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Présidentielle en France : un sentiment d’irréalité

Publié par wikistrike.com sur 5 Février 2017, 09:10am

Catégories : #Politique intérieure, #Culture - médias - Livres - expos - rencontres

Présidentielle en France : un sentiment d’irréalité

Comme chaque année depuis décembre 2009, le Cevipof a livré, en janvier dernier, la huitième vague de son baromètre de la confiance politique en France (1). Encore un sondage, certes. Mais ce qui nous intéresse ici, ce sont les tendances, recueillies depuis huit ans sur les mêmes critères. Entrons dans le vif du sujet : bien que l’enquête ait été conduite du 16 au 30 décembre 2016, avant l’extraordinaire agitation médiatico-politique actuelle, le sentiment des Français quant au fonctionnement de leur démocratie s’était déjà profondément dégradé. En 2009, un sondé sur deux pensait que la démocratie fonctionnait plutôt bien. En décembre dernier, 70% pensaient le contraire (voir page 26 de l’enquête). Tout en restant intéressés par la politique, à 56%, un taux qui n’a guère varié (p. 27).

Ce qui n’a guère varié non plus, c’est leur confiance dans les partis politiques, qui se dégrade encore : de 14% de ceux qui disaient leur accorder tout à fait confiance (un pour cent) ou plutôt confiance en 2009, ils étaient 11% en décembre dernier (p. 30). Un constat confirmé quand on sait que pour 63% d’entre eux (60% en 2009) ni la droite ni la gauche ne leur paraissent fiables pour gouverner le pays (p. 51).

Et ceux par lesquels ils sont censés être informés de l’activité des politiques et de leurs partis, les médias ? On comprend qu’ils ne se soient pas étendus sur cette enquête pour ce qui les concerne : Un pour cent (1%) des sondés ont tout à fait confiance en eux, 23% plutôt confiance (24% en tout) – un taux en faible ondulation depuis 2009. Notons qu’il viennent bien après les banques (30%), les syndicats malgré leur dégringolade (36% en 2009, 29% aujourd’hui), les grandes entreprises privées (43%) ou publiques (46%) ou encore l’église catholique (50%), en hausse de quatre points depuis 2013 (p. 30). Comme de coutume, les hôpitaux (83%), l’armée (82%, les PME (81%) et la police (78%) conservent leur crédit (p. 29). Manque un indicateur, c’est dommage, celui de la confiance accordée aux sondages et aux sondeurs… Mais on ne prêche pas contre sa boutique. Pourtant, la Croix publiait bien, le 2 février, une étude Kantar/Sofres, réalisée entre le 5 et le 9 janvier 2017 sur la question (2) ? Et qui montre « une chute de l’intérêt pour l’information et de la crédibilité des médias » ?

Oui, et le constat est sans appel : alors qu’ils attendent de l’information pour la présidentielle (à 78%) malgré une confiance qui s’érode – « la télévision et la presse écrite perdent respectivement 9 et 7 points par rapport à 2016 », on constate que « l’indépendance des journalistes (est) toujours questionnée ». En effet, « d’année en année, la suspicion de soumission des journalistes aux pressions des pouvoirs de l’argent et du pouvoir politique reste profondément ancrée auprès des Français. Elle s’est même légèrement accrue cette année (notamment envers le politique). Ainsi 67% des personnes interrogées pensent les journalistes peu capables de résister aux pressions politiques et 58% à celles des pouvoirs financiers. Jamais depuis 1993, la confiance dans l’indépendance n’a dépassé le seuil des 33% (politique) et de 30% (argent) ». De quoi faire monter le rouge au front de n’importe quel professionnel. Les Français ont besoin d’informations qui leur permettent de « suivre la campagne et non des prises de position ou même d’une aide au choix. Résurgence du reproche régulièrement adressé aux médias de prendre parti pour tel ou tel candidat ou option de société (Brexit, élection de Donald Trump…) ».

