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Les « pyramides » de Bosnie-Herzégovine: une affaire de pseudo-archéologie dans le contexte bosnien (I)

Publié par wikistrike.com sur 5 Janvier 2012, 19:30pm

Catégories : #archéologie - Histoire - Préhistoire - Patrimoine

Les « pyramides » de Bosnie-Herzégovine: une affaire de pseudo-archéologie dans le contexte bosnien

 

         

Facts-and-Pictures-of-Bosnian-Pyramid-in-Visoko-Bosnia

 

Cet article propose une synthèse critique sur les pyramides qu’aurait découvertes Semir Osmanagić en Bosnie-Herzégovine. Cette affaire de pseudo-archéologie s’explique selon un contexte géomorphologique, culturel et social complexe qui s’articule autour de la personnalité de son inventeur.

Notes de la rédaction

* L’auteure a tenu à garder l’anonymat. Pour toute mise en contact, veuillez vous adresser à la rédaction de Balkanologie ou prendre contact directement avec elle sur son site http://irna.lautre.net .

Texte intégral

1L'affaire des “pyramides” de Bosnie commence en avril 2006, lorsqu'une dépêche de l'Associated Press annonce au monde la découverte par l'Américano-Bosnien Semir Osmanagić, à Visoko en Bosnie Centrale, de gigantesques pyramides, plus hautes et plus anciennes que les pyramides d’Égypte. Bien que cette découverte ait suscité pendant quelque temps une activité fébrile dans la petite ville de Visoko, il est très vite évident aux yeux des archéologues et géologues, tant locaux qu'européens, que les “pyramides” ne sont que des collines aux versants vaguement triangulaires dont la forme doit tout à la nature, et les scientifiques se désintéressent très vite, pour la plupart, de la question.

2Cependant, cinq ans plus tard, en 2011, les “pyramides” de Bosnie ne sont pas tombées dans l'oubli, du moins pour le grand public. Les fouilles entamées en 2006 sont toujours actives, renforcées chaque été par des fouilleurs bénévoles venus d'un peu partout, et financées, au moins partiellement, par les budgets publics de la ville, du canton, voire de la Fédération.

  • 1  Où se trouverait un mythique trésor templier.
  • 2  Un des plus célèbres faux de l'histoire de l'archéologie, qui a donné lieu à de nombreuses controv(...)
  • 3  Stonehenge est bien sûr un site archéologique parfaitement légitime, mais il est un de ceux qui on(...)
  • 4  Cet impressionnant site pré-colombien de l'Illinois a, comme Stonehenge, fait l'objet de nombreuse(...)
  • 5  Cette formation rocheuse sous-marine au large de l'île japonaise de Yonaguni (archipel de Ryukyu)(...)
  • 6  Un cas qui aurait pu être quelque peu similaire est celui des “pyramides” de Montevecchia, là auss(...)

3Le cas est assez unique pour qu'on s'y attarde quelque peu : si les affaires pseudo-archéologiques ne manquent pas dans les annales (Rennes-le-Château1, Glozel2, Stonehenge3, Cahokia Mounds4, Yonaguni5, multiples localisations de l'Atlantide — la liste est quasiment infinie !), c'est à ma connaissance la première fois dans l'histoire de la pseudo-archéologie qu'un tel projet, malgré son absence totale de validation scientifique, obtient à la fois une certaine forme de reconnaissance médiatique internationale et surtout autorisations de fouilles et financements publics6.

4Cet article n’a pas prétention à être un article de recherche. L’auteur, géomorphologue et agrégée de Géographie, s’intéresse en amateur à l’histoire et l’archéologie des Balkans. C’est également en amateur qu’elle s’est penchée sur l’affaire des “pyramides” de Bosnie, et y consacre depuis 2006 un site critique (http://irna.lautre.net ), où divers aspects évoqués dans l’article sont exposés plus en détails. Sa connaissance de l’affaire repose pour l’essentiel sur le matériau publié sur internet depuis 2006, ainsi que sur quelques contacts personnels avec certains des protagonistes. Ce texte n’a donc ni prétention à l’exhaustivité, ni prétention à une quelconque expertise. Son but est d'essayer de présenter cette affaire peu commune et complexe, et de montrer qu’elle résulte de l'imbrication d'éléments très divers, parmi lesquels l'archéologie ne tient finalement qu'une place secondaire. Après avoir retracé l'historique de l'affaire, on montrera que le succès relatif de l'idée de pyramides préhistoriques en Bosnie tient à la fois à la présence de caractères spécifiques (géologiques et archéologiques) de la région de Visoko, à la stratégie adoptée par le promoteur des “pyramides”, Semir Osmanagić, et enfin au contexte spécifique de la Bosnie des années 2000, hérité du conflit de 1992-1995.

1. La première pyramide européenne ?

« Depuis mercredi, des chercheurs mettent au jour des dalles de pierre géométriques, dont ils pensent qu'elles pourraient faire partie de la face d'une ancienne pyramide enterrée sous une colline gigantesque. Les archéologues et autres experts ont commencé à fouiller dans cette ville de Bosnie centrale la semaine dernière, pour confirmer la théorie du dirigeant de l'équipe : la colline de 750 mètres de haut cacherait une pyramide à degrés, la première trouvée en Europe. »7

  • 7  Emrić (Amel), « Experts Find Evidence of Bosnia Pyramid »,The Associated Press, jeudi 20 avril 20(...)
  • 8  Woodard (Colin), « The Mystery of Bosnia's Ancient Pyramids », Smithsonian Magazine, décembre 2009(...)
  • 9  Nukić (Nadija),Report on a geological survey of Visočica elevation in Visoko, Bosnia and Herzegov(...)
  • 10  Osmanagić(Semir), Bosanska piramida Sunca : Otkriće prve evropske piramide[La pyramide bosnienne(...)

