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AZF : Les zones d’ombre du scénario officiel

Publié par wikistrike.over-blog.com sur 21 Septembre 2011, 11:07am

Catégories : #Ecologie - conso - biodiversité - énergie

AZF : Les zones d’ombre du scénario officiel

 

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Le 21 septembre 2001, le hangar de l'usine AZF, site classé dangereux, explose à Toulouse. La justice a relaxé Total mais, 10 ans après les faits, l’origine de la déflagration reste contestée.

Article publié dans le numéro  775 de Sciences et Avenir, septembre 2011. L’article complet avec l’infographie est consultable en ligne dans la version numérique du magazine.

A 10h17, ce 21 septembre 2001, le hangar 221 de l’usine AZF, propriété de la société Total, explose. 21 personnes meurent sur ce site industriel classé Seveso (1), dix autres décèdent à l’extérieur. A la place du hangar contenant plus de 300 tonnes de nitrate d’ammonium, les pompiers découvrent un cratère d’une superficie de 3.000 mètres carrés et de neuf mètres de profondeur. Les sismographes indiquent une magnitude de 3,2 à 3,4 sur l’échelle ouverte de Richter utilisée pour les tremblements de terre. Une explosion équivalente à celle d’une centaine de tonnes de TNT.

Le doute persiste

Plus de sept ans après, de février à juin 2009, les experts chimistes, physiciens, détoniciens… et les témoins vont se succéder à la barre du tribunal correctionnel de Toulouse. En novembre 2009 sera finalement prononcée la relaxe pour le directeur de l’usine et pour le groupe Total, «au bénéfice du doute». Un «doute» qui persiste, les zones d’ombre du scénario officiel retenu par les juges n’ayant pas été levées.«Cela demeure une explosion incompréhensible», continue d’assurer Armand Lattes, chimiste à l’université Paul-Sabatier de Toulouse, entendu comme expert au procès. Principale critique: «Le nitrate d’ammonium n’explose pas seul. Il faut un détonateur.» Or, cet élément n’a jamais été identifié formellement.

Ouverture du procès en2009. (BORDAS/SIPA)

L’expert judiciaire Didier Bergues pensait pourtant avoir trouvé l’explication. En 2005, il est parvenu à faire exploser un mélange de nitrate d’ammonium au centre d’étude de la Direction générale de l’armement (DGA) à Gramat (Lot). Le caractère explosif de ce composé était certes connu de longue date, mais les conditions répertoriées pour qu’une explosion se produise étaient jusqu’alors particulières. Ainsi, en 1921, l’utilisation intempestive de dynamite avait entraîné la déflagration d’une réserve de nitrate d’ammonium dans une usine BASF en Allemagne. En 1947, ce sont des incendies survenus à bord d’un navire aux Etats-Unis qui avaient provoqué un dégagement gazeux explosif de vapeurs nitreuses dans cet environnement confiné. En 1995, l’ajout de fioul à du nitrate d’ammonium avait permis à des terroristes de fabriquer un explosif connu sous le nom d’ANFO pour perpétrer un attentat contre le World Trade Center. Mais rien de tout cela à Toulouse.

La piste du chlore

L’expert a donc suivi une autre piste, celle du chlore. Plus précisément, il a mis en évidence une réaction peu connue entre le nitrate d’ammonium et un dérivé chloré, fabriqué également dans l’usine AZF, le dichloroisocyanurate (DCCNa), généralement utilisé pour désinfecter l’eau des piscines. Selon les travaux de Didier Bergues, la présence concomitante de nitrate d’ammonium humide et de DCCNa entraîne la formation de trichlorure d’azote (NCl3) et une augmentation de température. Le NCl3 gazeux s’insère dans la structure solide du nitrate d’ammonium et rend instable le nouvel ensemble, à la manière du mélange fioul/nitrate d’ammonium explosif. Le vingt-quatrième essai de l’expert détona effectivement.

Pour aboutir à ce scénario, Didier Bergues s’est appuyé sur des constats effectués sur le terrain: une couche de nitrate d’ammonium humide aurait bien été présente sur le sol du hangar destiné à accueillir les produits ammonitrés déclassés. Une benne de nitrate d’ammonium aurait alors été déversée sur ce sol. Mais il y aurait eu aussi du DCCNa déversé. Ces produits auraient alors formé un «sandwich» de plusieurs couches, la formation de NCl3conduisant à l’explosion. Entre le déversement de la benne et la déflagration, quelques minutes à peine se seraient écoulées.

Des incertitudes dans le scénario

Un scénario apparemment idéal mais auquel il manque des maillons. Il n’est pas certain en effet qu’il y ait eu au sol du nitrate d’ammonium suffisamment humide pour jouer un rôle déterminant. Et surtout, il n’existe aucune preuve que la benne renversée contenait du DCCNa. Ajoutons que le mécanisme de propagation de la détonation du petit stock de nitrate d’ammonium à l’énorme stock d’entreposage voisin dont il était séparé par un muret n’est pas clair: les témoignages ne concordent pas pour déterminer la hauteur du stock d’entreposage ni s’il touchait le muret. D’où la relaxe des prévenus.

