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Grotte Chauvet-Pont-d'Arc - Témoignages

Publié par wikistrike.over-blog.com sur 27 Janvier 2011, 14:29pm

Catégories : #Préhistoire

Grotte Chauvet : wikipedia

Site officiel gouvernemental

D'autres témoignage de spécialistes

Aurigancien



 

 

La grotte Chauvet-Pont-d'Arc (Ardèche)


Grotte Chauvet

 

 

 

 

 

 

 

Bruce Beasley
Sculpteur aux Etats-Unis

Bruce Beasley est un sculpteur américain résidant à San Francisco qui s'intéresse à l'art pariétal paléolithique et également à l'art rupestre des Indiens d'Amérique.

La grotte Chauvet-Pont-d'Arc est l'un des sommets de l'art, sa qualité, son raffinement dramatique et visuel la met au niveau des grandes réalisations de l'espèce humaine. D'un point de vue stylistique, dans l'acception du terme utilisé par les artistes et les historiens d'art, elle se place dans le style des grottes magdaléniennes classiques telles que Lascaux ou Niaux. Lorsque l'on voit pour la première fois les grottes Chauvet, Lascaux et Niaux, on perçoit une grande similarité entre elles.

Chauvet diffère de Lascaux du fait qu'il y a plus de dessins que de peintures et de Niaux dans la mesure où le dessin est plus ombré et plus estompé. À l'exception de quelques dessins rouges, la majorité des dessins de la grotte Chauvet-Pont-d'Arc sont faits au charbon de bois. Dans beaucoup de panneaux, les dessins ont été précédés par la préparation d'une vaste surface de la roche. Cette préparation a été poussée beaucoup plus loin que dans les autres grottes que je connais. Cette préparation et le lissage de la surface avant le dessin permettent une meilleure qualité et une plus grande délicatesse de ligne et d'ombre que si cela avait été fait sur une surface plus inégale. Cette surface finement préparée permet aussi à l'artiste des repentirs en raclant et en revenant sur des parties du dessin.

Il est aisé de voir les endroits où les artistes ont utilisé leur doigt pour estomper le charbon de bois pour l'ombre exactement comme le font les artistes d'aujourd'hui. Le travail fait et refait sur le dessin et sur la surface donne, plus que toutes les autres grottes ornées préhistoriques, tout son sens à l'expression " de la main de l'artiste ".

À mon avis, la composition de la grotte Chauvet-Pont-d'Arc est plus complexe que celle des autres grottes. Il y a en plus un plus grand souci de représenter la profondeur de l'espace que dans les autres grottes. La complexité de la composition peut être perçue dans le chevauchement et l'entremêlement volontairement complexe des animaux comme dans la fuite dans l'espace de groupes d'animaux. Le raffinement visuel de la grotte Chauvet-Pont-d'Arc est particulièrement stupéfiant eu égard à son âge deux fois plus grand que Lascaux. La découverte de Chauvet a certainement permis d'effacer l'idée reçue, au cas où elle persisterait encore, d'un développement et d'un raffinement progressif de l'art dans le temps.

La grotte Chauvet-Pont-d'Arc suscite des questions de fond sur notre connaissance de l'art préhistorique. Avec plus de 10.000 ans d'écart entre Chauvet et Lascaux comment un style artistique peut-il se maintenir si longtemps ? De surcroît, le sol de la grotte Chauvet-Pont-d'Arc témoigne qu'elle n'a été fréquentée que par un groupe très restreint de personnes, il semblerait donc que les artistes qui ont décoré Lascaux ne pouvaient donc pas connaître Chauvet. La mise en évidence de la faible pénétration humaine de la grotte Chauvet-Pont-d'Arc nous donne une bonne raison de repenser nos idées sur le rôle social de l'art à l'époque préhistorique.

Robert Begouën
Préhistorien


Robert Bégouën est préhistorien. Il travaille à l’étude des Cavernes du Volp (Le Tuc d’Audoubert, les Trois-Frères et Enlène) en Ariège, grottes magdaléniennes classées par l’Abbé Breuil parmi les géants de l’art pariétal.

En tant que conseiller scientifique, Jean Clottes m’a demandé de venir passer quelques jours pendant la campagne de recherche de mai 2001. J’avais eu en 1995 le privilège d’être convié par le Ministère de la Culture à une première visite d’expertise, un mois environ après la découverte, dont j’étais revenu enthousiasmé. Je suis donc arrivé à Vallon Pont d’Arc le 11 mai au soir, me retrouvant de plain pied dans le groupe de chercheurs où beaucoup de mes collaborateurs étaient présents (l’équipe des Cavernes du Volp). La grotte me semble d’emblée dans de bonnes mains, avec des professionnels familiers des grottes profondes, heureux de ce qu’ils ont la chance de faire et où tout le monde se connaît de longue date. C’est pour eux un immense privilège que de travailler au quotidien dans cette caverne prestigieuse et exceptionnelle à plus d’un titre. 