5C'est par ces mots, repris quasiment à l'identique par de nombreux médias, que se répand hors de Bosnie la nouvelle de la découverte des “pyramides” de Visoko par Semir Osmanagić, un Américano-Bosnien vivant à Houston. Celui-ci a découvert le site de Visoko l'été précédent ; lors d'une visite aux ruines de la forteresse médiévale qui surplombe Visoko, en compagnie du directeur du musée local, Senad Hodović, il est frappé d'une véritable révélation : la colline sur laquelle il se tient, Visočica, ainsi que celle qui lui fait face de l'autre côté de la rivière Fojnička, Plješevica, seraient en fait toutes deux des pyramides cachées par le sol et la végétation, qu'il compare aux pyramides du Soleil et de la Lune de Teotihuacan8. Dans les mois qui suivent, sur ses propres deniers (il est propriétaire d'une entreprise métallurgique assez prospère au Texas), il finance la réalisation de sondages géologiques sur Visočica – rebaptisée « Pyramide du Soleil ». Il contacte un certain nombre de scientifiques, bosniens ou expatriés : Nadija Nukić, une géologue de Sarajevo, Amer Smailbegović, géophysicien américain qui accepte de lui fournir, par l'intermédiaire de son entreprise de télédétection, les images satellites de la région de Visoko. Considérant les résultats des premiers sondages9, qui révèlent une alternance de couches plus ou moins régulières, comme satisfaisants, il crée une fondation sans but lucratif (Fondation Parc archéologique : Pyramide du Soleil de Bosnie), et obtient pour cette fondation, par l'intermédiaire de Senad Hodović et du Musée de Visoko, les autorisations de fouilles nécessaires. Parallèlement, il entreprend la rédaction d'un livre, intitulé Bosanska Piramida Sunca (La Pyramide du Soleil de Bosnie), qui sera publié avant la fin de l'année 200510.

A. Ouverture du chantier archéologique

6L'ouverture du chantier de fouilles en avril 2006 est précédée d'une intense campagne de presse dans les médias de Bosnie, où il expose son hypothèse de pyramides préhistoriques11, et annonce la venue d'une équipe internationale de scientifiques (Suède, Grande-Bretagne, Australie, États-Unis)12.

  • 11  Avant même le début des fouilles, un âge très avancé pour les « pyramides » est affirmé par Semir(...)
  • 12  Exclusive interview with Semir Osmanagić,BosnianPyramids.org - http://www.bosnianpy(...)
  • 13  Markey (Sean), « Pyramid in Bosnia - Huge Hoax or Colossal Find ? », National Geographic News, 12(...)

7Les fouilles commencent le 14 avril 2006 sur Visočica dans une ambiance, au dire des témoins, plus proche de celle d’une kermesse géante que de celle d’un chantier archéologique classique : centaines de volontaires prêts à manier la pelle, défilé des candidates au titre de Miss Bosnie, pot à café géant et concours de gâteaux — le tout sous l'objectif de la moitié des télévisions et photographes de presse du pays13. Les premiers résultats font l'objet de titres énormes dans la presse locale : « Dix sondages qui vont changer l'histoire » (San, 14 avril 2006), « Une nouvelle histoire s'écrit au cœur de la Bosnie » (San, 15 avril), « La face Nord de la Pyramide du Soleil est un triangle équilatéral » (Dnevni Avaz, 17 avril), « Au quatrième jour des fouilles, découverte de preuves matérielles de la construction des pyramides » (Dnevni Avaz, 18 avril), « Osmanagić : l'existence des pyramides est démontrée » (Dnevni List, 20 avril), « En Bosnie, la “mère de toutes les pyramides” ? » (San, 20 avril).

  • 14  Voir le site de la Fondation créée par Semir Osmanagić : http://piramidasunca(...)

8Commence le défilé des hommes politiques venus admirer les dalles de la “pyramide” et surtout se faire photographier en compagnie de Semir Osmanagić par les nombreuses équipes de presse et de télévision, tandis que l'hôtel Hollywood de Visoko est rebaptisé hôtel Piramida Sunca, et que les habitants se reconvertissent en vendeurs de pizzas triangulaires et de souvenirs pyramidaux, transforment leur jardin en parking pour les touristes et leur grange en débit de boissons. Semir Osmanagić multiplie les allers et retours entre Houston et Visoko, et se lance dans une série de conférences et dédicaces de son livre, d'abord en Bosnie et dans les pays voisins, puis dans les ambassades et consulats de Bosnie à l'étranger. Parallèlement le nombre de “pyramides” autour de Visoko augmente, passant de deux à trois, puis cinq, et les fouilles entreprises par la Fondation s'étendent à de nouveaux sites : collines de Plješevica (dite « Pyramide de la Lune ») et de Vratnica (considérée par Semir Osmanagić comme un tumulus artificiel), tunnels dits « KTK » et de Ravne (que Semir Osmanagić présente comme les entrées d'un réseau souterrain reliant les pyramides entre elles)14.

