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L'armée américaine était déjà à tenter de retrouver le virus de la grippe espagnole

Publié par wikistrike.com sur 17 Mars 2013, 11:52am

Catégories : #Santé - psychologie

L'armée américaine était déjà à tenter de retrouver le virus de la grippe espagnole

images--15-.jpgC'est l'un des pires fléaux que l'humanité ait connus. Une épidémie qui, en 1918, tua plus de 20 millions de personnes. Et dont on ne sait presque rien. Pour comprendre la virulence de la maladie, une géographe canadienne est partie à la recherche de victimes conservées par le froid polaire du Spitzberg.

Par SYLVIE BRIET 

«Rendez-vous au cimetière de Longyearbyen.» C'est ici, dans le Grand Nord, que la Canadienne Kirsty Duncan «reçoit». Facile à trouver: le cimetière, c'est une quinzaine de croix blanches dominant les trois rangées de maisons qui forment la cité minière de Longyearbyen, posée au milieu de montagnes de charbon. Dans l'île norvégienne de Spitzberg, au nord-est du Groenland, la géographe de 31 ans a trouvé ce qu'elle traquait depuis cinq ans: les corps de sept mineurs morts de la grippe espagnole en 1918. Ensevelis dans cette terre gelée la plus grande partie de l'année. Le froid a peut-être permis de conserver des traces du virus fatal. Un meurtrier qui foudroya plus de 20 millions de personnes, plus que la Première Guerre mondiale elle-même. Un meurtrier dont on ne sait presque rien. Pourquoi fut-il si virulent, s'attaquant surtout aux jeunes en bonne santé? Aujourd'hui, c'est la course pour découvrir l'identité de l'un des pires tueurs que l'humanité ait connus. Quatre équipes de scientifiques (lire ci-contre) sont à ses trousses. Et Kirsty Duncan, en aventurière du virus perdu, n'écrit pas le moins curieux des scénarios.

Dernier voyage. En septembre 1918, sept jeunes pêcheurs et fermiers norvégiens qui ne craignent pas l'aventure embarquent sur le Forsete, à destination de Spitzberg, le dernier bateau avant que l'océan Arctique ne soit pris par les glaces. Dans ce no man's land, ils veulent se faire un peu d'argent dans les mines de charbon. Las, les jeunes gens, âgés de 18 à 25 ans, n'auront à affronter ni le froid ni les ours blancs. Ils ne connaîtront pas la nuit polaire de cinq mois. A bord, ils contractent le virus de la grippe espagnole. A peine arrivés, les voilà à l'hôpital. Moins de deux semaines après, Ole Kristoffersen, Magnus Gabrielsen, Hans Hansen, Tormod Albrigtsen, Johan Bjerk, William Henry Richardsen et Kristian Hansen sont morts. Et enterrés en catastrophe dans le petit cimetière de Longyearbyen.

Quatre-vingts ans plus tard, les sept mineurs oubliés refont surface. Ils n'auraient jamais été dérangés sans l'acharnement de cette géographe, professeur dans les universités de Windsor et de Toronto, au Canada, qui s'intéresse à la climatologie et à la «géographie médicale». En 1993, Kirsty découvre l'Epidémie oubliée, de l'historien Alfred Crosby: «J'ai été horrifiée de me rendre compte qu'on ne savait rien de cette terrible grippe de 1918.» Elle décide d'en comprendre la virulence. Donc d'en retrouver le virus. Oui, mais où?

Deux ans de recherche. En Alaska, d'abord. La grippe y a provoqué une hécatombe. Et dans ce genre d'endroit, le permafrost (sol gelé toute l'année) a peut-être permis de bien conserver quelques corps congelés. Elle consulte les registres, étudie à la loupe 2 000 certificats de décès. Et découvre qu'en 1951 l'armée américaine a déjà eu la même idée: en grand secret, une expédition a été menée pour déterrer des corps. Echec. Les corps étaient décomposés. Kirsty Duncan songe alors à l'Islande. Problème, son sous-sol regorge de sources de chaleur. Elle écrit aux Russes, n'obtient aucune réponse. «Au bout de deux ans de recherches, je n'avais toujours rien, mais je n'étais pas découragée.»