Dès le lendemain matin, ce furent les retrouvailles avec la grotte ! Premier choc : la nouvelle entrée. L’endroit a certes changé, mais le nouvel aménagement a été réalisé avec goût et discrétion. L’environnement proche a été respecté. Juste avant l’arrivée, une passerelle longe sous les ombrages le flanc de la colline et mène à l’entrée de la grotte. La porte blindée franchie, un sas permet de chausser des sandales en caoutchouc qu’il convient d’utiliser pour la visite. L’entrée débutait autrefois par une chatière longue et étroite, particulièrement éprouvante pour nos amis fumeurs qui y perdaient leur souffle. C’est maintenant un tunnel qui se franchit à quatre pattes. Puis, c’est la descente dans les galeries ornées par une échelle en acier inoxydable de grande qualité parfaitement ajustée à la paroi. Après deux paliers, on arrive dans la salle Brunel. L’échelle cède alors la place à une passerelle du même matériau de 60 cm de large, munie de petits rebords qui guident au besoin les pas. Tout un réseau a été réalisé, qui suit pratiquement jusqu’au fond les cheminements tracés par les inventeurs. Grâce à lui, les sols sont maintenant hors de danger, et cela enlève cette sorte de sentiment de culpabilité qui était latent en chacun de nous quand elle n’existait pas encore ! Cette sécurité compense largement le regret que j’ai ressenti du seul fait de cette présence métallique et fatalement bruyante dans ces lieux magique. Mais le respect absolu des parois et des sols est l’impératif n°1 de tous, et l’on a bien le sentiment que tout a été fait pour y parvenir.

Jean Clottes m’a fait revoir la grotte de fond en comble, en insistant sur les dernières trouvailles. Chaque chercheur m’a montré ensuite les détails de ses travaux. J’ai revu le panneau des Chevaux, dont la première vision en 1995 avait suscité en moi un choc émotionnel tel que j’avais eu la sensation soudaine et fugitive de me dédoubler et de me regarder de l’extérieur vivre cet instant si intense et si jubilatoire.

Cette fois-ci, il m’a été possible de revoir longuement la salle du Fond. Quel privilège que cette communion avec le Grand Panneau ! On est d’abord confondu par le spectacle, et par l’ampleur du spectacle. La grande fresque se déroule sur 35 m tout au long de la somptueuse paroi gauche. La meute de félins aux yeux avides pourchassant le troupeau de bisons manifestement apeurés est d’un réalisme extraordinaire et d’une exécution parfaite. Et cette scène nous arrive pourtant de l’Aurignacien ! Le « Grand Artiste » a su tirer profit de chaque accident du calcaire pour donner à loisir volume, perspective et originalité à la scène, et la rendre plus vivante. Chaque détail est exécuté avec soin et talent. La mise en scène de compositions complexes est étonnante, jouant tour à tour de l’effet de nombre ou au contraire de la mise en valeur par l’isolement d’une figure. Et puis, face à tout cela, il y a le Sorcier et la Vénus, cette figure mi-bison mi-femme au sexe féminin si réaliste. Tout procède d’elle peut-être…

Ici, plus qu’ailleurs, la philosophie est nécessaire pour essayer (ô essayer seulement !) d’appréhender un peu le Réel qui s’impose devant soi. La marque du génie humain est là, dans toute son amplitude, avec son immense et éternel mystère, mais aussi et surtout avec tout son potentiel d’espérance dans la réussite de l’aventure de l’Homme moderne. Les lieux imposent la modestie. Une grande sensation d’intemporalité se dégage de l’ensemble.

Quand on revient au jour, on ne peut s’empêcher de s’interroger sur les motivations qui ont bien pu présider à la réalisation de toutes ces fresques. À imaginer l’inimaginable. En tout cas, il ressort de leur contemplation, comme en filigrane, une intense, une immense volonté de création artistique.

 

George Chaloupka
Spécialiste de l'art australien

George Chaloupka est un spécialiste australien de l'art rupestre du nord de l'Australie avec un intérêt particulier pour les parcs nationaux de Kakadu et de la Terre d'Arnhem qui s'étend à l'art rupestre de l'Inde, du Sud-Est asiatique et de l'archipel indonésien, le " pont " vers le continent australien.

J'effectue mes recherches dans une région du nord de l'Australie qui a d'abord été occupée par un groupe colonisateur d'Homo Sapiens il y a 60.000 ans, date qui est attestée grâce aux sites archéologiques situés aujourd'hui dans le Parc national de Kakadu. Dans le matériel recueilli dans les niveaux les plus bas, on trouve des morceaux d'hématite taillée ainsi que d'autres matières colorantes utilisées pour préparer les peintures, les uns et les autres témoignant du commencement quasi simultané ou de la continuation des activités esthétiques du groupe. Les descendants de ce groupe originel ont entrepris la conquête du reste du continent, pays aux climats extrêmes. Ils ont laissé un riche patrimoine, puisque l'on trouve des sites d'art rupestre partout où il y a des formations rocheuses qui le permettent. Il y a peut-être 20.000 sites ou plus de ce genre, dont 5.000 sites d'art rupestre sont à Kakadu. Les images rupestres témoignent, non seulement de changements radicaux de l'environnement, de l'apparition ou de la disparition d'espèces animales et végétales, mais aussi de stratégies et de changements culturels de êtres humains. L'art est révélateur de modes de vie, de types de comportement et de schémas relationnels en même temps que des objets éphémères de leur culture matérielle.

Malgré tous ces témoignages, nous ne pouvons dater avec certitude la totalité des séries d'art rupestre, dans la mesure où les techniques d'aujourd'hui ne permettent pas de le faire pour les premières peintures rupestres australiennes à peinture rouge. Imaginez notre surprise et notre satisfaction lorsque nous avons appris la découverte de la grotte Chauvet, puis la communication de dates montrant qu'il existait un art raffiné en Europe il y a 32.000 ans. Ces dates bouleversent la théorie longtemps tenace sur la première apparition de l'art et sur son développement. Rien dans cette grotte ne relevait des essais simplistes lesquelles étaient censés constituer les commencements de l'art ; au contraire les sujets peints révélaient une totale maîtrise des techniques complexes de représentations.