B. La position des scientifiques

9Très vite cependant les premiers doutes apparaissent ; dès la fin de l'année 2005 en fait, lorsque les théories de Semir Osmanagić ont commencé à circuler en Bosnie, les archéologues et historiens locaux (par exemple Enver Imamović, de l'Université de Sarajevo, ou Zilka Kujundžić-Vejzagić, archéologue au Zemaljski Muzej de Sarajevo) ont exprimé leur scepticisme sur la possibilité d'une civilisation avancée dans les Balkans totalement inconnue des spécialistes, mais leur voix a été très généralement noyée dans la surexcitation ambiante. A l'étranger, des journalistes – Mark Rose15Archaeology Magazine – et des archéologues – Anthony Harding16, Université d'Exeter et président de l'European Association of Archaeologists – ont pris la peine de se renseigner un peu plus sur Semir Osmanagić ; loin d'être archéologue, comme il est souvent présenté dans les premières dépêches, celui-ci peut même difficilement être considéré comme un archéologue amateur : il n'a jamais participé à aucun chantier de fouilles, et son expérience de l'archéologie se résume à des visites touristiques des pyramides d'Amérique centrale. Il n'a aucune publication scientifique à son actif, et la demi-douzaine de livres qu'il a publiés se résument pour l’essentiel à des carnets de voyage17.

  • 15  Rose (Mark), « The Bosnia-Atlantis Connection »,Archaeology Online, 27 avril 2006 - http://www.ar(...)
  • 16  Harding (Anthony), « That Bosnian pyramid ! », The European Archaeologist,(25), été 2006 - http://(...)
  • 17  Site personnel de Semir Osmanagić, où ses livres sont disponibles en ligne : http://www.alternati(...)

10Plus gênant encore aux yeux des scientifiques, ces livres révèlent son adhésion sans réserve à quasiment toutes les idées pseudo-scientifiques, New Age, voire conspirationnistes, en vogue : ancêtres extraterrestres des Mayas, civilisations disparues de Mu et de l'Atlantide, complots maçonniques et des Illuminati, alignement galactique porteur de changements dramatiques en 2012 annoncé par le calendrier maya, bref un véritable pot-pourri des idées de José Argüelles, Erich von Dänicken, David Icke, Zecharia Sitchin, Richard Hoagland, ou encore Edgar Cayce. Son livre La Pyramide du Soleil de Bosnie replace sa découverte de Visoko dans ce contexte-là : la datation de 12 000 ans pour les “pyramides” est avancée en référence au supposé cataclysme ayant détruit l'Atlantide, et, s'il n'y a aucune trace des mystérieux bâtisseurs des “pyramides”, on comprend que c'est parce qu'ils sont repartis — on se sait où.

  • 18  Courrier de Grace Fegan, http://allaboutbosni(...)
  • 19  Bačanović (Vuk), « U potrazi za izgubljenim izvještajima [A la recherche des rapports perdus] », B(...)

11L'argument selon lequel les idées personnelles discutables de Semir Osmanagić n'auraient pas d'importance tant que les fouilles sont correctement menées par des spécialistes ne tient pas longtemps : on apprend en effet rapidement que l'équipe internationale de scientifiques n'existe que sur le papier. Des archéologues mentionnés par Semir Osmanagić comme faisant partie du projet protestent, et demandent le retrait de leur nom du site de la Fondation. Ainsi, Grace Fegan, archéologue irlandaise, indique qu'elle avait contacté Semir Osmanagić suite à une annonce parue sur le site de l’Archaeological Institute of America, mais sans donner suite devant l'aspect douteux du projet ; elle a ensuite découvert avec effarement son nom sur le site de la Fondation comme « Senior Archaeologist », avec une adresse email en @piramidasunca.ba, à laquelle elle n'avait aucun accès18. Des mésaventures semblables sont arrivées à l'archéologue australien Royce Richards, ainsi qu'au Canadien Chris Mundigler. Dans d'autres cas, le scientifique nommé sur le site de la Fondation a effectivement participé au projet, mais s'en est éloigné plus ou moins rapidement ou discrètement : ainsi, l'archéologue suédois Sead Pilav a pris ses distances avec Semir Osmanagić et sa Fondation dès le tout début du projet, considérant que celui-ci ressemblait plus à un « Big Brother Show » qu'à un chantier archéologique sérieux19.

  • 20  Harding (Anthony), « The great Bosnian pyramid scheme »,British Archaeology, (92), janvier-févrie(...)
  • 21  Cité dans Rose(Mark), art.cit..
  • 22  « Bosnian pyramids » : A pseudoarchaeological myth and a threat to the existing cultural and histo(...)
  • 23  Vrabac(Sejfudin),et al.,Izvještaj o geološkim istraživanjima Visočice kod Visokog [Rapport sur l(...)
  • 24  Bačanović (Vuk), art.cit.
  • 25  Paul Heinrich's geological postings on the « Bosnian Pyramid » sur le forum de discussion « Hall o(...)
  • 26  Schoch (Robert M.), « The Bosnian Pyramid Phenomenon », The New Archaeology Review, 1 (8), septemb(...)