Fin 1994, sa fièvre monte: un collègue, qui a arpenté les glaciers de Svalbard (dont Spitzberg est l'île principale), lui parle du permafrost. Ce qui l'excite immédiatement ­ «parce que je savais que la grippe espagnole avait sévi en Norvège». Mais enquêter à Spitzberg ne va pas de soi. Pas de registres médicaux, l'hôpital a été bombardé pendant la Seconde Guerre mondiale. Pas de registres religieux, le pasteur luthérien n'est arrivé que dans les années 20. Pas d'archives gouvernementales, l'archipel de Svalbard n'est devenu norvégien qu'en 1925. Les Russes, qui ont aussi séjourné dans le coin, exploitent toujours deux cités minières, tandis que les Norvégiens se cantonnent à Longyearbyen.

Heureusement, dans une si petite communauté (1 100 habitants), tout se sait. Kirsty Duncan ne pouvait manquer l'enseignant Kjell Mork, historien à ses heures. Il a conservé des registres de la compagnie minière de Longyearbyen, fondée en 1906. Y figurent les noms de sept mineurs morts de la grippe espagnole en 1918. Sept morts providentiels.

En mai 1997, à Spitzberg, la géographe rencontre les autorités gouvernementales et religieuses. Elle les convainc du bien-fondé de l'expédition, de l'importance de l'exhumation. Reste à obtenir l'accord des familles des mineurs en Norvège. Six sur les sept acceptent qu'on retrouve et qu'on examine les corps. Seize mois de plus, et, enfin, toutes les autorisations sont réunies.

Minimorgue. Avec le géologue Alan Hegginbottom et le géophysicien Les Davis, Kirsty commence par des détections au radar. Objectif: trouver l'emplacement exact des cercueils de bois. Selon les autorités locales, qui connaissent les usages du coin, les corps ont dû être enterrés profondément. A Longyearbyen, le permafrost s'étage entre 1 mètre et 1,20 mètre. Tous les éléments semblent enfin réunis pour monter une expédition. Kirsty compose son équipe: 18 chercheurs américains, canadiens, norvégiens, anglais, des virologues, biologistes, épidémiologistes, archéologues médicaux et terrassiers. Elle obtient le feu vert et l'argent des sponsors, les National Institutes of Health américains (NIH) et le laboratoire pharmaceutique suisse Hoffman-Laroche. Coût de l'expédition: 2 millions de francs. Un pactole qui permettra aux membres de l'expédition d'embarquer 17 tonnes de matériel.

Enfin, le 19 août dernier, le vrai travail commence. Pas de nuit dans cet été polaire, mais déjà de la pluie, ou même de la neige. L'équipe sort du Polar Hotel, emprunte une petite route de gravier, à un quart d'heure de marche en direction des croix sur la montagne d'en face. Le 20 août, ils élèvent une tente gonflable là où sont enterrés les sept mineurs. Pour s'abriter, ils dressent deux petits baraquements de tôle, 50 mètres plus bas. C'est là qu'ils arrêtent poliment mais fermement le visiteur. Pas question de marcher n'importe où: la toundra jaunâtre de Spitzberg est fragile. Alan veille farouchement à ce que personne, et surtout pas la presse, ne s'écarte du grillage de plastique installé autour de la tente. Aucun espoir non plus de pénétrer dans la minimorgue. «Par respect pour les morts et par mesure de sécurité, explique Kirsty Duncan. Il y a peu de danger que le virus s'échappe, mais on ne peut prendre aucun risque. Les terrassiers et les médecins chargés de l'autopsie revêtent des combinaisons isolantes et des masques. Une douche de décontamination a été installée.» Par chance, les habitants ne s'émeuvent pas outre mesure de ces exhumations pourtant si voisines: «Ici, les gens ne restent que deux ou trois ans, explique un jeune garçon de café, personne n'a de proche enterré dans le cimetière.» Quant aux dangers, la population en a vu d'autres: quand on part en promenade sur les glaciers noircis par le charbon, ou en kayak pour prendre l'air arctique, on ne quitte pas la ville sans arme, car les ours blancs rôdent.

