’Anatolie occupée, et de créer une Turquie indépendante de l’occupation anglo-grecque de 1922. Les Soviétiques soutinrent Atatürk, les Turcs et les Kurdes contre l’alliance Anglo-grecque. En 1921, la France cédait l’une des quatre régions kurdes de Syrie, qui était alors un mandat français hérité des accords Sykes-Picot, de même que l’était le Liban. En 1923 à la conférence de paix de Lausanne, les nations européennes reconnurent formellement la Turquie d’Atatürk, portion congrue de l’Empire ottoman d’avant-guerre, et donnèrent la plus grande partie de la population kurde située en Anatolie à la Turquie nouvellement indépendante, sans plus de garanties quant à leur autonomie ou leurs droits. Les Kurdes iraniens quant à eux, vécurent dans un état de conflit constant et de dissidence vis-à-vis du gouvernement du Shah[7].

Finalement, le quatrième groupe de Kurdes se situait au sein du domaine britannique nouvellement découpé par les accords Sykes-Picot British, appelé Irak. Ce dernier était connu pour être riche en pétrole dans la région environnant Mossoul[8] et Kirkouk. Cette région était revendiquée à la fois par les Turcs et par les Britanniques, tandis que les Kurdes réclamaient leur indépendance. En 1925, les Britanniques parvinrent à obtenir de la Société des Nations [SDN][9]  un mandat sur les riches champs pétrolifères d’Irak incluant les territoires kurdes. Les Britanniques promirent de permettre aux Kurdes d’établir un gouvernement autonome, ce qui fut au nombre des nombreuses promesses britanniques rompues au sein de l’histoire macabre de leurs aventures coloniales au Moyen-Orient. Car dès la fin 1925, le pays des Kurdes, connu depuis le XIIe siècle en tant que Kurdistan, qui avait été morcelé entre la Turquie, Iran, l’Irak et la Syrie, se voyait pour la première fois depuis 2500 ans privé de son autonomie culturelle[10].

 Minutage déroutant, ou manœuvre astucieuse?

Au gré d’une telle histoire de trahison et de guerres menées afin d’éradiquer ou de supprimer leur peuple, il est compréhensible que les Kurdes syriens d’aujourd’hui, désirent tirer avantage de leur rôle militaire tout à fait essentiel dans le combat contre l’EEIL au nord de la Syrie le long de la frontière turque. Pourtant, alors que se posent avec acuité les questions du futur de Bachar al-Assad et d’un Etat syrien unifié, il semble assez irréfléchi pour les Kurdes syriens de Rojava, de déclarer leur autonomie aujourd’hui en risquant une guerre sur deux fronts, à la fois contre Damas et contre les militaires d’Erdogan qui sont en train de mener une guerre brutale contre leurs cousins kurdes de Turquie à travers la frontière. Assad n’a pas reconnu la proclamation de cette autonomie kurde, et il est connu comme y étant très opposé. Il est fait également état d’incidents entre les Unités de Protection du Peuple YPG Kurde et les troupes de l’Armée Arabe Syrienne d’Assad.

Ici nous devons revenir en arrière, à l’annonce surprise faite par Vladimir Poutine le 15 mars, d’annoncer une réduction de la présence militaire russe en Syrie.

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La déclaration d’un territoire autonome dominé par les Kurdes le long de la frontière turque, soutenue par Moscou, correspond à un changement géopolitique majeur dans la situation syrienne.

Le 7 février de cette année, un événement curieux se déroula bien peu remarqué par les médias occidentaux. Les Kurdes syriens, représentés par leur Parti de l’Union Démocratique Kurde syrien (PYD) en tant que principale organisation politique, furent accueillis en Russie afin d’y ouvrir leur premier bureau étranger à Moscou. Des officiels du Ministère des Affaires étrangères russes assistaient à la cérémonie d’ouverture[11]. Très peu connu est le fait que les relations positives de la Russie avec les Kurdes remontent à plus de deux siècles. Depuis au moins 1804, les Kurdes jouèrent en effet des rôles importants dans les guerres russes, tant contre la Perse que contre la Turquie Ottomane.