La visite, le 21 octobre 2001, de la grotte Chauvet dans la vallée de l'Ardèche fut l'une des expériences les plus mémorables de ma vie. Je fus d'emblée stupéfié par l'exécution éblouissante des peintures et par leur disposition. Lors de la visites d'autres lieux culturels et monuments, tels que la Chapelle Sixtine, le Louvre, la grotte Ajanta, le temple d'Angor Vat, ou l'armée d'argile de Xian, notre expérience spirituelle est souvent tempérée par la présence dérangeante des autres visiteurs. Alors que j'ai eu le privilège de descendre dans les entrailles de la très ancienne grotte Chauvet seulement accompagné de Jean Clottes, responsable d'une équipe de recherche interdisciplinaire. Je n'aurais pu avoir une meilleure introduction à la grotte, tant Jean Clottes qui semble connaître chacun des signes faits par la main de l'homme, vit et respire l'art rupestre et partage avec passion son savoir. Bien qu'ayant déjà visité plusieurs grottes du Paléolithique supérieur en France et en Espagne, dont Lascaux, et vu des reproductions des images de la grotte Chauvet dans des publications et dès lors ayant une idée de ce qui m'attendait, en pénétrant dans sa profondeur, je fus néanmoins sidéré par la complexité et le raffinement de l'art de la grotte.

 

Certaines des techniques utilisées par les artistes de la grotte m'étaient familières, comme les pochoirs de main ou la technique des empreintes, les signes soufflés, l'habileté des dessins et des peintures. Les dessins au charbon n'ont pas toutefois pas d'équivalent dans l'art rupestre en Australie ni ailleurs. Et, alros que les abris rocheux d'Australie n'ont protégé que partiellement les peintures des agents de détérioration, l'environnement de la grotte Chauvet qui peut-être est resté isolée 26.000 ans, semble quant à elle, avoir conservé les images peintes dans leur gloire originelle. En outre, la pellicule cristalline qui a recouvert certaines images donne un certain relief à leur apparence.

Lors de ma visite, j'ai pu observer de près les images (certaines à l'aide de jumelles, car les déplacements des visiteurs dans la grotte sont strictement contrôlés), examiner les techniques utilisées pour leur exécution et admirer le caractère naturaliste des groupes d'ours, chevaux, rhinocéros, lions et mammouths, quelques unes des quatorze espèces d'animales représentées ici. Les ours, pour montrer qu'ils étaient les maîtres de ce sanctuaire avant les hommes, ont laissé les premières empreintes sur les parois de la grotte. En s'étirant debout sur leurs pattes postérieures et en frappant les parois de la grotte, ils ont entaillé la partie supérieure de la grotte de profondes griffures. Plusieurs crânes d'ours et autres ossements sont fichés dans le sol vernissé, reflets rosés brillant dans la lumière de nos lampes. L'un des visiteurs qui est venu ensuite, un artiste de la grotte Chauvet, a pris un de ces crânes et l'a placé sur une roche. Quel but avait son geste ? Et pourquoi les ours ont-ils cessé d'utiliser cette grotte ?

Il n'est pas surprenant que chaque visiteur de la grotte Chauvet fasse avant toute chose des commentaires sur sa situation impressionnante et les chefs-d'œuvre incroyables qu'elle contient. Bien que proche par le style de Lascaux et des autres sites magdaléniens, l'art de la grotte Chauvet a une place à part. Les compositions élaborées de la grotte Chauvet sont exécutées sur des surfaces qui ont été préparées, où la profondeur picturale est rendue au moyen d'ombres et par la superposition des sujets. Les espèces animales représentées sont dessinées d'un trait ferme, sans hésitation, le charbon est travaillé en aplats ou en modelés habiles donnant ainsi la sensation de profondeur.

Alors que je regardais la horde de lions courant sur le mur, je me demandais ce que Pablo Picasso, ce vieux chamane d'artiste, pourrait ajouter aujourd'hui au commentaire qu'il fit lors de sa visite à Lascaux peu de temps après sa découverte " Nous n'avons rien découvert " avait-il dit à propos de l'art moderne et des artistes, car les artistes de Lascaux et désormais ceux de la grotte Chauvet étaient des magiciens de la créativité esthétique.

Les représentations sensibles des sujets animaux auxquelles sont parvenus les artistes de la grotte Chauvet suggèrent une symbiose particulière avec toutes les espèces de leur environnement. Leurs représentations ne manifestent pas de crainte des espèces dangereuses mais exaltent leur vitalité, leur force et leur vitesse. Les animaux sont observés de près, les artistes témoignant d'une connaissance intime de toutes les facettes de leurs comportements. Il est permis de déduire la signification de ces images à partir de leur attributs visuels. Ces attributs suggèrent que les artistes identifiaient leur propre existence et vitalité avec ces animaux et ce sont peut-être ces créatures qui les ont orientés vers des croyances religieuses.

La grotte Chauvet rivalise avec la célèbre grotte de Lascaux par le nombre, la diversité, l'originalité, la beauté et l'état de conservation de ses œuvres d'art. Cependant, les compositions puissantes et sophistiquées de hordes d'animaux sauvages, impressionnantes par les techniques utilisées pour représenter la perspective, le volume et le mouvement, et la sensibilité dans les actions figurées, lui donnent une place à part dans le corpus mondial de l'art rupestre. L'art complexe de la grotte Chauvet laisse à penser que cette création n'était pas un événement ponctuel et isolé. Ailleurs en Ardèche, il y a peut-être beaucoup d'autres sanctuaires encore cachés, qui ont été visités et peints par le même groupe d'artistes ou par leurs proches. Quoi qu'il en soit, les peintures révèlent seulement une facette du potentiel créatif des artistes. On se demande ce qu'ils ont également pu façonner dans des matériaux périssables à l'extérieur du domaine de la grotte, où leurs vies devaient être aussi créatives et inventives.