12De très nombreuses voix mettent en doute le fondement même du projet : les archéologues Anthony Harding20 ou Curtis Runnel21évoquent la faible plausibilité de l'idée même de pyramides préhistoriques selon les connaissances actuelles sur le Paléolithique des Balkans, montrant en particulier l'impossibilité d'une entreprise de construction si gigantesque dans une société de chasseurs-cueilleurs, et l'absence de toute trace archéologique de la supposée civilisation des “pyramides” ; les historiens (Enver Imamović, Dubravko Lovrenović) tirent de leur côté la sonnette d'alarme sur le risque réel d'atteinte au patrimoine archéologique antique ou médiéval : dans sa hâte d'exhumer les couches géologiques considérées comme les « murs de la pyramide », la Fondation prend le risque de détruire des sites réels, en particulier autour de la forteresse et cité médiévale de Visoki (une des capitales du royaume de Bosnie au Moyen Âge) située justement sur la colline de Visočica22. Les géologues Sejfudin Vrabac23, Stjepan Čorić24, Paul Heinrich25, Robert Schoch26, sont quant à eux catégoriques : les dalles des “pyramides” révélées par les fouilles sont en fait des couches sédimentaires datées du Miocène et fracturées en réseaux plus ou moins orthogonaux de diaclases et de failles (Visočica se situe dans une zone tectoniquement encore active), et la forme des “pyramides” n’est que le résultat de l'action conjointe de facteurs tectoniques (soulèvement et basculement des couches sédimentaires émergées à la fin du Tertiaire) et de l'érosion, responsable des versants en V des cours d'eau.

C. Poursuite des fouilles depuis 2006

13La cause semble donc entendue dès 2006, et la quasi-totalité des scientifiques se désintéresse de l'affaire les années suivantes. Pourtant, malgré ce désaveu de ce qu'il appelle la science « officielle », Semir Osmanagić persiste. Aujourd'hui, en 2011, non seulement les “pyramides” ne sont pas retombées aux oubliettes de la pseudo-histoire, mais le projet semble relativement prospérer.

14Le site archéologique de Visoko comprend maintenant tout un ensemble de structures :

15— cinq “pyramides” ou collines autour de Visoko : du Soleil (Visočica), de la Lune (Plješevica), de l'Amour (Čemerac), de la Terre (Krstac), et du Dragon (Buci) ;

16— un tunnel dit KTK, sur la rive gauche de la Bosna, dont l'entrée se situe sur le terrain de l'entreprise KTK (textiles et cuirs) ;

17— un autre tunnel à proximité du village de Ravne, à environ trois kilomètres au Nord de Visočica ;

18— un « tumulus préhistorique » (colline de Toprakalja, près du village de Vratnica à quelques kilomètres au Nord-Est de Visoko) ;

19— diverses structures (affleurements rocheux ou blocs de pierre isolés) disséminées dans la vallée de Visoko (Ginje, Dvor...).

  • 27  Osmanagić(Semir)op.cit.

20À cela s'ajoute un autre élément, beaucoup plus distant : un ensemble de sphères de pierre (d'un diamètre allant de quelques dizaines de centimètres à plus d'un mètre), présentes dans plusieurs régions de Bosnie (et de la Serbie voisine), et dont la plus importante concentration se trouve dans le village de Zavidovići, à 50 kilomètres à vol d'oiseau au Nord de Visoko. Semir Osmanagić interprète ces sphères de pierre comme des artefacts préhistoriques, éléments d'un « réseau énergétique mondial » qu'il relie à d'autres sphères présentes en particulier au Costa Rica27.

  • 28  « MRAV » : Međunarodna Radna Akcija Volontera [Chantier international de volontaires]
  • 29  Par exemple le forum de David Icke : http://forum.davidic(...)
  • 30  La Fondation a d'ailleurs fréquemment tendance à enjoliver le CV des participants aux fouilles ; p(...)

21Dans cet ensemble, seules deux “pyramides”, Visočica et Plješevica, les deux tunnels et le “tumulus” de Vratnica ont fait ou font l'objet de fouilles, non par choix de Semir Osmanagić, mais plutôt par manque de personnel. L'équipe permanente de la Fondation est en effet assez réduite ; on y trouve, en dehors des membres du Conseil d'Administration qui ne participent pas aux travaux sur le terrain, très peu de permanents salariés. L'essentiel du travail est fait durant les mois d'été par des volontaires qui viennent à titre individuel ou, depuis 2010, dans le cadre d'un chantier international co-organisé avec la municipalité de Visoko28. Le recrutement de ces volontaires ne se fait pas par les filières classiques de l'archéologie, mais essentiellement par le bouche à oreille ou par le biais des forums et sites web consacrés à l'histoire “alternative” ou à diverses théories complotistes29. La majorité des volontaires vient de Bosnie ou des pays voisins (Croatie, Slovénie), ou de la diaspora bosnienne, mais pas uniquement : en 2011, on peut trouver parmi eux par exemple un étudiant en géologie anglais, une femme policier australienne, un jeune professeur italien, un marchand de livres néerlandais, etc. Beaucoup sont très jeunes, encore étudiants – dont certains en archéologie ou géologie, ce qui permet à la Fondation de revendiquer le passage de « dizaines d'archéologues et géologues » sur le site30.

  • 31 http://www.bosnic.co(...)
  • 32  Un exemple : « Mekki Torabi posjetio bosanske piramide [Mekki Torabi a visité les pyramides de Bos(...)
  • 33  « Semir Osmanagić a Damanhur [Semir Osmanagić à Damanhur] », La Voce del Canavese, 16 avril 2007 -(...)