Parallèlement, la Turquie et Washington ont refusé d’inviter le PYD à participer aux pourparlers de réconciliation syrienne qui se déroulent à présent à Genève, en dépit de la forte insistance des Russes en vue de les voir inscrits en tant qu’opposition syrienne légitime contre l’EEIL, jouant un rôle décisif dans la mise en échec de l’EEIL et des autres organisations terroristes dans le Nord. D’un autre côté, Washington refuse d’accéder aux exigences turques d’Erdogan, visant à ce que Washington mette un terme à son soutien aux Kurdes syriens. Il s’agit là d’un double jeu de Washington dans lequel la Russie apparaît être intervenue. Ceci annonce-t-il un Grand Dessein entre Washington et Moscou au sujet d’une « solution bosniaque » pour la Syrie?

Vu d’ici, cela ressemblerait plutôt à un judo astucieux de la part de Poutine, lui-même étant un vieux maître du judo, avec une 8e Dan et un siège de Président honoraire de l’Union Européenne du Judo. Il semble en effet plutôt que la Russie, malgré la réduction de son aviation et le repli de ses troupes, viennent juste d’établir la première « Zone d’Exclusion Aérienne » en Syrie, ce qui correspondait au premier but du Pentagone américain et de la Turquie seulement cinq mois auparavant, en tant qu’étape nécessaire d’un renversement d’Assad et du Gouvernement syrien, afin d’y créer un gouvernement faible ne régnant que sur une Syrie balkanisée. Cependant la Zone d’Exclusion Aérienne russe semble avoir un but assez différent: il s’agit de protéger les Kurdes syriens face à une possible attaque militaire turque.

La création d’une région autonome dominée par les Kurdes, dite « Fédération de la Syrie du Nord« , longue de plusieurs centaines de kilomètres, scelle la frontière turque poreuse par laquelle l’EEIL et les autres groupes terroristes sont constamment renforcés par les forces armées et le Renseignement (MIT) turcs, afin d’alimenter la guerre de l’EEIL.

Dès lors, une Zone d’Exclusion Aérienne russe de facto, est de nature à faire cesser cela. Et tandis que la Russie faisait mine de retirer la plupart de sa force aérienne dans ces derniers jours, Moscou a fait savoir que la Russie maintenait bien sa base navale traditionnelle de Tartous et sa base aérienne de Khmeimim, près de Lattaquié, de même que ses batteries avancées de défense antiaérienne S-400 afin de prévenir toute attaque aérienne venue de Turquie ou d’Arabie Saoudite, contre la région autonome kurde de Syrie. De même, la Russie n’a pas retiré ses chasseurs de supériorité aérienne Sukhoï Su-30 SM  et Su-35 de Khmeimim. Du reste, la Russie a démontré durant les premières semaines assez impressionnantes de l’intervention russe, que ses Su-34 sont des avions capables de frapper à longue portée, et qu’ils peuvent attaquer des objectifs en Syrie en décollant depuis la Russie du Sud si nécessaire. Ceci parallèlement aux missiles de croisière russes d’une portée de 1500 km (Kalibr Club-B / SS-N-30) et 4500kms (Kh-101[12]) qui peuvent être délivrées depuis la Caspienne[13].

Le PYD kurde ainsi que sa branche armée à l’intérieur de la Syrie, a ainsi pu étendre agressivement son emprise territoriale le long de la frontière turco- syrienne. Ankara est alarmé, pour ne pas dire plus. Le PYD est une branche subsidiaire du Parti des travailleurs du Kurdistan (Partiya Karkerên Kurdistan, ou PKK), engagé dans une guerre sanglante pour sa survie contre les militaires turcs. Or la Russie reconnaît autant le PKK, qu’elle soutenait contre la Turquie membre de l’OTAN durant la guerre froide, que le PYD syrien. Le PKK fut fondé par un Kurde de Turquie nommé Abdullah Öcalan en 1978, et fut soutenu par l’Union Soviétique puis la Russie depuis son émergence.  Les relations russo-kurdes remontent à la fin du XVIIIe siècle. Durant les années 1980, à l’époque de la Guerre froide où la Syrie d’Hafez al Assad, le père de Bachar, était un État client des Soviétiques, en même temps que le soutien le plus vital du PKK, fournissant au groupe une base arrière en sûreté à l’intérieur de la Syrie[14].__457700-01-08-1455473185_44_139859_large

En Syrie, la branche armée du PYD a reçu des armes et un soutien aérien russes, afin d’étendre agressivement les territoires qu’il contrôle le long de la frontière turco–syrienne dans les derniers mois. Ainsi il n’est pas surprenant que ce soit Moscou, et non pas Washington, que le PYD ait choisi afin d’ouvrir son premier bureau de représentation à l’étranger.

