Comment les banques offrent des produits dérivés aux particuliers… à leurs risques et périls

 

 

 

 

Des profits potentiels gigantesques, vendus à grand renfort de brochures promotionnelles… Mais des risques à la mesure des paris engagés. Officiellement, l’arrivée des produits financiers autrefois réservés aux professionnels entre les mains des particuliers est un progrès. « Les CFD (contracts for differences) ont le vent en poupe. Non seulement ces produits font figure d’actifs de diversification aux actifs traditionnels, mais surtout ils démocratisent en toute simplicité les techniques de trading actif », s’enflamme ainsi Fabrice Cousté, qui dirige CMC Markets France.


Parmi les produits sophistiqués arrivant dans les mains des particuliers, les CFD se révèlent particulièrement toxiques, utilisant le même ressort de démultiplication des pertes que les paris des banques pendant la crise. | REUTERS/LUCAS JACKSON

Parmi les produits sophistiqués arrivant dans les mains des particuliers, les CFD se révèlent particulièrement toxiques, utilisant le même ressort de démultiplication des pertes que les paris des banques pendant la crise. | REUTERS/LUCAS JACKSON

 

 

Le CFD est l’emblème de cette « démocratisation » de la finance auprès des particuliers : c’est un produit dérivé, décrit la brochure d’IG Market (leader – britannique – du marché en France, avec le danois Saxo Bank et l’américain FXCM), qui permet « d’acheter ou de vendre un actif financier sans jamais en être propriétaire, en n’immobilisant qu’une fraction de l’investissement total ». Les dérivés ne sont en effet que des titres adossés à des sous-jacents qu’on ne possède pas, c’est-à-dire finalement du papier.

1000 FOIS LA « MISE »

 

Le CFD permet d’investir sur des marchés autrefois difficiles d’accès comme les devises, les indices (la variation du CAC 40 par exemple) ou les matières premières. Autant d’opportunités pour les boursicoteurs déçus par les mouvements erratiques des actions et le rendement faiblard des obligations.

 

Selon une étude réalisée par le cabinet de conseil Investment Trends en mai, le nombre d’investisseurs particuliers sur les CFD aurait progressé de 22 % dans l’Hexagone en 2012. Environ 20 000 « traders », dit l’étude, opéreraient sur ce marché après avoir ouvert un compte sur Internet auprès d’un courtier spécialisé.

 

Soit assez peu de personnes concernées, si l’on compare avec l’Allemagne et le Royaume-Uni (respectivement, deux et trois fois plus d’utilisateurs), mais beaucoup de risques potentiels tout de même si l’on suit la définition de l’atout majeur de ce produit : l’effet de levier, effet amplificateur des gains… comme des pertes !

 

Car, avec les CFD, l’effet de levier est le plus important de toutes les stratégies de spéculation : il peut aller jusqu’à 1000 fois la « mise » ; avec un capital de 100 euros, le pari portera sur 100 000 euros. A titre de comparaison, il ne dépasse pas 5 sur le SRD, le service de règlement différé, 10 sur les contrats et 50 sur les turbos et les warrants.

 

Lire : « Finance : qu’est-ce qu’un ‘effet de levier’ » ?

 

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Recette alléchante donc que ce courtage offrant à l’apprenti spéculateur de jongler avec les produits dérivés, agrémentant l’exercice du fameux effet de levier qui avait fait perdre la tête à Lehman Brothers – la banque symbolique de la crise financière était exposée à hauteur de trente fois le capital dont elle disposait réellement dans ses caisses.

 

Qu’est-ce qui pousse les particuliers à se comporter comme les professionnels irresponsables des banques d’investissement et des fonds spéculatifs ? Pour Anthony, cadre de 25 ans dans l’informatique, le but était autant de découvrir le monde de la finance que de gagner de l’argent plus rapidement qu’avec son salaire.

 

« J’ai commencé avec les turbos, mais quand j’ai vu à quelle vitesse on pouvait faire des profits avec les CFD, je me suis mis à les utiliser pour faire du scalping, des allers et retours générant une petite marge à chaque fois », témoigne le jeune homme. « Le scalping nécessite de passer plusieurs heures par jour devant son écran, d’être concentré. Je n’avais pas l’impression d’être au casino mais, de fait, j’ai perdu environ 10 000 euros », raconte-t-il, soit la totalité de ses économies.

 

S’il pointe les défauts techniques des plateformes qui, par exemple, suspendaient leurs services au moment où la volatilité était la plus forte (donc les écarts de cours et, potentiellement, les bénéfices), Anthony ne regrette pas que son courtier ne soit pas intervenu quand il a commencé à perdre progressivement son capital. « C’est le jeu et je n’aurais pas apprécié qu’il intervienne dans mes opérations », assure-t-il.

 

SPIRALE INFERNALE 

 

Ce n’est pas le cas de tous les boursicoteurs, comme cet internaute qui raconte : « Ma banque en ligne m’a fait remplir un questionnaire à choix multiples qu’un enfant de huit ans aurait pu compléter, voilà c’est tout. J’aurais du être stoppé. (…) S’il y avait des lois encadrant ces pratiques, n’aurais-je pas été ‘interdit de casino’ ? Là rien. »

 

Lire les témoignages : « Avec des leviers de 5 à 100, vous perdez la tête »

Car les plateformes encouragent les particuliers à se lancer dans la prise de risques. « Nous avons des histoires de particuliers qui se sont retrouvés dans des situations de détresse. Bernés par une publicité racoleuse, ils entrent ensuite dans une spirale infernale : les intervenants les relancent régulièrement, les incitent même à emprunter de l’argent à des proches en leur expliquant que ce n’est pas le moment d’arrêter, que le client va se refaire… », déplore Natalie Lemaire, directrice en charge des relations avec les épargnants à l’Autorité des marchés financiers (AMF).

