La fin des éléphants d’Afrique d’ici dix ans ?

 

 

Au sortir de douze jours de débats, l’ambiance était plutôt à l’optimisme chez les défenseurs de la nature : les 178 pays qui ont participé, du 3 au 14 mars à Bangkok, à la 16e Conférence des parties (CoP16) de la Convention sur le commerce international des espèces menacées d’extinction (Cites) y ont accompli des pas importants pour la protection des requins, des tortues et des bois tropicaux.


Des carcasses d'éléphants carbonisées, victimes de braconnage pour leurs défenses, dans le parc national Boubou Ndjida, au Cameroun, le 16 février 2012. | AP

Des carcasses d’éléphants carbonisées, victimes de braconnage pour leurs défenses, dans le parc national Boubou Ndjida, au Cameroun, le 16 février 2012. | AP

Le ton était en revanche à la déception sur l’action menée en faveur des éléphants d’Afrique, victimes dans leurs pays d’origine d’un braconnage sans précédent et d’un commerce effréné en Asie.

« La communauté internationale a échoué à protéger les éléphants », ont estimé la plupart des ONG impliquées dans ce combat. Un plan d’action pour l’éléphant d’Afrique – dont le financement reste à préciser – a été adopté. Les pays dans lesquels d’importantes saisies d’ivoire sont effectuées devront désormais soumettre des échantillons à des tests ADN, afin de mieux retracer l’origine et les itinéraires de ces produits de contrebande. Mais aucune sanction n’a été prise contre les huit pays accusés de ne pas être assez actifs dans la lutte contre ce trafic : l’Ouganda, la Tanzanie et le Kenya (pays d’origine), la Malaisie, le Vietnam et les Philippines (pays de transit), la Chine et la Thaïlande (principaux marchés).

Le nombre d'éléphants tués en Afrique augmente avec la demande d'ivoire en Asie, comme ici à Hongkong. | PHILIPPE LOPEZ/AFP

Le nombre d’éléphants tués en Afrique augmente avec la demande d’ivoire en Asie, comme ici à Hongkong. | PHILIPPE LOPEZ/AFP

Avant la conférence, le comité permanent de la Cites avait sommé ces pays de lui soumettre des plans d’action. Exception faite de la Chine et de la Tanzanie, ils se sont exécutés. Chacun devra remettre un plan définitif d’ici au 15 mai, et tenir la Cites informée de son développement d’ici à l’été 2014. Tous ces pays ont « manifesté un engagement déterminé à prendre des mesures immédiates et décisives », a affirmé le comité. Pour la plupart des ONG, toutefois, cette simple mise sous surveillance ne répond pas à l’urgence de la situation.

« La Cites se moque du braconnage des éléphants », estiment une dizaine d’associations dans un communiqué commun, en soulignant que la Chine, « où la représentation et la vente de l’ivoire sont florissantes, n’a même pas reconnu une part de responsabilité ».

Carlos Drews, chef de la délégation du World Wildlife Fund (WWF), s’est déclaré « déçu par le manque d’empressement des gouvernements à accélérer le processus des sanctions ». En tonnage, le trafic de l’ivoire a doublé depuis 2007, et plus que triplé depuis 1998.

CONSCIENTS DE LA GRAVITÉ DE LA SITUATION, LES PAYS AFRICAINS ONT À PEU PRÈS PARLÉ D’UNE MÊME VOIX

Selon les enquêtes présentées à Bangkok, il reste entre 420 000 et 650 000 éléphants en Afrique : 25 000 ont été tués en 2011, sans doute près de 30 000 en 2012. Une autre étude, publiée début mars dans la revue scientifique PLoS One, précise que 62 % des éléphants de forêt ont été abattus pour leur ivoire au cours des dix dernières années. A ce rythme, les populations d’Afrique centrale pourraient avoir disparu en 2025. Et, si le braconnage continue, affirment les experts, c’est à terme tous les éléphants du continent qui seront menacés.

En ce qui concerne cette espèce, c’est là, peut-être, la seule vraie bonne nouvelle de la CoP16 : conscients de la gravité de la situation, les pays africains ont à peu près parlé d’une même voix. A Doha (Qatar), où s’était tenue la CoP15 en 2010, deux logiques s’étaient affrontées. La Tanzanie et la Zambie, soutenues par les pays d’Afrique australe, sollicitaient un assouplissement de l’interdiction du commerce international de l’ivoire instaurée en 1989 pour pouvoir écouler leurs stocks. Une coalition de 23 autres pays africains, emmenée par le Kenya, leur avait fait obstacle, mais la réunion avait été marquée par ces dissensions. Rien de tel cette année.

Saisie de défenses d'éléphant et d'objets en ivoire à Libreville (Gabon) en juin 2012. | WWF-CANON VIA AP IMAGES/James Morgan

Saisie de défenses d’éléphant et d’objets en ivoire à Libreville (Gabon) en juin 2012. | WWF-CANON VIA AP IMAGES/James Morgan

« Pour la première fois, les pays de l’aire de distribution de l’espèce se sont accordés sur le fait qu’il faut tout faire pour mettre en oeuvre le plan d’action pour l’éléphant d’Afrique », note Pierre Kafando, délégué du ministère de l’environnement du Burkina Faso et président de la coalition africaine, qui regroupe 27 pays. De part et d’autre, des efforts de compromis ont été faits. La Tanzanie a retiré sa proposition de déclasser ses éléphants de l’annexe I (commerce international interdit) à l’annexe II (commerce réglementé), ainsi que sa demande d’une vente unique de 100 tonnes d’ivoire. En contrepartie, le Burkina Faso et le Kenya ont renoncé à demander que les éléphants d’Afrique du Sud, du Botswana, de Namibie et du Zimbabwe, actuellement en annexe II, repassent en annexe I.

Ces deux blocs historiques amorcent-ils une démarche commune de lutte contre le trafic de l’ivoire ? Ce serait une avancée essentielle. Mais il ne s’agit que du premier maillon de la chaîne. « Aucun effort de répression ne pourra réussir si la demande d’ivoire ne diminue pas. Nous demandons à tous les Etats concernés de faire campagne pour la réduire », a insisté l’association kényane Save the Elephants. Or, sur ce point, ni la Chine ni la Thaïlande n’ont fait de propositions concrètes.

Pour plusieurs ONG, il n’est plus temps de tergiverser. « La seule manière de mettre un terme au massacre et de sauver les éléphants d’Afrique et d’Asie, c’est une suspension immédiate, totale et sine die du commerce légal de l’ivoire sur les marchés internationaux et nationaux », résume Charlotte Nithard, de l’association française Robin des Bois. L’aveu d’un délégué chinois, selon lequel son pays est incapable de distinguer l’ivoire légal de l’ivoire illégal, n’a fait que renforcer leur conviction.

Catherine Vincent – Bangkok, envoyée spéciale pour Le Monde

 

Tag(s) : #Ecologie - conso - biodiversité - énergie
Partager cette page Facebook Twitter Google+ Pinterest
Suivre ce blog