Depuis que Erdogan a rompu les premières négociations de paix avec les Kurdes de l’Anatolie turque, avant les élections de 2015, et a initié ses opérations militaires contre eux, le PKK a repris son insurrection contre les forces  d’Ankara depuis la Syrie, à travers la frontière de la région autonome nouvellement déclarée, dominée par les Kurdes.

Les activistes du PKK ont annoncé à leur tour la libre détermination kurde dans leur propre région d’Anatolie bordant la Syrie, et les combattants du PKK tiennent bon dans les villes, creusant des tranchées et prenant à partie les forces de sécurité turques de toutes les manières possibles, du fusil de précision au lance-roquette en passant par les engins explosifs improvisés. Le PKK a tiré avantage de l’effondrement du gouvernement de Saddam Hussein après 2003, pour établir ses quartiers généraux en exil dans les montagnes sûres de Qandil au nord de l’Irak, dans la région kurde irakienne de ce pays[15].

Le PKK et la Russie partagent en ce sens une synergie stratégique. Depuis que les Turcs ont descendu un avion russe à la fin de l’année dernière [novembre 2015] dans l’espace aérien syrien, la Russie a résolument orienté sa politique afin d’isoler et contenir la Turquie. Ceci a signifié qu’aujourd’hui, le PKK et ses affiliés syriens, ensemble avec Moscou, partagent les mêmes ennemis communs que sont l’EEIL et la Turquie, tandis que les Américains doivent marcher sur des œufs parce que la Turquie est un membre stratégique vital de l’OTAN. En travaillant ainsi avec les Kurdes, Moscou peut donc avancer dans sa guerre contre l’EEIL, qui n’entre pas dans le cadre de l’accord de cessez-le-feu, et représente de ce fait un but juste, permettant en même temps de punir la Turquie.

Ceci à son tour, permettant une nouvelle fois à Poutine de contre-manœuvrer face aux Américains en Syrie, en provoquant des fissures dans les relations americano-turques, affaiblissant d’autant l’OTAN.

Le Président israélien rencontre Poutine.

Et au sein de cette géométrie déjà complexe arrive encore Israël.

Les relations entre Moscou et Tel-Aviv dans ces derniers mois, sont plus ouvertes que celles entre le gouvernement Netanyahu et l’Administration Obama. Immédiatement après le début du déploiement des forces russes en Syrie en septembre 2015, Netanyahu s’est rué à Moscou afin de créer un mécanisme de coordination entre les forces russes en Syrie et l’appareil militaire israélien.

Le 15 mars, le Président d’Israël Reuven Rivlin, s’est rendu à Moscou afin de rencontrer Vladimir Poutine et de discuter au sujet de la Syrie avec le retrait des forces russes en arrière-plan. D’après les médias israéliens, les deux présidents ont discuté d’une coordination continue entre Jérusalem et Moscou concernant les activités militaires en Syrie. À l’occasion des pourparlers avec le premier ministre Medvedev, le gouvernement de la Russie a aussi parlé d’une augmentation des importations de produits agricoles israéliens, afin de remplacer les importations turques sous embargo. Rivlin a aussi mentionné les liens créés par le million de citoyens israéliens aujourd’hui originaires de Russie. Les pourparlers entre Rivlin et Moscou ont été sanctionnés par le Premier Ministre Netanyahu qui va lui-même bientôt rencontrer Poutine afin de discuter de la Syrie et des relations commerciales. Un officiel israélien a confirmé aux médias israéliens que « durant ces derniers mois nous avons eu des contacts réguliers avec les Russes au plus haut niveau, et ceci va perdurer[16]».

Une alliance russo-israëlo-kurde ?