En effet, nous le rapportions ici en octobre 2016 (3) avec le témoignage d’un journaliste, Brice Couturier (France Culture), qui ne dissimulait pas ses engagements et ses difficultés, l’essentiel pour la presse serait de faire émerger ce qui peut éclairer l’auditeur ou le lecteur sur « les tendances profondes, celles qui (vont) modifier les rapports de force, redessiner la carte, décider du mouvement de l’histoire ». Or « le parti des médias préfère nous abreuver de petites nouvelles insignifiantes, d’une part, de ses grandes indignations, de l’autre ». Petites nouvelles répétées en boucle et grandes indignations qui n’exaspèrent pas que nos lecteurs : le journaliste Jean-Sébastien Ferjou (Atlantico), incité chez Yves Calvi sur LCI le 2 février, témoignait de la « double colère » exprimée par ses lecteurs. Colère contre un candidat dont le comportement, tel qu’il est présenté par la presse, les déçoit, colère aussi contre la presse, accusée d’amplifier, par effet d’aubaine – de préférence contre un seul homme – une affaire qui n’a pas l’ampleur d’autres scandales (il ne s’agit pas, relevait Ferjou, « des frégates de Taiwan »), en négligeant ce qui les intéresse, les projets politiques proposés. A quoi le sondeur (PollingVox) Jérôme de Sainte-Marie ajoutait qu’en effet, à ce moment de la campagne, nous devrions en être, avec une offre politique claire, à la confrontation des programmes.

En négligeant aussi que la sanction politique appartient aux électeurs, avec leur bulletin de vote, et à aucun autre maître à penser. « Une question fondamentale se pose aujourd’hui », écrit le député Jacques Myard dans un communiqué du 3 février. « Qui va voter lors de ces élections, les Français, les médias accusateurs à l’envi ou les procureurs ? ».

Soulignons encore que l’enquête de Kantar/Sofres se focalise sur les « rumeurs » dont la presse professionnelle ne serait pas responsable – rumeurs, en réalité, « le plus vieux média du monde », écrivait en 1987 Jean-Noël Kapferer, avant le règne de l’accusé Internet et de ses réseaux sociaux (principale source d’information des 18-24 ans). Mode d’information qui se développe : si le premier est toujours la télévision, « le second écran, arrivé plus récemment dans le paysage médiatique », avec « ses supports (smartphone en tête) se hisse désormais à la deuxième place (25%) enregistrant une hausse de 5 points en un an ». Faut-il voir dans le médium la cause du dérapage actuel d’une l’information devenue « bruit médiatique » ? Ou plutôt dans une transformation de la presse elle-même ? Rappelons ce que remarquait Régis Debray en 2010 (3) : « En 1955 (…) on n’aurait pas parlé des médias en général, mais de la presse communiste, de la presse socialiste, de la presse chrétienne, de la presse de droite ; et chacun de ces univers avait ses propres critères (…). Passer du Figaro à Libération (celui d’Astier de la Vigerie), c’était passer d’une planète à une autre ». On savait donc d’où venait l’information, comment juger de l’angle retenu, comment s’en distancier. C’est-à-dire comment décider par soi-même de la confiance que l’on accorderait à tel ou tel journaliste dont on connaissait les préférences idéologiques, le parti-pris.

Hervé Béroud, directeur général de BFM-TV, dont les propos sont rapportés par le Monde (4), remarque que la désaffection du public enfante « un vrai désarroi des médias traditionnels ». Et se demande s’il faut « avoir des éditorialistes d’extrême droite ou d’extrême gauche ». Pourquoi pas, s’ils disent d’où ils parlent ? Ce qui n’est pas le cas des nombreux intervenants qui peuplent les « émissions d’information ». Au-delà, explique brièvement Madani Cheurfa dans une note pour le CEVIPOF (5), « les médias entendent jouer un rôle de contre-pouvoir, voire de quatrième pouvoir ». Mais en s’arrogeant le droit de dire ce qu’il faut penser, ou voter, plutôt que d’offrir matière à débattre, d’enfermer dans le « populisme » tout ce qui contredit leurs options, en s’enrageant sur l’anecdote et l’insignifiant, quel pouvoir veulent-ils incarner ? « La vraie question », disait avec rudesse Régis Debray en juin 2005 lors d’un entretien accordé à Médias (n° 5) « est de savoir si la presse a un contre-pouvoir en face d’elle. Je l’ai espéré en 1981, avec l’arrivée aux affaires de mes amis socialistes. J’ai cru que l’État républicain pouvait être ce contre-pouvoir. Il m’a fallu deux ou trois ans pour saisir à quel point l’État démocratique était devenu médio-dépendant et donc docile au nouveau pouvoir spirituel émanant de la société civile, c’est-à-dire de l’argent et de l’image. Ce qui m’a fait bientôt rentrer à la maison pour réfléchir à ce sidérant renversement des rôles ».