22Une caractéristique de beaucoup de ces volontaires – du moins de ceux qui s'expriment sur les forums de discussion ou dans des interviews diffusés sur YouTube – est, à côté de leur conviction allant parfois jusqu'au quasi-fanatisme de la réalité des « pyramides », leur adhésion fréquente à diverses variantes des idées New Age ou ésotériques. Cette tendance se retrouve également dans l'entourage plus ou moins proche de Semir Osmanagić et au sein de sa Fondation. Le Directeur général de celle-ci, par exemple, est un certain Ahmed Bosnić : auteur de livres à succès consacrés à divers mystères (Atlantide, Mu, extra-terrestres), il gère également un site de vente en ligne de produits ésotériques et magiques (horoscopes, talismans, potions variées)31. Un grand nombre de gourous, guérisseurs, voyants ou médiums a défilé à Visoko depuis 200632, et Semir Osmanagić est fréquemment invité à l'étranger pour des conférences par diverses organisations ésotériques, voire sectaires, par exemple la secte Damanhur en Italie33.

D. L’équipe scientifique

23Les scientifiques ne sont pas totalement absents de la Fondation, mais ils y sont très peu nombreux. De l'équipe impressionnante – et artificiellement gonflée – du début, ne reste en 2011 plus personne : le géophysicien Amer Smailbegović a rompu avec Semir Osmanagić en mai-juin 2006, les deux archéologues présentes en 2006 (la Serbe Silvana Čobanov et la Grecque Nancy Gallou) ont disparu à la fin de la saison, et la géologue en titre Nadija Nukić a claqué la porte en 2007, en même temps que le directeur du musée de Visoko (qui, bien que non archéologue lui-même, était en quelque sorte le garant scientifique du projet).

  • 34  Voir « De la transparence et de l'intégrité scientifique »,Le site d'Irna, 11 octobre 2008 - http(...)

24Depuis le départ de Nadija Nukić, la Fondation n'a plus jamais eu de géologue en titre – l'origine naturelle des éléments présentés comme archéologiques par Semir Osmanagić étant probablement trop évidente aux yeux d'un géologue pour qu'il puisse de bonne foi adhérer à l'idée des “pyramides”. Par contre, la Fondation a toujours réussi à engager un archéologue permanent en titre, comme l'y obligent ses statuts, même si parfois elle a eu du mal à le trouver. En 2007-2008, l'archéologue en titre était un jeune britannique, Andrew Lawler, qui, sans croire visiblement aux théories de Semir Osmanagić, a tenté d'organiser un peu le chantier et d'y imposer le minimum de méthode scientifique qui manquait jusque là. Suite à son départ de la Fondation en septembre 2008 (il reprochait entre autres à Semir Osmanagić d'avoir profondément remanié sans son accord un de ses rapports pour en ôter les analyses non conformes à la théorie des “pyramides”34), Andrew Lawler a été remplacé par Mislav Hollos, un artiste sans compétence particulière en archéologie (titulaire d'un Master en Histoire de l'Art et Archéologie, le sujet de son mémoire portait sur la Comedia Dell’Arte dans l’oeuvre de Jacques Callot) ; puis, depuis l'été 2010, par une jeune archéologue italienne, Sara Acconci, titulaire d'un Master de l'Université de Milan ayant essentiellement travaillé en étruscologie.

25Le point essentiel concernant les divers archéologues qui se sont succédé sur le chantier de Visoko est qu'on a presque toujours affaire à des professionnels très jeunes, souvent fraîchement diplômés et avec peu ou pas d'expérience. Quand on connaît la difficile condition de beaucoup de jeunes diplômés en archéologie en Europe, on comprend l'attrait que doit représenter la perspective d'un emploi permanent comportant la responsabilité d'un immense chantier. Malgré cela, tous ces archéologues sont entrés à un moment ou un autre en conflit avec Semir Osmanagić et ont fini par quitter le projet en essayant de faire oublier leur participation ; seule Sara Acconci, qui semble avoir adopté les théories de son employeur, fait exception pour le moment.

26Malgré la faiblesse de l'encadrement scientifique de ce que Semir Osmanagić présente comme « le plus grand projet archéologique du XXIème siècle », le chantier s'est donc poursuivi, avec un soutien sans faille – ou presque – des autorités bosniennes et d'une bonne partie de l'opinion publique du pays depuis 2006. Les raisons de ce succès – tout relatif, puisque la Fondation n'a pas avancé d'un pouce dans la démonstration de l'existence des “pyramides”, mais succès quand même, puisqu'il s'agit à ma connaissance du seul chantier pseudo-archéologique sur la planète financé sur fonds publics – sont très complexes.

2. Les stratégies de Semir Osmanagić

27Le succès tient d’abord à l’efficacité des stratégies adoptées par Semir Osmanagić et la Fondation, à la fois dans l’utilisation d’éléments de la géologie et de l’archéologie locales, et dans le discours autour de ces éléments.