De même que pour les Kurdes irakiens, les Kurdes de Syrie sont aussi engagés dans des pourparlers en coulisses avec le Gouvernement Netanyahu afin d’établir des relations. D’après le professeur Ofra Bengio, à la tête du programme d’études kurde de l’Université de Tel-Aviv, dans une entrevue accordée au Times of Israel, les Kurdes syriens sont désireux d’établir des relations avec Israël au même titre qu’avec la Russie. Bengio a déclaré, se référant aux dirigeants kurdes syriens : « je sais que certains se sont rendus en Israël mais qu’aucune publicité n’en est faite ». Elle-même a déclaré qu’elle avait établi des contacts personnels avec les kurdes syrien, qui désireraient transmettre le message selon lequel ils sont désireux d’établir de telles relations. « Il en est de même que pour les Kurdes d’Irak dans les coulisses. Une fois qu’ils se sentiront plus fort, ils pourront penser à rendre public l’établissement de ces relations », a-t-elle ajouté. En 2014, Netanyahu avait déjà déclaré : «nous devrions […] soutenir les aspirations kurdes à l’indépendance », ajoutant que les Kurdes sont une « nation de combattants qui ont prouvé leur engagement politique et sont dignes d’indépendance[17]».

Ajoutons que lorsque les Kurdes d’Irak ont défié Bagdad en 2015, et débuté des ventes directes du pétrole de leur région kurde, Israël en est devenu un acquéreur majeur. Les revenus du pétrole ont permis aux Kurdes d’Irak de financer leur combat afin d’expulser l’EEIL de la région[18].

Clairement, il y a plus de choses à attendre entre Moscou, Tel-Aviv et ces Kurdes syriens nouvellement déclarés autonomes, que ce qu’un œil non averti peut bien en comprendre. D’après un rapport d’un blog connu de l’industrie du gaz naturel, Israël et la Russie sont en train de tomber d’accord concernant un modus operandi dans la Méditerranée de l’Est. Israël en ce sens, accepterait de rompre ses pourparlers avec la Turquie de l’erratique Erdogan, concernant la vente du gaz naturel israélien du gisement Léviathan à la Turquie, remplaçant ainsi le russe Gazprom qui approvisionne toujours la Turquie à hauteur de 60 % de ses besoins en dépit des sanctions officielles. Le rapport déclare en effet que la hiérarchie militaire israélienne « préfère le maintien d’une coopération militaire avec la Russie, plutôt qu’une potentielle vente de gaz israélien à la Turquie, qui indispose les intérêts russes et provoquerait l’ire de Poutine[19]».

Face à cela, les négociations israëlo-turques impliquant des armes et du gaz israélien, étaient soutenues par le Vice-président américain Joe Biden le 14 mars, en visite à Tel-Aviv avec Netanyahu. Selon des rapports de presse israélien, Biden a pressé Netanyahu d’atteindre un accord avec la Turquie afin de mettre un terme à six années de flottement dans les relations israëlo-turques. D’après le quotidien Haaretz, Biden a dit à Netanyahu que le Président turc Recep Tayyip Erdogan, était désireux de sceller un accord de réconciliation avec Israël, et que Biden désirait y contribuer «de toutes les manières possibles » afin d’obtenir un tel accord entre deux alliés des États-Unis[20].

Le plan B de Kerry?

Si Poutine est en effet parvenu à présent, à ce que Netanyahu annule les négociations de rapprochement israëlo-turques, en faveur d’une coopération plus proche avec la Russie dans des domaines qui ne sont pas encore rendus publics, ceci constituerait une mise en échec énorme et cruciale des plans américains pour la Syrie et pour le Moyen-Orient tout entier, de même qu’à l’encontre des plans américains visant à isoler et à affaiblir la Russie.

Le 23 février, le Secrétaire d’État américain John Kerry a déclaré au Comité pour les Relations Etrangères du Sénat [Senate Foreign Relations Committee], dans une démonstration de schizophrénie, que la Russie avait joué un rôle vital en permettant aux pourparlers de paix de Genève de se dérouler, de même qu’en amenant l’Iran à approuver l’accord sur le nucléaire. Sans hésitation, il a ajouté cette déclaration curieuse : « des discussions significatives sont en train d’être menées à présent, concernant un plan B dans l’éventualité où nous ne rencontrerions pas le succès à la table des négociations[21]». Kerry n’a pas développé son propos insinuant qu’il s’agirait de la balkanisation de la Syrie en diverses régions autonomes, déclarant qu’il pourrait être « trop tard pour garder la Syrie dans son ensemble, si nous attendons plus longtemps ».