Des doutes persistent également sur le nombre d’explosions. Selon des témoins et des enregistrements pris sur le vif – par un studio de radio notamment –, il y aurait eu deux explosions, la première «d’origine inconnue» ayant pu causer la seconde dans l’usine AZF. Des physiciens, des acousticiens et des sismologues sont alors entrés en jeu pour tenter d’expliquer le phénomène. En 2002, une équipe de l’observatoire Midi-Pyrénées a ainsi émis une hypothèse sismo-accoustique, qui sera officiellement retenue par les juges.

Les deux «bangs»

Lors d’un tremblement de terre – ou d’une explosion –, des ondes se propagent dans le sol à une vitesse de 2.000 à 3.000 mètres par seconde. Des ondes de compression reviennent alors à la surface, faisant vibrer l’air: ce «bruit» précède celui qui provient directement de la source par la voie des airs et qui se propage plus lentement, à 340 mètres par seconde. Une même explosion pourrait donc causer deux «bangs». 

Cependant, cette hypothèse a été mise à mal en 2009 par un physicien du Laboratoire de physique des solides de l’université d’Orsay, dans un article des Comptes rendus de l’Académie des sciences. Alain Joets y affirme que si les deux bruits avaient la même origine, l’intervalle de temps entre les deux dépendrait alors de la distance à cette source, les vitesses de propagation étant différentes. Or, après réanalyse de témoignages, le chercheur a conclu que les délais notés ne correspondaient pas à la prédiction. Mieux, ils se situent tous dans le même intervalle de sept à neuf secondes entre les deux sons. 

L'ancien terrain de l'usine AZF accueille l'Institut de recherche des Laboratoires Pierre Fabre. Ici les travaux en cours en 2009. (Jobard/Sipa)

«Je ne nie pas l’existence d’ondes sismo-acoustiques, mais celles-ci, très faibles, ne sont pas à l’origine du premier “bang” entendu par les témoins», affirme Alain Joets. Selon lui, les bruits proviendraient de deux sources distinctes. La première se situerait à l’est de l’usine AZF, autrement dit sur le site d’une autre usine, la SNPE, spécialisée dans les explosifs et les carburants de fusée. Comment expliquer dès lors qu’elle n’ait pas été enregistrée par les sismographes? Tout simplement, elle aurait été trop faible pour sortir du bruit de fond. Les experts judiciaires assistés du Commissariat à l’énergie atomique précisent qu’une explosion de plus de 35 kg de TNT aurait été détectée. «Je pense que cette première explosion est au moins mille fois moins puissante que celle du hangar d’AZF, estime Alain Joets, qui s’étonne que la justice ne tienne pas compte de ses résultats. Je ne peux pas dire qu’il y a un lien causal entre les deux, mais cela réfute l’hypothèse officielle»
Reste que cette démonstration souffre d’un redoutable point faible indirectement mis en évidence par les juges: elle ne repose que sur des témoignages.

Le tribunal n’ayant pas requis d’informations supplémentaires en première instance, il n’est pas certain que le procès en appel qui débutera le 3 novembre à Toulouse apporte de nouveaux éléments. «Pour un scientifique, il est désagréable de ne pas comprendre. Cela laisse un goût amer», constate Bernard Meunier, chimiste au Laboratoire de chimie de coordination à Toulouse. Pour les familles des victimes aussi. 

David Larousserie
Sciences et Avenir

Problèmes d’audition et dépressions

Une cohorte de 3006 volontaires est suivie depuis 2001 par l’Institut de veille sanitaire et la Caisse primaire d’assurance maladie de Haute-Garonne, afin d’évaluer les conséquences de l’explosion de l’usine AZF sur la santé des victimes. Ce suivi montre que les troubles auditifs sont importants : 5 ans après l’explosion, 31% des hommes et 24% des femmes souffrent d’acouphènes (sifflements et bourdonnements) ; 26% et 35% d’hyperacousie (sensibilité anormale aux bruits). 

Les effets psychologiques se font également sentir plusieurs années après l’accident. L’enquête relève des proportions importantes de stress post-traumatique et de syndromes dépressifs. Plus de 4 ans après, 14% des membres de la cohorte prenaient des anxiolytiques ; 10% des antidépresseurs (chiffres supérieurs à la moyenne estimée de consommateurs chroniques de ces médicaments en France). 

L’Assurance maladie a calculé que les dépenses de soin, d’indemnités journalières, d’arrêts de travail etc.. liées à l’accident d’AZF, lui ont coûté 34.4 millions d’euros entre septembre 2001 et janvier 2009.

 
C.D.
Sciences et Avenir.fr
20/09/11



(1) En 1976, de grandes quantités de dioxine s’étaient échappées de l’usine italienne de Seveso, d’où une directive européenne de 1982 imposant de recenser les sites industriels présentant des risques d’accidents majeurs.

 

Source : Sciences et avenir

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