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« Les leçons de l’Argentine pour la Grèce »

Publié par wikistrike.over-blog.com sur 16 Octobre 2011, 08:11am

Catégories : #Economie

« Les leçons de l’Argentine pour la Grèce »

[Extraits d'un article de Claudio Katz, économiste, chercheur et professeur.]

« La Grèce subit le même drame que l’Argentine une décennie auparavant. Le gouvernement de l’Alliance assurait la continuité des politiques néolibérales de Carlos Menem tandis que l’endettement explosif de l’Etat le poussait au bord de la cessation de paiements. Au cours des années 1990, la dette est passée de 84 à 147 milliards de dollars et le paiement des intérêts asphyxiait les finances publiques. Ces transferts au titre du service de la dette représentaient 3 fois les dépenses courantes, 6 fois celles liées à l’assistance sociale et 23 fois les montants destinés aux plans d’aide à l’emploi. [Cliquer pour lire la suite.] 

Des refinancements d’urgence avaient lieu périodiquement pour éviter le défaut de  paiement. Les échéances étaient repoussées avec des crédits à taux usuraires. Les créanciers intégraient le caractère non viable de ces opérations entraînant le maintien du « risque pays » – qui mesure la vulnérabilité du débiteur – à des niveaux exorbitants.

La Grèce s’achemine vers le même précipice avec un endettement total par rapport au PIB semblable à l’Argentine de l’époque et le recours aux mêmes plans pour venir en aide aux créanciers. Elle a accepté l’année dernière des mesures de sauvetage pour échapper à l’étranglement du au manque de liquidités et elle a à faire face aujourd’hui à une crise majeure d’insolvabilité. Ce même contexte conduisit il y a dix ans l’Argentine à la catastrophe sociale (54% de pauvres, 35% de chômeurs et la famine pour les plus démunis). La régression sociale s’accentuait à chaque fois que le gouvernement voulait démontrer sa capacité de paiement aux créanciers. Les salaires ont été diminués et les impôts directs augmentés, ce à quoi il faut ajouter de nombreuses diminutions du budget de l’éducation et les élévations successives de l’âge de la retraite.

Les politiques grecs répètent les mêmes attaques : au cours de l’année écoulée, l’emploi public a diminué de 20%, les pensions ont baissé de 10%, la TVA a été augmentée et la santé et l’éducation ont été détruites sans ménagement. Il y a 10 ans le gouvernement argentin avait déjà réalisé la majorité des privatisations de biens publics (compagnies pétrolière, d’électricité, de téléphonie et de gaz) et promettait d’accélérer les privatisations prévues (Banque nationale, entreprises publiques dans les différentes provinces, loterie, universités). En Grèce, se préparent aujourd’hui les derniers détails d’un bradage massif des biens de l’Etat (Poste, ports, entreprises d’eau). Seule l’Acropole est pour l’instant exclue de cette grande braderie que certains capitalistes allemands voudraient étendre à des îles grecques.

Les mêmes fonctionnaires du FMI qui rédigent actuellement les mémorandums pour la Grèce, dirigeaient il y a une décennie des inspections périodiques dans le Cône Sud et sélectionnaient les actifs à mettre entre les mains des créanciers. Les mêmes sessions d’urgence du Parlement avaient lieu pour approuver des ajustements et une agence analogue avait même été imposée par le FMI pour contrôler la perception des impôts. En Grèce, la stratégie des créanciers suit le même scénario. Il s’agit de récupérer tous les fonds possibles en reportant tous les sacrifices sur la population et en transférant des titres dévalorisés aux Etats. Cela leur permet d’assainir leurs bilans et de réduire les pertes occasionnées par l’impossibilité du recouvrement. En Argentine, ce processus d’accaparement des ressources a duré plusieurs années avec des cycles d’interruption et de reprise des paiements. Alors qu’elles négociaient avec les gouvernements successifs, les banques obtenaient des flux élevés d’effectifs à travers la fuite illégale de capitaux. Depuis cette époque, les fonds expatriés représentent encore bien plus que la dette publique du pays.

Les financiers ont obtenu des bénéfices juteux au cours du processus de refinancement. Deux initiatives du gouvernement américain de restructuration des titres latino-américains leur ont en particulier permis de faire des bénéfices importants. Avec le Plan Baker, ils ont allégé la charge pesant sur les banques commerciales les plus exposées ; puis le Plan Brady leur a permis de compléter cet assainissement de leurs portefeuilles associant les fonds d’investissements à la mise sur pied d’un marché secondaire pour les titres problématiques. Les banques ont récupéré leurs bénéfices en comptabilisant dans leurs bilans les titres dégradés à leur valeur d’origine et en transférant les titres dont le recouvrement serait le plus difficile à des détenteurs marginaux.

Les entités du Vieux Continent essaient aujourd’hui de mettre en œuvre la même stratégie de restructuration. En mai 2010, un Fonds de stabilisation a été crée pour permettre le rachat par la Banque centrale européenne des titres concernés par la suspension de paiement avec des subsides élevés sur les taux d’intérêt. Certains experts argentins qui avaient suivi de près ce même processus il y a 10 ans confirment la similarité de ces deux opérations, mais ils estiment également que la situation actuelle des banques est beaucoup plus grave.