Echantillons. Le 24 août, quatre coffres de bois sont mis au jour. Déception, ils ne sont qu'à 40 centimètres de profondeur, et ont subi gel et dégel. Néanmoins, les médecins ouvrent l'un d'eux le lendemain: il contient le corps d'un jeune homme, sur lequel ils peuvent prélever des tissus mous. L'équipe continue de fouiller et découvre trois autres cercueils. Le 26 août, autopsie de cinq corps, qu'ils estiment suffisamment bien conservés. Aucun des journalistes ou photographes qui se pressent autour du site n'est cependant autorisé à vérifier. Peter Lewin, spécialisé, entre autres, en archéologie médicale et en étude des momies égyptiennes, nous a alors assuré: «Nous avons largement de quoi travailler, avec des tissus provenant des poumons, du cerveau, des reins" Nous allons aussi essayer de trouver d'autres bactéries associées à cette grippe.» Une centaine d'échantillons ­ surtout des fragments de poumons ­ sont prélevés et congelés sur place. Avant d'être envoyés par conteneur spécial à Londres. Selon le Norvégien Tom Bergan, microbiologiste et coordinateur de l'expédition, «le matériel n'est pas aussi parfait qu'on aurait pu l'espérer. Ce sera plus difficile et sans doute plus coûteux pour l'analyser, mais ce n'est pas un désastre». Les chercheurs tout comme les curieux seront priés de patienter. Les tissus recueillis vont d'abord être coupés en quatre. Puis, pour procéder à des analyses incontestables, les morceaux seront répartis entre quatre laboratoires (aux Etats-Unis, au Canada, en Angleterre et en Norvège). Le virus va-t-il enfin cracher son mortel secret? D'ici à un an, assure Kirsty, on sera fixé.

Quatre équipes en course En plus de celle de Kirsty Duncan, au moins trois équipes traquent le virus de 1918. Celle du Pr Jeffery Taubenberger, de l'Institut de pathologie des forces armées à Washington, a trouvé du matériel génétique du virus chez un militaire américain dont les restes étaient entreposés au National Tissue Repository de l'armée américaine. Aujourd'hui, Taubenberger étudie des fragments de poumons appartenant à une femme esquimaude morte de la grippe en 1918. Dans le Wisconsin, deux autres virologues américains ont choisi d'étudier les descendants du virus, tandis qu'à Londres le Pr John Oxford étudie des tissus pulmonaires de malades décédés de la grippe à cette période et conservés dans le formol dans les archives des autopsies du Royal London Hospital. La course engagée, est parfois regardée avec inquiétude par quelques spécialistes: «Ça me paraît dangereux, constate Claude Chastel, professeur de virologie à l'université de Brest et auteur de Ces virus qui détruisent les hommes, on va exhumer un virus dont on ignore pourquoi il a tué tant de gens. A-t-on bien réfléchi et pris toutes les précautions? Est-ce qu'il ne risque pas de s'échapper dans les couloirs?»

Secret militaire. Le premier cas de grippe espagnole fut signalé au Kansas en mars 1918. Le virus a très vite traversé l'Atlantique, avec les soldats américains qui se rendaient en Europe, et s'est attaqué aux forces armées françaises, anglaises, allemandes. L'épidémie est alors devenue un secret militaire, pour éviter de miner le moral des troupes. La presse espagnole, dont le pays n'était pas directement impliqué dans le conflit, en parla la première, le virus devenant alors pour le monde entier celui de la «grippe espagnole». Les estimations du nombre de décès varient de 20 à 40 millions de morts: c'est le plus gros tueur que l'humanité ait connu, s'attaquant aux personnes jeunes et en bonne santé. Des adultes bien-portants mouraient de pneumonie en trois jours. L'Alaska a perdu plus de la moitié de sa population. La guerre, les mouvements de troupes, la promiscuité, la malnutrition expliquent-ils la rapidité avec laquelle l'épidémie s'est propagée? Les surinfections bactériennes ont provoqué la plupart des décès, mais on n'a pas encore percé le mystère de la virulence du virus.

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