L’Amérique en Asie : la tentation du Pentagone

 par François Danjou pour Question Chine 

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Après avoir, à plusieurs reprises, pendant toute l’année 2010 rappelé que la marine américaine, ses patrouilles et les mouvements de ses bateaux n’étaient pas les bienvenus dans la zone du Pacifique Ouest, la Chine observe sans réelle surprise, mais avec un agacement mêlé d’inquiétude, le repositionnement des Etats-Unis dans le Pacifique occidental, alors que la Maison Blanche vient officiellement d’annoncer le retrait définitif d’Irak, tandis que celui d’Afghanistan est programmé pour 2014.

La bascule, appuyée par la puissance économique et militaire des Etats-Unis, est fortement imprégnée d’une vision prosélyte de l’action de Washington, qui se voit comme le flambeau des valeurs de la démocratie et des droits de l’homme. L’initiative, qui manifeste aussi un fort tropisme militaire et de sécurité, bénéficie des circonstances favorables du malaise créé en Asie du Sud-Est par les prétentions exorbitantes de Pékin en Mer de Chine du Sud.

A ces réaffirmations américaines de perpétuer le leadership de Washington en Asie, Pékin qui, pour l’heure, est sur la défensive, s’applique à rassurer ses partenaires de l’ASEAN par des promesses de dialogues bilatéraux sur les zones contestées et par la perspective d’engagements économiques plus lourds. Ces derniers seront encore accélérés par la mise en œuvre du traité de libre échange conclu avec tous les pays d’Asie du Sud-Est (janvier 2010 pour les 6 pays fondateurs de l’ASEAN et janvier 2015 pour le Myanmar, le Vietnam, le Laos et le Cambodge).

A moyen terme, la crispation de la situation autour des rivalités Chine – Etats-Unis porte le risque d’une compétition exacerbée entre Washington et Pékin pour la recherche d’alliés. Elle serait néfaste pour le développement harmonieux de la zone, surtout si, de surcroit, surgit le spectre d’une escalade militaire mimétique, teintée de nationalisme inquiet, propre à mettre en difficulté les budgets et la stabilité économique des acteurs.

Le raidissement américain.

L’offensive américaine, déclenchée comme pour réfuter l’idée d’un déclin des Etats-Unis, a débuté par un long article de la Secrétaire d’Etat H. Clinton dans le numéro de novembre de Foreign Affairs, intitulé « America’s Pacific Century » qui passe en revue les intentions et les modes d’action de Washington dans la zone. Il n’est pas anodin de noter que la photo qui illustre l’article montre l’escale d’un navire de guerre américain à Danang au Vietnam.

On en retiendra qu’il évoque un engagement de Washington du même type que celui en Europe après la guerre et identifie les nouveaux partenaires privilégiés des Etats-Unis, qui s’ajoutent aux anciens (Japon, Corée du Sud, Thaïlande, Philippines, Australie), désignant comme bénéficiaires de ce choix l’Inde, sur laquelle H. Clinton dit consentir « un pari stratégique », et l’Indonésie «troisième démocratie de la planète et la plus peuplée des nations musulmanes». « L’objectif est de construire un réseau d’alliances et d’institutions en accord avec les intérêts de l’Amérique aussi efficace que celui du partenariat transatlantique ».

Dans ce panorama des amis de l’Amérique, la Chine est seulement désignée comme une relation obligée « qui pose les plus gros défis de politique étrangère jamais lancés à Washington et qui doit se réformer ». Il est vrai que la Secrétaire d’Etat ajoute aussitôt que « les enjeux chinois sont tels qu’il est impossible que cette relation échoue ».

Le document mentionne aussi sept fois – en moyenne une fois par page -, la question de la Mer de Chine et de la liberté de navigation en haute mer en même temps que la menace de la captation de données sensibles par le truchement de « cyber-intrusions ».