Certaines questions sans réponses continuent de me tarauder. Dans les premières chambres, la plupart des peintures ont été exécutées avec des pigments rouges, alors que le noir domine dans les parties profondes de la grotte. Les images rouges consistent en des signes, des mains au pochoir ou des empreintes et des animaux représentés sous forme de silhouettes ou de simples contours, alors que les images noires sont majoritairement des représentations naturalistes d'espèces dangereuses, représentées dans un puissant mouvement. Pourquoi cette division spatiale entre ces images rouges et noires ? Et pourquoi y a-t-il, en comparaison, aussi peu de témoignages des activités des artistes, en dehors de l'art rupestre ? Dans les régions les plus importantes d'art rupestre en Australie, depuis le début de leurs activités artistiques, les artistes ont fait leur propre portrait, celui de leurs proches, et représenté des figures religieuses de leur cosmogonie. Pourquoi dans la grotte Chauvet comme dans les autres sites aurignaciens et magdaléniens européens, des représentations animales prédominent-elles sur les représentations humaines ?

Ma visite à la grotte Chauvet m'a en outre permis de rencontrer et d'échanger avec les autres membres de l'équipe de recherche, chacun étant un expert reconnu dans son domaine, et de me familiariser avec leur façon de collecter des données détaillées, avec leurs techniques d'analyse, et leur perspicacité. J'éprouve de l'admiration pour leur dévouement à ce projet et leur étude non destructive de l'intérieur de la grotte. Un membre de cette équipe est préhistorien en même temps qu'artiste. Comme la plupart des images de la grotte ont été dessinées, et que le dessin consiste en une série d'actions accomplies en mesure, un artiste, conscient du caractère et des qualités de la séquence qui interviennent dans la composition, peut facilement distinguer l'ordre dans lequel les parties constituantes ont été exécutées. Une telle analyse d'un ensemble d'images peut apporter des détails supplémentaires sur leur structure et les superpositions, et permet à l'enquêteur de commenter la manière dont les formes conceptuelles de l'artiste sont en relation avec la réalité.

Je souhaiterais féliciter aussi les autorités françaises pour le degré de protection, de préservation et de conservation accordé à la grotte Chauvet et à son contenu et pour les moyens généreux dédiés aux activités de recherche de l'équipe scientifique. Je pars avec une plus grande estime et une plus grande connaissance de l'art paléolithique européen, et la conviction que les tout premiers Homo sapiens, où qu'ils aient vécu dans le monde, pourraient avoir commencé leurs premières activités artistiques approximativement à la même époque, comme en témoignent les premières traces d'une imagerie complexe dans l'art rupestre en Afrique, en Australie et en Inde.

Christopher Chippindale 
Spécialiste de l'art rupestre


Christopher Chippindale travaille depuis longtemps sur l'art rupestre du Kimberley (Australie). Il fait également des recherches sur l'art rupestre de l'Afrique du Sud. Pendant des années, il a été le rédacteur en chef de la célèbre revue britanniqueAntiquity et il a dirigé plusieurs livres sur l'art rupestre.

Ce que je ressens à mon arrivée à Vallon-Pont d'Arc pour ma première expérience de la grotte Chauvet ? Je viens en tant que membre du 3e cercle, le groupe extérieur de chercheurs intéressés par les résultats de Chauvet mais qui ne sont pas directement impliqués dans l'étude de la grotte. Appréhension : mal à l'aise dans des grottes fermées, je travaille surtout dans des abris ornés d'art rupestre et en plein air. Excitation : à partir de l'ouvrage superbement illustré publié par l'équipe de recherche, je savais un peu ce que je pouvais espérer voir.

Ascension dans le sentier à travers le bois de chênes. Passage de la porte blindée. En bas du passage humide, l'échelle d'acier, et l'arrivée dans l'immensité des pièces de la grotte. Eclat du cristal dans la pierre et les formations stalagmitiques.
La grotte est superbe, ainsi que je l'espérais. Même plus.

Le plus frappant est l'extraordinaire habileté technique des artistes, les manières variées dont ils usaient de techniques variées pour donner forme à leurs images, la simplicité confiante avec laquelle ils exprimaient d'un simple trait un rhinocéros avec sa force et son esprit. Ainsi qu'il a été dit, il y a des années, sur l'art rupestre européen, " cela pourrait être l'enfance de l'art, mais ce n'est pas un art d'enfants ".

En second lieu, l'extraordinaire qualité des détails visibles dans l'art. En suivant un trait au charbon, on peut voir comment la couleur et la forme créées par le bâton se modifient. Observant un trait fait par le doigt qui court sur la surface tendre ocrée, on peut encore suivre la trace à chaque millimètre.

Troisièmement, la qualité de la préservation du contexte. Le sol de la grotte est jonché d'os, laissés en l'état, des ours des cavernes qui ne se sont jamais réveillés de leur hibernation, et sous certains des panneaux se trouvent la poussière et les débris laissés par les artistes, les copeaux de charbon qui sont tombés du dessin ou la réserve de charbon prête sur le sol en dessous.

Quatrièmement, les contraintes considérables auxquelles se soumettent les chercheurs pour respecter tout cela. Les panneaux majeurs, après cinq années de recherche - sont encore observés et étudiés à des mètres de distance car il est impossible de les approcher sans marcher sur le sol ni abîmer ce qui le recouvre et qui a été miraculeusement préservé. Ainsi personne ne s'en approche.

