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Le français de Marseille, un marqueur fort d'identité

Publié par wikistrike.over-blog.com sur 27 Mai 2011, 07:51am

Catégories : #Social - Société

Le français de Marseille, un marqueur fort d'identité

Sciences et Avenir

 

Au Laboratoire Parole et Langage, à Aix-en-Provence, Médéric Gasquet-Cyrus étudie les variations du français contemporain et notamment les accents et les français régionaux. Gros plan sur le « français de Marseille » autour duquel se construit un très fort sentiment identitaire.

Le vieux-port de Marseille. Bruce Yuan-Yue B/SUPERSTOCK/SIPALe vieux-port de Marseille. Bruce Yuan-Yue B/SUPERSTOCK/SIPA

Sciences et Avenir : Quels sont les particularités du français de Marseille ?

Médéric Gasquet-Cyrus : Ce que l’on appelle pour aller le vite le « français de Marseille » est la variété du français parlé à Marseille, mais aussi aux alentours, dans la région provençale. Plus particulièrement, il s’agit d’un français populaire dont les particularités sont considérées par les locuteurs comme spécifiques d’un « parler » local…

Il s’agit donc bel et bien de « français », comme on aurait un français d’Alsace, de Corse, de Belgique ou du Sénégal, qui se caractérise par un vocabulaire particulier (dégun, moulon, péguer, espincher…), des expressions ou des locutions (l’an pèbre, de longue, va te faire une soupe d’esques…), des tournures de phrases (« c’est un fou, c’est »).

Médéric Gasquet-Cyrus est Maître de Conférences en Sociolinguistique à l’Université d’Aix-Marseille est rattaché au Laboratoire Parole et Langage.

Et surtout, un ou plutôt des accents, c'est-à-dire des prononciations : le « o » ouvert de « rose ». Les voyelles nasales fermées et suivies d’un appendice consonantique nasal : « paing », « mamang ». Des intonations singulières, avec un accent tonique comme en provençal ou en italien : oli, fadòli… Le tout est très largement influencé par le provençal et, de façon plus nuancée, par les différentes langues apportées au fil des ans par les migrants et leurs enfants.


Vous parlez d'une norme endogène locale, qu’est ce que c'est ?

Même si quelques personnes essaient de renier leurs origines (par exemple en masquant leur accent), le français de Marseille est considéré par beaucoup de Marseillais comme la forme légitime et la façon de parler « normale »… Certains la considèrent même plus « belle », plus « expressive » et plus « authentique » que le français standard ou, pire (!), que le français dit « parisien ». Cette vision très positive du parler local l’institue donc en norme endogène locale : c’est celui qui ne parle pas avec l’accent ou les mots d’ici qui est considéré comme « hors norme », par rapport à cette norme locale… et c’est celui dont on va pouvoir se moquer en disant qu’il n’a « pas l’accent »…


Le langage reflète-t-il l’histoire migratoire de Marseille ?

Le « parler marseillais » est somme toute assez « conservateur », dans la mesure où il s’est constitué à la charnière des XIXe et XXe siècles, soit bien avant les vagues migratoires successives.

Au départ, il s’agit du français « à la provençale », prononcé par des provençalophones qui parlaient le français comme une langue étrangère. Sur cette base française, le provençal a laissé des traces aussi bien sur le vocabulaire (fada, peuchère, piter, capèou…) que sur les tournures de phrase (« dépêche-toi qu’on va être en retard », « faire de peine »…) ou sur le fameux « accent », qui est en quelque sorte le « fantôme » de l’intonation du provençal sur le français…

Ce sont les différents dialectes italiens (piémontais, napolitain…) qui ont le plus enrichi le français local avec des mots comme chiapacan, piacàmpi, santibèlli, oaï. Cela s’explique tout simplement par le fait qu’à la fin du XIXe siècle, un habitant sur 4 à Marseille est italien. Les migrants qui arriveront plus tard tout au long du XXe siècle (Arméniens, Espagnols, Vietnamiens, Maghrébins, puis plus tard Comoriens…) ne marqueront que marginalement ce parler déjà constitué, sinon dans de petits groupes ou dans certains quartiers.
Seuls les Pieds-Noirs auront une certaine influence, en important des mots venus d’Afrique du Nord et certaines prononciations (comme la fameuse palatalisation que l’on entend de plus en plus comme dans « t’y as vu », « peintchure »…).

Aujourd’hui, le parler des enfants des quartiers populaires est volontiers composé de mots empruntés à différentes langues (arabe, romani, comorien…), mais cela n’a encore que très peu influencé le parler marseillais « commun », partagé par tous (hormis par exemple le terme d’origine arabe rhéné, qui signifie « ringard, nul » et qui est compris et utilisé bien au-delà des groupes de jeunes).

Quel est la part de cette « langue » dans le fondement d'une identité marseillaise? Est-ce un facteur d'intégration ?

Les Marseillais ont souvent interprété leur Histoire sous la forme d’un conflit avec la capitale, ce qui a permis de forger un sentiment identitaire particulièrement développé. Cette identité se reconnaît volontiers comme cosmopolite, ce qui rend assez fluides les échanges entre langues à Marseille.

Pourtant, c’est le parler marseillais qui semble fédérateur puisqu’il existe un véritable noyau dur, un fonds commun de mots partagés par la plupart des Marseillais, quelles que soient leurs origines ou leur milieu social : dégun, minot, fada, peuchère, de longue, oaï, moulon, esquicher, piter…

Couverture de l'ouvrage réalisé par Ph. Blanchet et M. Gasquet-Cyrus

Ces termes peuvent être entendus aussi bien chez les vieux pêcheurs du Vieux-Port que chez des minots des cités des quartiers nord de Marseille, chez un médecin des quartiers plus huppés de l’est et du sud comme dans les virages du Vélodrome… En ce sens, le parler marseillais, illustré dans la chanson (rap, raggamuffin), dans la littérature (voir les ouvrages de H.-F. Blanc, G. Ascaride, F. Thomazeau ou Ph. Carrese) ou sous de nombreuses autres formes, est effectivement l’un des marqueurs les plus forts d’une certaine identité marseillaise contemporaine.

 Propos recueillis par Joël Ignasse
Sciences et Avenir.fr
25/05/2011

Deux références sur le parler marseillais
-          Académie de Marseille, Dictionnaire du marseillais, diffusion Edisud, 2006.
-          Ph. Blanchet et M. Gasquet-Cyrus, Le marseillais de poche, coll. Assimil, 2004.

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