A consulter les enquêtes qui se succèdent, une chose est claire dans la durée : la colère continue et cohérente des Français contre leurs politiques, leurs partis, leurs intermédiaires médiatiques s’est confirmée. Ils ne veulent pas de directeurs d’opinion. Or le paysage, alors qu’ils ont à faire le choix de celui auquel ils délègueront le pouvoir de conduire leur pays dans un monde incertain, ne ressemble plus à rien, à quelques semaines de l’élection. Et si leur vote, en bout de cette course folle, est d’humeur, quelle sera la légitimité de l’élu ? Ce profond désordre laisse pantois. Avec un sentiment profond d’irréalité. Probablement celui des passagers du Titanic quand ils ont compris qu’ils coulaient. Comment le croire ?

 

Mais la France n’est pas le Titanic. S’il y a peu à espérer des médias, comptons au moins sur les Français pour décider sans être dépossédés de leur choix.
Si tel n’était pas le cas, la situation serait très grave.

Hélène Nouaille

Notes :

(1) CEVIPOF (Sciences Po), janvier 2017, Huitième vague du baromètre de la confiance politique
http://www.cevipof.com/fr/le-barometre-de-la-confiance-politique-du-cevipof/resultats-1/vague8/

(2) La Croix, le 2 février 2017, Baromètre des médias, l’intérêt des Français pour l’actualité au plus bas depuis 2002
http://www.la-croix.com/Economie/Media/Barometre-des-medias-linteret-des-Francais-pour-lactualite-au-plus-bas-depuis-2002-2017-02-02-1200821913

(3) Voir Léosthène n° 1143/2016, du 1er octobre 2016, Supercheries médiatiques
Journaliste, chronique et producteur de Radio, très connu des auditeurs de France culture dont il a animé cinq ans les matinales (2001 2016), Brice Couturier confiait cet été au Figaro ce qu’il avait, par expérience, appris de la vie des idées et du comportement des médias sur le plan intellectuel et politique. Qu’a-t-il vu ? Que le but du jeu n’était pas le débat. « Sans doute fallait-il que le tenant du ‘politiquement correct’ conserve le dernier mot.
J’apparaissais ainsi comme un trublion qu’on sort de sa boîte, afin de provoquer un peu, mais qu’on s’empresse de faire taire lorsqu’il a joué son rôle afin que tout rentre dans l’ordre ». Il s’agissait donc de se donner l’apparence de la liberté de réfléchir en définissant par avance ce qui est digne d’être débattu – ce qui est digne d’être transmis, ce qui est digne d’être cru. Ce qui expliquerait que tout ce qui vient contredire les options des « maîtres à penser » soit qualifié de « populiste », sans plus d’explication, « alors qu’il leur faudrait jouer sur la compétence, la capacité du spécialiste à interpréter les faits, à discerner la manière dont le monde est en train de se réorganiser ». Il y a bien supercherie mais avec quel succès ? 1% des sondés par le CEVIPOF (un pour cent) dit accorder toute confiance aux médias, 23% plutôt confiance…

(4) Le Monde, le 2 février 2017, Alexis Delcambre, La défiance envers les médias s’accentue
http://www.lemonde.fr/actualite-medias/article/2017/02/02/la-confiance-dans-les-medias-poursuit-sa-chute_5073654_3236.html

(5) CEVIPOF, vague 8, le 17 janvier 2017, Madani Cheurfa, Les exceptions à la défiance politique
http://www.cevipof.com/fr/le-barometre-de-la-confiance-politique-du-cevipof/rapports/exceptions/

source: http://www.comite-valmy.org/spip.php?article8206

 

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