Tout cela est sans précédent dans les grottes ornées découvertes auparavant qui ont perdu leur virginité avant ou pendant la découverte. Ce qui est aussi sans précédent, et le plus difficile à comprendre, est l'âge. La plupart des grottes célèbres - Altamira, Lascaux, Niaux - datent de la fin de l'ère glaciaire et du Paléolithique. Les dates qui ont été obtenues jusqu'ici pour la grotte Chauvet suggèrent que ses peintures ont entre 32.000 et 30.000 ans (dates non calibrées). Cela est si ancien que les peintures d'une grotte telle que Niaux sont effectivement plus proches de nous dans le temps que les peintures de Chauvet ne le sont de celles de Niaux.

Margaret W. Conkey
Professeur d'anthropologie aux États-Unis

Margaret W. Conkey, est professeur d'anthropologie et directrice de " Archaeological Research Facility de l'Université de Californie, Berkeley.

Elle s'intéresse tout particulièrement à la préhistoire française et à l'art


A la mi-décembre 94, une équipée de trois amis conduits par l'archéologue Jean-Marie Chauvet tombèrent sur une grotte stupéfiante, lors d'une exploration spéléologique dans les falaises calcaires surplombant les gorges de l'Ardèche, affluent du Rhône. La grotte qui abonde en peintures, dessins et gravures, a été hermétiquement fermée à toute présence humaine pendant des milliers d'années. Cette grotte a été appelée Grotte Chauvet-Pont-d'Arc. J'ai longtemps étudié l'art paléolithique, et maintenant, quatre ans plus tard, j'ai l'immense privilège de visiter aujourd'hui la grotte Chauvet-Pont-d'Arc avec l'équipe de recherche composée de spécialistes de l'art pariétal et de spécialistes de grottes, et qui est dirigée par Jean Clottes.
Cette visite de la grotte Chauvet-Pont-d'Arc est certainement l'une des plus impressionnante qu'il m'ait été donné de faire dans une " grotte ornée ". Les images étaient si vivantes et si fraîches que l'on avait peine à croire que certaines d'entre elles dataient de 32.000 ans. Quelques gravures paraissent si récentes que de minuscules éclats de la surface de la paroi de la grotte s'accrochent encore à la ligne tracée par un outil en pierre tenu en main ferme. J'ai été frappée par l'aspect esthétique des têtes de chevaux restituées avec finesse et par l'aspect dramatique des têtes des lions de caverne.
Aujourd'hui on pénètre dans la grotte Chauvet-Pont-d'Arc par un passage différent de celui emprunté par les Anciens, qui étaient néanmoins des hommes modernes (Homo sapiens sapiens). L'entrée qui semble d'origine est depuis longtemps obstruée par une chute de pierres, événement fréquent dans l'histoire de la vie instable d'une grotte en calcaire. A partir de là, la grotte s'étend sur 500 mètres.
Cette découverte est d'une telle importance que l'étude prendra du temps, sera conduite avec soin, et, autant que possible, non destructive. Tant que les zones environnantes n'auront pas été étudiées minutieusement (empreintes, outils de pierre, pigments, traces de charbon de bois) personne ne marchera hors du chemin, maintenant couvert de plastique, qu'empruntèrent les premiers inventeurs, même si cela oblige à utiliser des jumelles pour l'étude de l'iconographie de la grotte.
Et Jean Clottes est certainement celui qui peut diriger cette recherche, eu égard à sa longue expérience de spécialiste des grottes ornées. C'est le projet de recherche de Clottes qui a été jugé et retenu par un jury international. La proposition de Clottes inclut la constitution d'un comité scientifique consultatif international.
En tant que membre du comité consultatif, lors d'une année sabbatique en France, je me suis trouvée à la bonne place, au bon moment. Grâce à l'autorisation du ministère de la culture, j'ai pu me joindre à l'équipe de recherche et suis la première américaine à le faire.
Ma visite m'a donnée la chance exceptionnelle de appréhender le processus de recherche en cours et de m'y engager, vivant aux côtés de l'équipe dans le camp de base comme dans les allers-retours quotidiens dans la grotte. Pour des raisons de sécurité et de protection, personne n'entre seul dans la grotte. À l'entrée nous mettons des chaussons de caoutchouc qui ne quittent jamais la grotte, réduisant ainsi la possibilité de faire entrer les organismes vivants extérieurs (spores de champignons…). Nous enfilons une combinaison et portons sur le casque équipé d'une batterie de rechange une lampe frontale, source unique de lumière. Nous devons tous aussi mettre un harnais de sécurité lorsque nous descendons plusieurs mètres sur les échelles multiples. À l'intérieur, il ne fait pas particulièrement froid, mais c'est très humide, ce qui n'est pas étonnant. Les personnes travaillent seules ou en binôme, chacune sur un panneau ou une zone différente. Cela réduit les déplacements et porte au maximum l'attention à un ensemble particulier d'images, tels que la ligne des mains négatives rouges ou les signes géométriques recouverts de calcite dits " en forme de papillon " ou les innombrables os d'ours des cavernes, ou les traces d'empreintes laissées par un ou deux ours.
Depuis le début ces images nous ont surpris : tant d'ours des cavernes ! Tant de lions des cavernes ! Tous ces rhinocéros, souvent dotés d'une bande noire inhabituelle sur le dos et sur le ventre et avec des oreilles au rendu si précis.
Dans l'inventaire existant des espèces peintes dans les grottes ornées paléolithiques, ces animaux sont relativement peu fréquents. On y trouve également des exemples de sujets habituels dans l'art pariétal : bisons, et chevaux particulièrement, rendus avec une grande finesse. Oh oui, il y a un hibou gravé ainsi qu'un mégacéros (grand élan) à l'aspect dramatique.
Maintenant achevés une bonne partie des relevés de base, le travail véritablement intéressant peut commencer, et déjà, il y a de nouveaux éclairages.
On a pu démontrer qu'un panneau de points avait été fait avec la paume de la main (droite apparemment). Les images de synthèse de ces mains en train de faire ces points sont très parlantes. On imagine volontiers la main enduite de pigment pressée sur la paroi de la grotte, pas simplement pour faire des points rouges mais aussi peut-être pour mettre en connexion la main et le pigment avec la surface de la paroi de la grotte. D'autre observations sur les images témoignent de l'usage volontaire de l'ombre. Une panoplie de cornes de rhinocéros suggère par ailleurs une multitude de rhinocéros en perspective ou un seul rhinocéros animé d'un mouvement rapide.
Un cheval semble émerger d'un renfoncement de la paroi de la grotte, jeu intentionnel entre l'image et la forme de la paroi de la grotte.
L'un des aspects excitant de cette découverte est qu'elle a " attendu " notre époque qui dispose d'une gamme étendue de nouvelles technologies pour archiver, stocker et lire les images.
Il y a aussi les spécialistes : le géologue qui déduit le détail du processus de formation de la grotte à partir de la micromorphologie des parois de la grotte. Les spécialistes de la datation qui peuvent désormais dater, à l'aide du carbone 14 ou de la spéctrométrie de masse par accélérateur, des échantillons minuscules de particules organiques, telles que le charbon de bois des peintures et dessins ou les endroits où les visiteurs préhistoriques réactivaient la flamme de leurs torches dans les parois de la grotte.
Ce qui a rendu cette visite très comparer le luxe de précautions physiques prises avec la hardiesse intellectuelle des chercheurs, d'aider les spécialistes de l'image, de rechercher aussi soigneusement que possible les lieux comportant des traces de l'activité humaine ou des strates de dépôts humains.
Bien qu'ayant moi-même fait preuve d'esprit critique vis à vis de la componction avec laquelle on célèbre l'art paléolithique - respect qui fait que trop souvent nous refusons de nous engager dans l'interprétation de ces images en tant que productions sociales et culturelles, de leurs auteurs ou du contexte - ces images de la grotte Chauvet-Pont-d'Arc sont de toute évidence impressionnantes.
Par dessus tout, la visite m'a fait prendre conscience que notre compréhension du passé est fluctuante voire évanescente, alors que dans le même temps, nous participons activement à construire une nouvelle relation entre les individus que nous sommes et ceux que nous avons été.