Globalement l’empreinte militariste de l’article est forte et transparaît presqu’à chaque paragraphe du texte, soit par le rappel des alliances traditionnelles, soit en évoquant leur modernisation, dans un contexte où la puissance militaire est vue comme l’un des vecteurs des valeurs universelles : « notre puissance militaire et la force de notre économie sont nos plus sûrs atouts pour la défense de la démocratie et des droits de l’homme ». Enfin, l’offensive est impressionnante par la multiplication des nouveaux angles d’attaque venant s’ajouter aux anciennes empreintes américaines au Japon, en Corée, en Thaïlande et aux Philippines.

Ces derniers vont du projet commercial « Trans Pacific Partnership  (TPP) », excluant la Chine pour cause de non respect des règles de transparence économique et de démocratie, jusqu’à l’ouverture d’une base de Marines en Australie et l’affectation de patrouilleurs à Singapour, en passant par l’aide économique aux pays du Bas Mékong (lancée en 2009), contrepoids à l’influence de la Chine, dont les ingénieurs multiplient, contre l’avis des écologistes et des pêcheurs en aval, les barrages dans le promontoire indochinois. Dernière offensive en date, le retour de Washington dans l’arrière cour indochinoise, est accompagné par l’ouverture politique en direction de la Birmanie, chasse gardée de Pékin.

Le tout complété, sur le flanc occidental de la Chine, par l’intention de maintenir une base en Asie Centrale, y compris après le retrait d’Afghanistan. Sans compter la vente de 24 F16 à l’Indonésie, après les 6 SU 30 achetés par Djakarta à la Russie. Il est clair que, dans ce contexte, la cible stratégique de la Chine en Asie de l’Est et du Sud n’est plus ni le Japon ni l’Inde, mais bien les Etats-Unis, dont la présence dans la région est un obstacle de taille à l’extension de son influence.

Cette interférence est d’autant plus agaçante pour Pékin que la légitimité stratégique de Washington, qui s’enracine dans l’histoire de la guerre contre le Japon et la Corée du Nord, s’appuie aujourd’hui sur sa nouvelle image de protecteur des droits maritimes et territoriaux des petites nations de l’ASEAN menacées par les revendications extravagantes de Pékin. A quoi il faut ajouter les investissements américains en Asie du Sud-Est, toujours très supérieurs à ceux de la Chine (8,5% du stock, en 3e position derrière l’UE et le Japon, contre seulement 2,4% pour la Chine).

Les réactions chinoises, présentes et à venir.

La Chine a d’abord réagi verbalement à cette situation nouvelle que les stratèges chinois avaient anticipée. Xinhua a accusé Washington de « vouloir imposer son leadership en Asie, de se mêler les intérêts d’autrui, de créer des tensions, et de perpétuer une mentalité de Guerre Froide », à quoi Wen Jiabao ajoutait que « les puissances extérieures à la région ne devraient interférer sous aucun prétexte ».

Plus concrètement, Pékin doit rassurer les pays de l’ASEAN sur ses intentions – c’est ce qu’a commencé à faire Wen Jiabao qui répète que les différends territoriaux en Mer de Chine seront réglés selon le Code de conduite de 2002, dont les termes n’étaient cependant pas juridiquement contraignants. Pour affirmer son influence dans la zone, la Chine dispose également de l’arme commerciale que représentent les accords de libre échange conclus avec tous les pays de l’ASEAN.

Il s’agit là d’un contrepoids de taille au projet bien moins avancé du TPP, et que Pékin a promis de compléter par une augmentation de ses investissements dans la région. Enfin, il est probable que la Chine continuera d’user de pressions directes sur certains pays. Déjà, dans la presse chinoise, les Philippines sont désignées comme un bouc émissaire, première cible d’une stratégie classique de menaces et de division.

Il n’est pas certain que cette dérive de surenchères soit bénéfique à la Chine, dans la mesure où, précisément, elle ouvre de larges perspectives au rôle de contrepoids de sécurité que la Maison Blanche s’attribue et que la plupart des pays accueillent avec soulagement. Le récent assassinat d’un garde-côte sud-coréen par un capitaine de pêche chinois en Mer Jaune, qui vient après le comportement agressif d’un chalutier chinois contre un patrouilleur japonaisen Mer de l’Est à l’automne 2010, ne sont pas de nature à apaiser les craintes que l’empreinte chinoise soulève dans toute la région, qui observe aussi avec appréhension les essais du premier porte-avions de l’APL.