 

La directive Mifid qui a autorisé l’usage de ces produits par le particulier en 2007 précise que ce dernier se doit d’être « averti ». Mais la définition est vague et les sites se contentent le plus souvent d’une démonstration technique centrée essentiellement sur les profits réalisables, le tout sur un compte fictif. Les « webinaires » qui accompagnent le client par la suite sont optionnels.

« Nous avons une procédure dite ‘KYC’ pour ‘know your customer’ afin de cibler et d’encadrer au maximum le client, on les encourage à mettre en place des ‘stop loss’ et des ‘take profits’ pour arrêter automatiquement les pertes et savoir encaisser les gains, mais rien ne les force à le faire et on ne peut pas être derrière chaque client à chaque minute », détaille Judith Danan, responsable grands comptes chez CMC.

 

Mais, dénonce l’AMF, « la population qui est à même de bien appréhender les risques est finalement assez limitée. Lors d’un sondage réalisé en 2011 par le Credoc pour l’AMF, un tiers des français pensaient qu’il était possible d’obtenir des rendements élevés sans prendre de risques, ce qui est bien sûr impossible. »

 

PERDRE SA CHEMISE

 

Que se passe-t-il quand un client dérape ? Prenons un exemple sur le site spécialisé Le billet du trader : « Dans le jargon des CFD, le fait de perdre plus que sa mise initiale est ce qu’on appelle se trouver en appel de marge ». La marge étant le montant que vous devez immobiliser lors d’une prise de position.

 

Par exemple, détaille le blogueur, pour acheter 100 CFD sur l’action de l’entreprise X au cours de 50 euros pièce (soit une position d’une valeur nominale de 5 000 euros), vous n’avez qu’à investir 500 euros car la marge autorisée sur X est de 10 %. Dit autrement, vous êtes en levier 10.

Supposons, poursuit-il, que vous n’ayez que 500 euros de disponibles sur votre compte et que vous décidiez d’utiliser l’intégralité de cette somme. Supposons encore qu’X perde 10 % et cote seulement 45 euros une semaine plus tard. La valeur nominale de votre position passe alors à 4 500 euros. Vous avez perdu 500 euros et la valeur de votre compte est de 0 euros. Si X reperd 1 euro, vous perdez 100 euros supplémentaires et vous êtes en situation d’appel de marge. Concrètement, vous devez 100 euros à votre courtier.

 

« Plus le client a un petit compte, plus il va utiliser un effet de levier important et plus il va prendre des risques et donc plus il a de probabilité de perdre. Ce type de clients ne nous intéresse pas, c’est une source d’ennuis », confie le gérant d’une de ces plateformes sans accepter de se dévoiler.

« Nous n’avons pas le droit de lui demander de preuves de son patrimoine, mais nous essayons d’en savoir le maximum car il peut arriver que le client perde davantage que le capital placé au départ », explicite Judith Danan, « sur de petites sommes », s’empresse d’ajouter la responsable. « Nous n’avons pas de statistiques sur des clients qui auraient perdu leur chemise », décline de son côté Pierre-Antoine Dusoulier, responsable de Saxo Banque pour l’Europe de l’ouest. 

 

UNE INDUSTRIE RENTABLE

 

Son entreprise a toutefois été accusée en juin dernier par l’AMF de manque de transparence concernant des CFD entre 2009 et 2010 – la décision sur l’amende doit être prise d’ici à la fin du mois. M. Dusoulier a reconnu que la brochure commerciale à l’époque des faits pouvait être « à certains endroits ambiguë » et comportait des « maladresses », évoquant un « péché de jeunesse », puisque les CFD venaient d’arriver en France.

 

Reste que l’indutrie est rentable. Alexandre Naulot, responsable de plaidoyer chez Oxfam, explique : « La transaction se fait de gré à gré, entre le particulier et le vendeur du CFD, le courtier faisant l’intermédiaire entre les deux et prenant une commission à chaque transaction. » Ce qui explique pourquoi les plateformes incitent à multiplier les opérations, notamment en offrant un accès à l’effet de levier aux petites mises de départ (avec des appels de marge de 0,25 % par exemple).

 

Surtout, souligne le militant, « la fiscalité arrangeante sur les produits dérivés en France (exemptés de la taxe sur les transactions financières) ouvre un boulevard à ces courtiers », alors que d’autres pays, dont les Etats-Unis, ont fait le choix d’interdire la spéculation sur les dérivés aux particuliers.

 

Anthony, qui s’est décidé à cesser pour un temps de jouer l’apprenti trader, regrette en effet de ne pas avoir su s’arrêter quand il accusait des pertes, mais il s’intéresse désormais à l’aspect psychologique du trading auquel il pense revenir un jour. « Avec le Dow Jones, on peut faire environ 2 000 dollars par jour », rêve-t-il.

 

Source : Le Monde

 

Tag(s) : #Economie
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