Jean-Marc Elalouf
Biologiste en France



Jean-Marc Elalouf est biologiste au CEA de Saclay, il intervient dans la grotte en tant que spécialiste de l'ADN afin de caractériser le génome des vestiges humains et animaux.


Nomad’s land

“ En ces temps-là nous étions peu nombreux et l’avenir nous était offert. Nous saurions répondre à ces questions qu’un peintre qui s’est reconnu sauvage a su vous poser : “ Qui sommes-nous, d’où venons nous ? ”. Vous nous montrez peut-être où nous allions, et reprochez ce piège légué qui se referme. Qui d’entre nous a trompé l’autre ? De votre langue, vous ignorez sources et ressources : nos mains sont encore visibles Place du Crève-Cœur et non au Sacré-Cœur ; les seuls bénitiers qui furent étaient des bauges - vous en savez l’usage, le panneau intermédiaire est panneau d’interaction… Silence, parmi tant d’hommes entre nous perdus, quelques-uns eurent une voix si proche de la mienne, que je sois aurochs, bison, cheval, lion ou rhinocéros, silence dans la Zone d’entrée, frères humains qui après nous vivez ”.

Il y a des hommes qui se lèvent quand la lumière n’est plus, des hommes dont le corps tout entier va aux profondeurs à conquérir, dont les mains saignent s’il faut qu’ils saignent, et qui se brûlent aux charbons incandescents de leur vie à raconter, les femmes qu’ils déçurent et celles qu’ils ravirent, les enfants qui s’aiment autour du sorcier comme les enfants s’aiment aux confins du printemps. Les hommes qui sont venus ici il y a 25 000 ou 32 000 ans savent de nous ce que nous ignorons d’eux. Ils savent pourquoi je suis là quand j’ignore ce qui les a amenés. Leur art est resté caché longtemps, peut-être l’a-t-il toujours été. Je pense à Caïn demandant qu’on l’enferme : ne s’agissait-il pas d’expulser hors de soi et d’enfouir d’étonnantes visions, plutôt que de solliciter l’ombre ? Les mains rougies tendent à se débarrasser du crime.

Une période rouge, une période noire s’accomplissent dans la vie de chaque homme. À dix-huit ans Rimbaud, dont la vie est comparable par sa brièveté, son errance ou nomadisme aussi, à celle des paléolithiques, nous a prévenus : “ J’ai seul la clef de cette parade sauvage ”. Sans doute faut-il relire sa Saison avant d’entrer dans la grotte Chauvet. “ Trouver le lieu et la formule ”. Nous avons retrouvé le lieu. La formule nous échappe. Cet art est tout de contradiction. Il est consacré, pour l’essentiel, aux animaux d’avant la domestication, et nous y percevons un fort contenu humain. L’homme, la femme même, presque toujours absents, nous manquent à peine. Imagine-t-on le ridicule d’accrocher L’Angélusde Millet près des dessins noirs, au panneau des chevaux jaunes, ou dans la salle du fond ? Il ne tiendrait pas. Jean-Michel, Dominique, Jean-Michel à nouveau, puis Valérie m’ont emmené dans la grotte. Il n’y a pas à sortir de là.