Comme ça avait été le cas en Argentine en 2001, les insultes des gouvernements de droite pleuvent contre les Grecs. Ils présentent cette communauté comme un ensemble de feignants qui ont trompé les banques et dilapidé les énormes crédits reçus grâce à la bonne volonté des créanciers. Les fonctionnaires étasuniens de l’administration Bush diffusaient les mêmes fables afin de jeter le discrédit sur les Argentins. Les médias dominants mènent campagne en propageant la croyance absurde que les Grecs jouissent d’un niveau de vie enviable sur le dos du Nord de l’Europe. Rien ne vient corroborer ce mythe puisque tous les indicateurs sociaux témoignent du caractère défavorisé de la Périphérie de la région.

Avec cette inversion de la réalité, la propagande réactionnaire prétend démontrer que le refinancement de la dette grecque constitue une «aide de la communauté internationale» à l’associé qui s’est fourvoyé dans une mauvaise voie. Il en était de même vis-à-vis de l’Argentine. Ceux qui financent par le chômage, la pauvreté et la dégradation des salaires la survie des financiers sont présentés comme des profiteurs de la charité mondiale.

Ces caricatures masquent la manière dont les gouvernements viennent en aide aux capitalistes français et allemands qui, au cours des dernières décennies, ont fait d’énormes bénéfices sur les excédents générés en Europe du Sud. Les grandes entreprises étrangères actives en Argentine faisaient le même type de bénéfices au cours de la période de la principale réorganisation néolibérale. Ils ont d’abord affaibli l’industrie nationale à travers l’ouverture commerciale et se sont ensuite appropriés des portions croissantes du marché local.

La Grèce a subi le même type de dégradation après l’adoption de l’euro et l’entrée dans l’Union Européenne. Cette économie fragile a été livrée à la merci de la puissante compétitivité allemande et du déficit commercial qui en a résulté, financé par un endettement croissant.

Les néolibéraux omettent ces déséquilibres lorsqu’ils exigent de plus grands sacrifices vis-à-vis des Grecs. Ils affirment que ces souffrances permettront de « récupérer la confiance des investisseurs » et de relancer à nouveau l’économie. Merkel répète cela chaque jour sans préciser quand l’ajustement prendra fin. Ces économistes se bornent à prévoir que la Grèce pourra à un moment donné sortir la tête de l’eau à condition de maintenir le corset de l’Euro et d’accepter les sacrifices déflationnistes.

Cette vision rappelle également ce qui s’est passé en Argentine. Il y a dix ans, l’économie de ce pays se trouvait pieds et poings liés à un régime de stricte convertibilité avec le dollar qui entraînait la diminution des recettes pour assurer le paiement de la dette. Lorsque ce système a éclaté, les ultra libéraux ont proposé de le renforcer via une dollarisation complète (comme en Equateur ou au Panama). Il s’agissait de mettre fin à la monnaie nationale pour retirer à l’Etat le dernier recours qu’il lui restait pour contrecarrer l’ajustement déflationniste. Les partisans de cette solution mettaient en avant les mêmes arguments qui circulent actuellement en Grèce pour maintenir à tout prix la soumission à l’Euro. Ils affirmaient que la dollarisation assurait la confiance dans la monnaie et l’afflux consécutif de capitaux externes requis pour refinancer la dette. Avec l’effondrement de la convertibilité, cette fantaisie est tombée aux oubliettes.

La cessation de paiement de l’Argentine s’est prolongée pendant plus de trois ans. Elle a affecté les créanciers privés, mais pas les organismes multilatéraux (le FMI a obtenu le remboursement anticipé de tous ses prêts). Plusieurs cycles de négociations ont eu lieu avec les détenteurs de titres. Ce qui s’est passé en Argentine indique que la suspension de paiement est réalisable et opportune pour les débiteurs poussés à une situation d’asphyxie. La cessation partielle des déboursements a donné un ballon d’oxygène à l’économie nationale, pendant la période critique de récupération qui a suivi le défaut. Ce soulagement a permis de négocier dans de meilleures conditions financières l’échange de la dette. Le résultat de cette opération a dégonflé comme une baudruche tous les cauchemars propagés par les banques afin de terroriser les débiteurs. Le pays ne s’est pas retrouvé «en dehors du monde», il n’a pas perdu de marchés pas plus qu’il ne s’est transformé en «paria de la communauté internationale». Les biens du pays à l’étranger n’ont pas non plus été confisqués. Toutes les lugubres prédictions agitées frénétiquement par les financiers ont été réduites à néant.

Certes, le peuple argentin a souffert d’une terrible dégradation de son niveau de vie. Mais ces peines avaient précédé le défaut et furent provoquées par les mesures imposées par les banques. La cessation de paiement n’a ajouté aucune souffrance supplémentaire au bain de sang social de cette période.

Dans les débats sur ces événements, il convient de retenir les trois grandes leçons de l’Argentine pour la Grèce. Cette expérience indiqua, en premier lieu, l’indubitable nécessité de freiner l’hémorragie du débiteur, au travers d’une suspension unilatérale des paiements. Elle clarifia également l’importance de choisir le moment le plus opportun pour cette rupture. (Source)

Source : L.I.E.S.I

 


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