Or, ce « plan B » de Kerry est rapporté comme provenant d’un rapport précédent délivré par le laboratoire d’idées [think tank] qu’est la Brookings Institution, rendu plusieurs années auparavant sous la plume de Michael O’Hanlon, ce dernier ayant récemment répété ses vues dans les médias américains. Il appelle en effet à la division de la Syrie en une confédération comprenant plusieurs secteurs : « l’un serait largement alaouite (la propre secte d’Assad), le long de la côte méditerranéenne; un autre serait kurde, le long des corridors du Nord et du Nord-Est le long de la frontière turque; un troisième serait principalement druse, dans le Sud-Ouest; un quatrième serait largement constitué de musulmans sunnites; et enfin une zone centrale constituée de groupes mélangés se situerait dans la principale ceinture de population du pays entre Damas et Alep. Cette dernière zone serait certainement difficile à stabiliser, mais les autres ne le seraient pas autant. Sous l’empire d’un tel arrangement, Assad aurait finalement à quitter le pouvoir à Damas. En tant que compromis, pourtant, il pourrait peut-être rester le dirigeant du secteur alaouite. Un gouvernement central faible le remplacerait alors.[22]»

Lorsqu’il fut questionné au sujet de la référence faite par Kerry au sujet de ce “Plan B” américain, le porte-parole de Poutine, Dmitri Peskov a répondu que la Russie se concentre en ce moment sur le “Plan A”, en s’occupant de la situation en Syrie.

Étant donné le caractère de « Janus » de la politique américaine, soutenant en même temps que ne soutenant pas l’autonomie des Kurdes syriens, sa déclaration concernant un Plan B visant la balkanisation de la Syrie dans le plus pur style bosniaque, aboutissant à un éclatement en plusieurs régions faibles, et face à son soutien à la réconciliation d’Erdogan avec Israël, les récentes manœuvres de la Russie soulèvent davantage de questions qu’elles n’apportent de réponses.

La Russie est-elle prête à revenir sur sa livraison promise de système antiaérien S-300 à l’Iran, et à ses relations futures avec Téhéran incluant son intégration dans une sphère économique Chine-Russie-Iran, au sein de l’Organisation de Coopération de Shanghai, l’impliquant au sein d’une nouvelle Route de la Soie économique eurasienne, afin de conclure une entente avec Israël contre la Turquie, comme le suggèrent certains médias israéliens[23]? Si ce n’est pas le cas, quelle est réellement la stratégie géopolitique de Poutine après son retrait allégué de Syrie, soutenant l’autonomie kurde, et ses pourparlers simultanés avec Rivlin?

 Est-ce qu’un énorme piège est en train d’être mis en place contre Erdogan, suffisamment fou pour envahir la région kurde désormais autonome le long de ses frontières, et permettant de mettre en place la scène qui aboutira à contraindre la Turquie à céder l’autonomie du PKK turc et des autres composantes kurdes ? S’agit-il là de l’intention de Washington ?

Une chose est claire, c’est que tous les acteurs impliqués dans ces grandes manœuvres autour des enjeux énergétiques de la Syrie et du Moyen-Orient tout entier, sont chacun engagés dans des manœuvres de déception[24]: chacun vis-à-vis de tous les autres. La Syrie en ce sens, ne peut en aucun cas se considérer proche d’une paix honnêtement négociée…

 F. William Engdahl

Traduit par Jean-Maxime Corneille

Réseau International

[1] NDT : Sur le Kh-101, voir : «Ready for War: Russia’s Stealthy Kh-101 Cruise Missile Debuts in Syria» (National Interest, 18 novembre 2015), ainsi que sa fiche sur Global Security

 [2] The Saker, via Unz Review : « Week Twenty-two of the Russian Military Intervention in Syria: Putin Announces a New Strategy », 19 mars 2016 http:/www.unz.com/tsaker/week-twenty-two-of-the-russian-military-intervention-in-syria-putin-announces-a-new-strategy/.

[3] NDT : Depuis l’Empire carolingien puis le Saint-Empire romain germanique, une marche est une province située en bordure d’un État, historiquement confiée à un marquis ou margrave (on parlait alors de « marquisat » ou du « margraviat », dérivé de l’allemand markgraf, le « comte d’une marche »). Par extension aujourd’hui : un territoire faisant office de « tampon », située en bordure/marge d’un État, créé dans une zone frontalière, soit après conquête soit par détachement provenant d’un autre territoire, et agissant comme une zone de défense permettant d’épargner le territoire principal de l’État en question.