A. Géologie de Visoko

28Une des racines de la réussite de l’affaire des “pyramides” tient à la géologie de la région de Visoko. La structure géologique de Visočica (un volet anticlinal avec une surface structurale constituant le versant Nord, les autres versants résultant de l'enfoncement des cours d'eau dans des vallées en V) n'a rien en soi de bien original. Mais le tour de force de Semir Osmanagić consiste en une assimilation des divers éléments naturels révélés par les fouilles à des éléments artificiels, en jouant sur des ressemblances superficielles mais relativement convaincantes pour le profane. Cette assimilation est réalisée par l'emploi systématique du vocabulaire de la construction et du génie civil en lieu et place du vocabulaire géologique : les couches de conglomérat inclinées sont les « murs » de la pyramide, les versants les « faces » de celle-ci ; les blocs fracturés de conglomérat sont « découpés à angle droit », et lorsqu'une fracture ancienne est emplie d'un dépôt de calcite on a affaire à des blocs « cimentés » ; les couches horizontales de grès de Plješevica qui offrent de beaux exemples de réseaux orthogonaux de fractures deviennent des « dallages » ou des « pavements ». L'assimilation est également renforcée par l'utilisation de l'image : on ne compte plus sur le site de la Fondation les exemples de collages superposant une pyramide égyptienne ou méso-américaine à une des collines de Visoko ; et les photographies qui circulent par milliers sur internet sont soigneusement choisies : seuls sont photographiés (et pas seulement par la Fondation : les touristes ont eux aussi tendance à choisir bien naturellement de photographier ce qui leur paraît le plus frappant) les éléments qui ont le plus de ressemblance avec des constructions, les contre-exemples, eux (fractures irrégulières, variations de pendage d'un bloc à l'autre...), n'étant généralement pas montrés.

29La façon même de fouiller les « pyramides » vise au même but : renforcer les ressemblances superficielles avec des constructions antiques. On commence à dégager un angle de la pyramide (en fait le rebord d’une couche sédimentaire) sur quelques mètres, puis les fouilles s'arrêtent avant que l'apparente perfection de l'angle ne soit compromise, quelques mètres plus loin, par une fouille plus poussée qui révèlerait la présence d'autres couches. Parmi les milliers de fines couches horizontales alternant grès et marnes qui constituent la colline de Plješevica, on choisit soigneusement de dégager une couche de grès, celle qui ressemble le plus à un « pavement », pour en faire une allée circulaire s'enroulant autour de la « pyramide » ou bien un élément d'une terrasse de pyramide à degrés.

Image1

Comment fabriquer une pyramide à degrés. En pointillés, la pente originelle avant excavation

Source : « Géologie des “pyramides” de Bosnie », Le Site d’Irna, 24 novembre 2006  – http://irna.lautre.net/Geologie-des-pyramides-de-Bosnie.html 

  • 35  Bačanović (Vuk), « Osmanagić je otjerao stručnjake iz projekta » [Osmanagić a chassé les scientifi(...)
  • 36  Voir par exemple cette explication fournie par un volontaire sur le forum de David Icke : http://f(...)

30D'après la géologue Nadija Nukić35, membre de l'équipe de la Fondation en 2006, il semble même que, sur les dizaines de sondages archéologiques pratiqués sur les deux collines, certains aient été volontairement refermés car révélant trop clairement la structure purement sédimentaire des “pyramides”. S'il est aujourd'hui plus difficile, du fait de la présence des nombreux volontaires qui alimentent leur profil FaceBook des photographies prises pendant leur séjour, de cacher ainsi des sondages peu convaincants, l'explication de toute incohérence est cependant vite trouvée : si les fouilles de l'été 2011 n'ont pas réussi à révéler l'emplacement d'un nouvel angle de Visočica, c'est que cet angle a dû être détruit36.

31Dans cette entreprise d'artificialisation du site, la Fondation a été aidée par la présence autour de Visoko de phénomènes bien connus des géologues, mais pas forcément du grand public, qu'il est donc relativement aisé de faire passer pour des éléments artificiels. On en prendra trois exemples :

32— Les ripple-marks ou rides : ces ondulations régulières, connues de tous les vacanciers lorsqu'elles se forment sur le sable fin sous l'action des vagues sur une plage, mais fossilisées dans le cas qui nous occupe, sont assez fréquentes et bien développées dans certaines couches de Plješevica. Elles trahissent les conditions du dépôt de ces couches en eau peu profonde dans le lac qui emplissait la totalité du bassin de Zenica-Sarajevo au Miocène, mais la Fondation n'a guère eu de mal à les faire passer pour des décorations, des sculptures faites volontairement sur les dalles.

33— Le conglomérat qui surmonte les grès et marnes sur Visočica, formé de blocs plus ou moins arrondis cimentés dans une matrice calcaire, lui aussi déposé dans le lac Miocène pendant une période de surrection active des massifs bordant le bassin de Zenica-Sarajevo, offre une ressemblance suffisante avec un béton artificiel pour que la Fondation n'ait eu semble-t-il guère de difficulté à le faire passer pour tel.

34— Les sphères de pierre, dont Semir Osmanagić veut faire des artefacts rattachés à la civilisation des “pyramides”, sont des concrétions diagénétiques géantes développées à l'intérieur de bancs de grès massifs. On connaît d'autres exemples dans le monde de ces concrétions métriques (Saint-André-de-Rosans en France, les Moeraki Boulders en Australie, pour ne citer qu’elles), mais Semir Osmanagić joue sur la ressemblance de ces concrétions avec d'autres sphères géantes qui, elles, sont bien des artefacts : celles du Costa Rica.

B. Un patrimoine archéologique réel

35Un autre élément utilisé par Semir Osmanagić pour renforcer sa théorie est la richesse archéologique réelle de la région. La présence continue de l'homme est attestée autour de Visoko au moins depuis le Néolithique : sites néolithiques et chalcolithiques nombreux, dont le plus important est celui d'Okolište37, fouillé depuis 2002 par une équipe germano-bosnienne dirigée par Johannes Müller (Université de Kiel) et Zilka Kujundžić-Vejzagić (Zemaljski Muzej de Sarajevo) ; fréquentes traces d'aménagements défensifs illyriens puis romains ; très nombreux sites médiévaux : forteresse et cité médiévale de Visoki, église et cimetière des rois de Bosnie à Mile/Arnautovići38.