Les limites de l’approche binaire. Le risque des surenchères.

Mais la nécessité de prendre du recul face à cette rivalité de puissance, exige de s’interroger sur la pertinence pour Washington d’un tel positionnement où la Maison Blanche se laisse entraîner dans une stratégie qui cible la Chine, devenue, quoi qu’elle en dise, le point focal de sa politique asiatique, ce qui réduit sa marge de manœuvre. Avec, comme corollaire, l’obligation de plus en plus lourde d’assurer la sécurité de la zone, alors que pèsent sur le Pentagone, la perspective d’importantes réductions budgétaires.

Déjà le Congrès donne des signes d’un possible virage antichinois prenant le contrepied des anciennes stratégies de coopération avec Pékin. La nouvelle orientation identifierait la Chine, non plus comme un partenaire à la fois difficile et obligé, mais comme un possible adversaire dont les priorités sont contraires aux intérêts de Washington. Elle viserait – mais l’intention est plus facile à formuler qu’à mettre en œuvre -, purement et simplement, à isoler la Chine de ses sources d’approvisionnement et de ses principaux partenaires commerciaux, menaçant par là même la croissance, principale source de légitimité du pouvoir.

Aux Etats-Unis et en Australie il existe des voix divergentes qui critiquent directement le nouveau positionnement de la diplomatie américaine. Kenneth Lieberthal, familier de la Chine, ancien conseiller pour l’Asie au Conseil National de Sécurité, sous l’administration Clinton, expliquait récemment que la rhétorique américaine était inutilement provocatrice.

Début décembre, le Pacific Center de Hawaï publiait un article d’un chercheur australien qui insistait sur les risques d’une rivalité Chine – Etats-Unis comme seul critère de la stabilité et du progrès de la zone Pacifique. Cette vision ignorait l’importance des situations internes des pays quels qu’ils soient, le rôle à venir du Japon, de l’Inde, et des puissances moyennes  de l’Asie du Sud-Est, comme l’Indonésie et le Vietnam ; elle faisait peu de cas du destin de la péninsule coréenne ou du rôle des institutions de l’ASEAN, encore dans les limbes.

Ayant passé en revue la diversité de l’Asie, qui prend le contrepied d’une approche limitée à deux faces, la note, teintée d’une forte dose d’idéalisme, concluait : « L’Asie est trop diverse et dotée d’un trop grand potentiel pour limiter la vision qu’on s’en fait à une logique si crue. La bipolarité est inconnue en Asie. Aujourd’hui elle a moins que jamais sa place. Les pays de la région devraient s’efforcer d’échapper à cette logique binaire contraignante. La Chine et les Etats-Unis qui ont leurs propres défis internes sont entrés dans un cycle de surenchères. Le moment est venu pour les autres d’encourager une approche multilatérale de l’architecture de sécurité en Asie ».

Dans ce paysage où s’exacerbent les tensions, subsistent cependant quelques jalons rassurants qui balisent la relation Chine – Etats-Unis. Celle-ci est, il est vrai, de plus en plus heurtée, à mesure que la Chine déploie sa nouvelle puissance. Mais elle est également marquée par une forte interdépendance économique et commerciale, balisée par des interactions au plus haut niveau, comme le dialogue économique et stratégique ou les échanges entre les systèmes de défense, dont la dernière session a eu lieu de 7 décembre à Pékin.

Ces canaux de contact sont d’autant plus nécessaires que Pékin paraît incapable d’échapper aux dérives nationalistes qui accompagnent ses rêves d’empire en Mer de Chine, succédanés d’une légitimité interne vacillante, tandis que les réactions de Washington à l’appui du développement économique, du libre échange, du droit international, de la bonne gouvernance et des droits de l’homme, sont également sous-tendues par la volonté très nationaliste et très émotionnelle de nier le déclin de l’Amérique.

François Danjou

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Source : Question Chine 

Tag(s) : #Politique internationale
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