[4] Kendal Nezan, Président de l’Institut Kurde de Paris : « A brief survey of The History of the Kurds »

[5] Ibid.

[6] NDT : Sur l’arrière-plan très rarement compris de cette guerre pour le contrôle du pétrole après la Première Guerre mondiale, ayant opposé d’une part l’Angleterre (soutenue diplomatiquement par la France, qui fut toujours captive de la diplomatie pétrolière britannique depuis ses origines), et la Grèce, et d’autre part la Turquie kémaliste soutenue par la finance de Wall Street et les milieux pétroliers américains (Rockefeller), voir le livre précité de l’auteur « Pétrole, une guerre d’un siècle »(Editions Jean-Cyrille  Godefroy, 2007), qui en donne les grandes lignes. Plus de détails peuvent être trouvés dans le très rare « La guerre secrète pour le pétrole »  (Anton Zischka, Edit. Payor, 1934), et les ouvrages du Renseignement anglais (Cpt. George Hill) comme français (Xavier de Hauteclocque) de l’époque.

[7] Ibid.

[8] Sur la façon dont Mossoul fut concédé aux français, puis spolié par les britanniques après-guerre, voir les sources précitées.

[9] soutien français.

[10] Ibid.

[11] Rudaw, « Syria’s Kurds to open first European office in Moscow », 7 février 2016http://rudaw.net/english/middleeast/syria/070220161

[12] NDT : Sur le Kh-101, voir : «Ready for War: Russia’s Stealthy Kh-101 Cruise Missile Debuts in Syria » (National Interest, 18 novembre 2015), ainsi que sa fiche sur Global Security

[13] The Saker, via Unz Review : « Week Twenty-two of the Russian Military Intervention in Syria: Putin Announces a New Strategy », 19 mars 2016 http:/www.unz.com/tsaker/week-twenty-two-of-the-russian-military-intervention-in-syria-putin-announces-a-new-strategy/.

[14] Michael A. Reynolds, « Russia’s Vladimir Putin Godfather of Kurdistan? », National Interest, 1er mars 2016 http://ekurd.net/vladimir-putin-godfather-kurdistan-2016-03-01.

[15] Ibid.

[16] Tamar Pileggi, « Moscow wants more trade with Israel Russian PM tells Rivlin », 17 mars 2016http://www.timesofisrael.com/moscow-wants-more-trade-with-israel-russian-pm-tells-rivlin/

[17] Dov Lieber, « After declaring autonomy Syrian Kurds open to ties with Israel », 18 mars 2016http://www.timesofisrael.com/after-declaring-autonomy-will-israel-embrace-syrias-kurds/

[18] Ibid.

[19] Ya’acov Zalel, « Russian Interests to Dictate Israel-Turkey Deals », 7 mars 2016http://www.naturalgaseurope.com/russian-gas-interests-to-dictate-israel-tukey-gas-deals-28675.

[20] Ya’acov Zalel, « US Politicians, Noble Meet Israeli Ministers ahead of Stability Ruling », 15 mars 2016 http://www.naturalgaseurope.com/noble-ceo-met-netanyahu-before-high-court-of-justice-to-release-its-decision-on-the-natural-gas-framework-28643

[21] RT, « Russia role vital to Syrian truce, but US has ‘Plan B’ – Kerry », 24 février 2016https://www.rt.com/usa/333419-kerry-plan-ceasefire-syria/

[22] Michael O’Hanlon, « Syria’s one hope may be as dim as Bosnia’s once was », 6 octobre 2015,http://blogs.reuters.com/great-debate/2015/10/06/syrias-one-hope-may-be-as-dim-as-bosnias-once-was/

[23] Ya’acov Zalel, « Russian Interests to Dictate… » Op. Cit.

[24] NDT : « la déception et la manœuvre visant à induire l’ennemi en erreur grâce à des trucages, des déformations de la réalité, ou des falsifications, en vue de l’inciter à réagir d’une manière préjudiciable à ses propres intérêts. On joue alors sur ce que ses sens et ses capteurs perçoivent afin de parvenir à une déformation de la réalité » (Etat-Major de l’Armée de Terre, TTA 150, 2001 : LeTTA 150 est le document de référence contenant l’ensemble des éléments devant être connu préalablement à tout au sein de l’EMIA [Etat-Major Inter-Arme].

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