Joëlle Robert-Lamblin
Anthropologue au CNRS, France

Joëlle Robert-Lamblin, directeur de recherche au CNRS, est anthropologue dans l'équipe "Dynamique de l'Evolution Humaine" (Paris) et spécialiste des peuples traditionnels de l' Arctique. Elle a été sollicitée pour ses connaissances des populations vivant dans des conditions climatiques proches de celles de l'époque paléolithique.


Evoquer la fascination qu'a exercée sur moi la découverte du site exceptionnel de la grotte Chauvet-Pont-d'Arc relèverait du lieu commun. Je ne m'attarderai donc pas sur l'éblouissement que j'ai ressenti, comme tous ceux qui ont eu l'extrême privilège de contempler ses représentations pariétales, devant la saisissante qualité artistique de ces peintures et gravures, les plus anciennes répertoriées à ce jour. Anthropologue spécialisée dans l'étude des petites populations arctiques, je dois à la volonté d'ouverture scientifique de Jean Clottes d'avoir été associée au projet de recherches menées dans la grotte. En passant des sociétés traditionnelles du Grand Nord aux Aurignaciens, il m'a fallu me détourner d'une analyse essentiellement fondée sur le contact direct et l'échange verbal, pour m'attacher à l'interprétation de témoignages iconographiques et symboliques laissés voilà 32.000 ans dans cet exceptionnel sanctuaire de l'Ardèche.
Malgré le fossé géographique et chronologique entre ces sujets de recherche, c'est la paradoxale proximité des hommes de la toundra et des Aurignaciens qu'il m'a été donné de ressentir à Chauvet. Ces peuples ont en commun d'avoir dû vivre de la chasse et de la cueillette en s'adaptant aux rigueurs d'un climat glacé. Selon toute vraisemblance, leur mode de vie, leurs techniques de chasse, leur conception même de l'univers devaient présenter certaines analogies. C'est donc en faisant appel à ma connaissance des cultures traditionnelles du Groenland et de la Sibérie septentrionale que j'ai participé à l'étude de la grotte et de son site, m'efforçant de les aborder avec le regard du chasseur et les croyances surnaturelles que peut lui inspirer son environnement.
L'artiste chasseur se serait-il représenté sous les traits du lion à l'affût de ses proies ? L'utilisation dans les peintures des deux couleurs, noire et rouge, obéirait-elle à une symbolique chargée de signification religieuse ? Enfin, alors qu'il s'enfonçait dans l'obscurité de la caverne, l'homme du paléolithique supérieur pénétrait dans un antre fortement marqué de la présence de l'ours. Aurait-il, dès lors, considéré l'animal comme le gardien d'un " espace sacré " ? Lui aurait-il voué un culte ? En me défiant toujours des simples transpositions ou des comparaisons abusives, j'ai cherché avec passion, à mettre à profit l'observation de sociétés demeurées à l'âge de pierre jusqu'à une époque récente, pour contribuer modestement à " rendre la parole " à une civilisation dont ne subsistent guère que ces inestimables figures tracées sur la roche.

John Robinson
Sculpteur en Angleterre


John Robinson est coordinateur la Fondation Bradshaw dont l'objectif est la préservation et la protection de l'art rupestre dans le monde.
http://www.bradshaw-foundation.com