  • 37   Page consacrée à Okolište sur le site duDeutsche Archäologische Institut : http://www.dainst.or(...)
  • 38  Anđelić (Pavao),Visoko i okolina kroz historiju [Visoko et ses environs à travers l'histoire], Vi(...)
  • 39  Old Visoki fort, the historic site, sur le site de la Commission pour la Protection des Monuments(...)
  • 40  Osmanagić (Semir)Otvoreno pismo prof. Enveru Imamoviću [Lettre ouverte au professeur Enver Imamo(...)
  • 41  Voir « La forteresse qui n'existait pas », Le site d'Irna, 21 juillet 2008 : http://irna.lautre.n(...)

36Face à cette richesse archéologique qu'elle est accusée de menacer, la Fondation de Semir Osmanagić hésite entre plusieurs attitudes. Parfois c'est une attitude de négation, si la présence d'un site attesté est susceptible de gêner sa propre activité : ainsi, la taille et l'importance de la forteresse de Visoki39 ont longtemps été minorées par Semir Osmanagić, qui affirmait qu'il n'en restait pas « pierre sur pierre » depuis sa destruction lors de la conquête ottomane40, avant que les travaux de fouilles et restauration entamés en 2008 ne lui apportent un démenti sous forme de vestiges impressionnants41.

  • 42  Voir en particulierBešlagić (Šefik)Stećci, kultura i umjetnost[Stećci, culture et art], Saraje(...)
  • 43  Bačanović (Vuk), « Osmanagić je otjerao stručnjake iz projekta » (art.cit.).
  • 44  Djurdjevic (Nenad)In the name of the Sun, and the Moon, and the Stars, 25 octobre 2009 - http://(...)
  • 45  Vrbančić (Davorin),Bosanske piramide na stećcima [Les pyramides de Bosnie sur les stećci], 27 fév(...)

37Plus souvent, au contraire, la Fondation se livre à une véritable entreprise de détournement de ce patrimoine archéologique, lorsque certains éléments sont susceptibles d'être intégrés à la théorie des “pyramides”. C'est le cas des stećci, emblématiques du patrimoine bosnien ; ces dizaines de milliers de monuments funéraires médiévaux, présents en Bosnie-Herzégovine et dans quelques pays voisins, offrent souvent une iconographie très originale, et ont donné lieu à de riches études depuis le XIXème siècle42. La présence d'une nécropole médiévale et de stećci est attestée sur le petit plateau qui s'étend immédiatement à l'Ouest de Visočica, mais les quelques stećci encore visibles sont présentés par Semir Osmanagić comme « des blocs tombés de la pyramide », et au moins un squelette déterré lors des premiers sondages a purement et simplement disparu sans pouvoir être daté43. De nombreux textes, publiés sur le site de la Fondation ou sur des sites partenaires, émanent d'auteurs qui tentent soit de repousser l'âge des stećci à un lointain passé pour en faire des éléments de la civilisation des “pyramides” (ainsi Semir Osmanagić dans son livre Bosanska Piramida Sunca présente-t-il un stećak comme un « autel astronomico-énergétique » préhistorique), soit d'en faire des témoins de l'existence même des “pyramides” : la forme de certains stećci, avec un couvercle triangulaire, serait inspirée par les “pyramides” de Visoko, leur décoration originale (spirales, rosaces) serait constituée de symboles mystiques hérités de la civilisation des “pyramides”44, ou renverrait à un mode d'emploi de “pyramides” supposées être de gigantesques machines climatiques45.

  • 46  Bohannon (John), « Mad About Pyramids », Science, 313, 22 septembre 2006 - http://www.johnbohan(...)
  • 47  Djurdjevic (Nenad)Archaeologists Unearth Votive Pyramid in Visoko! , 29 septembre 2008 - http://(...)
  • 48  Voir le communiqué de presse de l'Université de Kiel où l'artefact est actuellement en cours d'étu(...)

38Les sites préhistoriques connus ne sont pas à l'abri de ces détournements. Le site d'Okolište par exemple, un des plus grands tells néolithiques connus dans les Balkans avec une population probable de 3 000 personnes, ce qui en fait un site clé pour la question de la transition vers des sociétés urbaines complexes46, est utilisé par Semir Osmanagić ou les tenants des “pyramides”, qui mentionnent régulièrement « les dizaines de milliers d'artefacts trouvés par les archéologues allemands », en espérant renforcer l'idée d'une civilisation des « bâtisseurs des pyramides » à Visoko, oubliant toutefois de préciser que ces milliers d'artefacts n'ont pas été trouvés près des “pyramides” et n'ont aucun rapport avec elles. Un de ces artefacts en particulier a suscité beaucoup d’intérêt : daté par les archéologues du début du Chalcolithique, cet artefact de forme pyramidale est utilisé par les partisans des “pyramides” comme preuve de leur existence47, alors que son sommet brisé montre à l'évidence qu'il ne s'agit pas d'un objet complet, mais du pied ou support d'autre chose, probablement un encensoir ou un autel miniature48.

  • 49  Voir « Le bout du tunnel ? », Le site d'Irna, 16 août 2011 - http://irna.lautre.n(...)

39Un autre cas possible de récupération d'un site réel est peut-être le tunnel de Ravne. De nombreux éléments de ce tunnel (morphologie, présence d'un système de drainage, galeries abandonnées comblées de stériles et murées49) évoquent une mine (non datable actuellement) dans un gisement alluvionnaire ancien, plutôt qu'un réseau souterrain de communication avec des “pyramides” dont la plus proche est à trois kilomètres, de l'autre côté d'un vallon.