Comment se préparer à une visite des plus anciennes peintures connues au monde, en particulier lorsque l'on a déjà vu des photographies et que l'on sait que l'on va voir un travail d'une étonnante beauté. J'avais plus d'un an pour me préparer à ce qui allait être une des grandes expériences artistiques de ma vie.
Je décidais que, dans la mesure du possible, j'éviterai de regarder quelques photographies que ce soit de Chauvet pour l'année à venir. Malheureusement, j'en vis occasionnellement dans les magazines, mais, volontairement, je me refusais à les étudier, je me contentais de lire les articles. Je voulais que les peintures soit aussi fraîches que possible à mes yeux.
Enfin, le jour du rendez-vous arriva. Le 18 octobre 1999 était un glorieux jour ensoleillé. Au début du canyon, juste avant de rejoindre Vallon Pont-d'Arc, la route descend vers la rivière Ardèche. Au détour d'un méandre, nous étions tout-à-coup face à une splendide fantaisie de la nature : le Pont d'Arc. L'arche du Pont d'Arc est une merveille à ne pas manquer. Je la regardais et j'y vis immédiatement un Lion. Peut-être que les hommes préhistoriques y avaient été eux aussi sensibles.
Après une demi-heure de marche sur un chemin de grande randonnée, j'arrivais devant une porte blindée.
La porte électronique s'ouvrit et je pus entrer dans la grotte. Quel moment, j'étais à l'intérieur. Je ne pouvais le croire. Je regardais vers le trou noir en face de moi, harnaché solidement, me laissant glisser le long de l'échelle. Arrivé au sol, je me retournais et regardais dans la grotte. Ma lumière transperçait l'obscurité révélant un monde merveilleux de stalactites et de stalagmites. Les couleurs allaient des jaunes dorés aux roses. D'étincelants cristaux blancs scintillaient dans le rayon de ma lampe frontale. C'était la grotte d'Aladin. La première grande paroi ornée de points rouges procurait un sentiment de communication avec les auteurs, surtout lorsque l'on pouvait, de temps en temps, se rendre compte que ces points avaient des doigts. Je cheminais ensuite au travers d'un chaos de stalagmites et de rochers, vers un vestibule. J'entrais et regardais, je me retrouvais ébahi devant le plus bel Ours. La ligne rouge du contour était pure et gracieuse. Je me retournais et vis un autre Ours rouge. Quelle paire ! Comment l'artiste a pu dessiner de telles merveilles, dans un si petit espace, et pourquoi ?
Toujours sous le choc, je revins en arrière et me rendis vers la seconde salle. C'est un vaste espace et jusqu'à présent, il n'y a que des ossements enchâssés dans la calcite et des crânes d'ours. Je découvrais ensuite la Panthère et l'Hyène, c'est un cas unique puisque ces animaux n'ont jamais été représentés dans aucune grotte. Bien sûr, cela les rend passionnants, mais pour moi, le vrai frisson venait du rendu artistique. L'Hyène a une grande ressemblance avec ses descendants d'aujourd'hui, avec leur arrière train fuyant, et la panthère comme tapie avec ses épaules tombantes. Dans la Galerie du Cierge, ainsi nommée de par ses stalagmites, pas une seule peinture ou signe n'ont encore été trouvés. Pourquoi ? Des parois auraient fait de très bons supports. Je commençais à avoir le sentiment qu'à la Grotte Chauvet-Pont-d'Arc tout était parfaitement orchestré et planifié.
Dans la salle suivante, un large effondrement creuse le sol en son centre. En regardant de l'autre côté de l'effondrement, je pus voir les couches de remplissage qui se sont déposées au cours des temps pour bâtir les planchers plans des grottes. C'est un aspect des grottes qui m'a toujours donné un sentiment de religiosité. Cheminer dans une grotte, c'est comme marcher dans une église, toutes deux ont un sol plat, toutes deux ont des peintures aux murs et toutes deux ont des lieux sacrés dans des niches.
Au bout de cette salle, relevant la tête, je me retrouvais en contemplation, droit dans les yeux des Chevaux. Je ne crois pas avoir été plus ému par un travail artistique, dans ma vie. Me remettant légèrement, j'embrassais d'un regard tout le panneau, la paroi est une toile géante remplie de merveilleuses créations. Le panneau est sans aucun doute un des chefs-d'œuvre de l'Art d'Homo sapiens, en plus d'être le plus ancien. J'étudiais les lignes des contours noirs et l'utilisation de l'estompe pour rendre les ombres. Puis, je vis que l'artiste avait rehaussé l'extérieur des contours en ciselant la roche blanche. La gravure me rappela immédiatement les merveilles de l'Ancienne Égypte, mais ces dernières n'avaient que 3000 ans. Dans la galerie suivante, je vis la plus vieille empreinte d'Homo sapiens jamais découverte. La marque du gros orteil est en tout point semblable à la centaine de gros orteils d'enfants que j'ai pu sculpter pendant ces trente dernières années. Le second orteil était plus long que le gros orteil, lui donnant l'aspect de ce que les sculpteurs appellent le pied grec qui, dans les temps athéniens, était toujours expression d'une harmonieuse croissance. Je ressentais un lien physique incroyable entre moi et le jeune homme qui a laissé sa marque ici dans l'argile, il y a tant d'années.
Dans l'après-midi, je devais être conduit dans le Saint des Saints pour voir le Sorcier et le panneau des Lions et des Rhinocéros. Je pensais à la chance que nous avions d'être vivants au bon moment et au bon endroit. Chauvet est la grande découverte du siècle, le témoin vivant de la genèse de la culture d'Homo sapiens à travers le legs de son art.
Au bout de la Galerie des Mégacéros, un Rhinocéros sur la gauche et un Mégacéros sur la droite semblent être les gardiens du sanctuaire comme les cobras menaçants des tombes égyptiennes. Le sol continua de s'élever sur quelques mètres, puis soudain commença à décliner, et je me retrouvais dans l'embouchure d'un tunnel se rétrécissant vers un vide obscur. Ma lampe frontale se perdait dans les profondeurs de l'étroit passage vers l'au-delà. Nous avancions lentement et, tout à coup, voici la horde des Lions. Ils sont majestueusement magnifiques. L'intensité du regard des animaux qui semblent dire seulement une chose : " Vous tous qui entrez ici, prenez garde ". Ils étaient prêts à bondir si nous osions approcher le cœur du sanctuaire. J'étais presque sans voix. Et là, tournant lentement vers la droite, je vis le Sorcier. Voilà ce que les Lions gardaient. Ceci était le Saint-Graal de la Grotte Chauvet-Pont-d'Arc. Aucun architecte n'aurait pu créer un emplacement aussi imposant que celui-ci créé par la nature puis utilisé par l'homme comme une toile.
À gauche des Lions, se trouve le grand panneau des Rhinocéros. Quelle composition ! C'est en dehors des choses de ce monde. Le Rhinocéros du haut est extraordinaire. Il est représenté avec sept cornes frontales énormes comme si l'animal agitait sa tête de bas en haut de colère.
En dehors du véritable aspect artistique du travail, une des choses qui m'ont le plus fortement marquées était la fraîcheur de ce que je venais de voir. J'ai été complètement emporté et enflammé par le merveilleux de l'accomplissement de mes amis artistes et je me sentais très humble.
Je me trouvais très proche de ces gens, même si 30.000 ans nous séparaient. Le philosophe grec Protagoras disait, il y a quelque 2.500 ans : " l'Homme est la mesure de toutes choses " s'il parlait de la créativité humaine comme étant la mesure de Valeur, ainsi que je le crois, alors c'est exactement ce que j'ai vu, une merveilleuse créativité et d'incroyables tours de force de l'imagination. Je crois que la genèse de l'Art est la Religion. Je ne pense pas que ces peintures soient simplement un miracle " hors-série " de créativité. Les débuts du long cheminement de l'évolution qui nous conduit à ces peintures doivent puiser ses racines dans l'ancienne religion des Homo sapiens.


 


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