  • 50  Osmanagić (Semir)et al.Projekt istraživanja i konzervacije Starog grada Visoki[Projet de reche(...)

40Enfin, il arrive que Semir Osmanagić se pose en défenseur du patrimoine archéologique bosnien. Ainsi, lorsqu'est annoncé le déblocage par les autorités fédérales de crédits pour la fouille et la restauration de la forteresse et ville médiévale de Visoki, la Fondation propose pour cette forteresse (jusque là considérée comme inexistante, voir plus haut) son propre projet : sur 51 pages, celui-ci n'en consacre réellement qu'une seule à la ville de Visoki, et les actions proposées tiennent sur 6 lignes50.

  • 51  L'expression a été utilisée pour la première fois par le géologue américain Paul Heinrich dans ce(...)

41On a donc dans le cas des “pyramides” de Visoko affaire à une véritable chimère51, une création fabuleuse mêlant éléments géologiques et éléments archéologiques. Cette chimère géologico-archéologique, Semir Osmanagić la présente au monde en usant en permanence de deux discours antinomiques, selon son public : le discours scientifique (ou du moins son apparence), et le discours anti-élitiste et anti-intellectuel.

C. L’apparence de la science

42Le premier, le discours scientifique ou supposé tel, est réservé essentiellement aux hommes politiques52 et à la presse, particulièrement étrangère. Ce discours scientifique tient en fait plus de l'incantation que d'autre chose. Un bon exemple en est le seul rapport de fouilles publié par la Fondation, et adressé à toutes les administrations du pays53. Ce rapport liste sur des paragraphes entiers les analyses qui pourraient être pratiquées – mais qui ne l'ont jamais été, noyant le lecteur sous une avalanche de mots impressionnants (« analyses minéralo-pétrographiques, sédimentologiques, aux rayons X, thermiques différentielles, thermogravimétriques, ensuite analyses de l’âge par la méthode des isotopes radioactifs du carbone, de l’oxygène, du potassium-argon, du rubidium-strontium, puis micro- et macro- analyses paléontologiques, analyses chimiques, géochimiques et autres analyses, à côté d’analyses physico-mécaniques et géomécaniques... ») ; ou bien fournit des documents bruts (radargrammes, mesures sismométriques de réfraction) sans aucune analyse ou interprétation, donc incompréhensibles au commun des mortels, dont font à coup sûr partie la plupart des destinataires du rapport. En revanche, les éléments essentiels d'un rapport de fouilles sont absents : aucun plan des fouilles, aucun relevé, par exemple. L'ensemble n'est donc ni un texte scientifique, ni un texte de vulgarisation, et semble n’avoir qu’un but : créer l'illusion de la scientificité pour des non scientifiques.

  • 52  Schoch (Robert M.), « Politics, Money and Science », Atlantis Rising, (85), janvier 2011 - http://(...)
  • 53  Osmanagić (Semir)et al.Izvještaj o Programu istraživanja Fondacije AP BPS za 2006. godinu [Rapp(...)
  • 54  Osmanagić (Semir)Netehnološka Civilizacija Maja naspram Modernih tehnoloških Civilizacija [La ci(...)

43Cette obsession de l'apparence de la science est manifeste chez Semir Osmanagić. Elle se traduit, comme on l'a vu plus haut, par d'incessantes annonces de participation de scientifiques dont la plupart ne mettront jamais les pieds sur le chantier ; mais aussi par une véritable course aux titres de Semir Osmanagić lui-même, probablement gêné par son absence de statut scientifique. C'est d'abord la soutenance d'une thèse de sociologie sur les Mayas54 – devant un jury de l'Université de Sarajevo dont aucun membre n'est archéologue ni spécialiste des Mayas, thèse dont la bibliographie, où se côtoient guides touristiques et références à Auguste Le Plongeon ou José Argüelles, ferait hausser les sourcils à plus d'un mayaniste, mais qui lui permet d'obtenir le titre de Docteur. C'est ensuite l'adhésion à divers organismes plus ou moins scientifiques, en particulier à l'Académie des Sciences Naturelles de Russie (RAEN). Présentée comme « prestigieuse » par la Fondation, cette Académie n'a pas grand chose à voir avec l'Académie des Sciences de Russie (RAN), et n'est semble-t-il qu'une des nombreuses pseudo-académies privées qui ont éclos en Russie après la chute du communisme, celle-ci étant de plus particulièrement liée à la théosophie et aux cercles ésotériques russes. A ces titres de Docteur et Académicien, Semir Osmanagić ajoute de plus celui de Professeur d'Anthropologie, ayant réussi à obtenir la responsabilité d'un cours d'été sur les « sites mégalithiques bosniens » pour les étudiants d'une université privée de Bosnie, l'American University of Bosnia and Herzegovina (AUBiH).

D. Conférences scientifiques et analyses

44Une autre manifestation de cette imitation formelle de la science est l'organisation, par la Fondation, de conférences internationales consacrées aux “pyramides” à Sarajevo, la première ayant eu lieu en septembre 200855 et la deuxième en septembre 201156. L'organisation de ces manifestations reprend dans les moindres détails le déroulement des rendez-vous scientifiques : appels à contributions, excursions pré- ou post- conférence, badges, publication des Actes de la conférence, etc. Les participants à la première conférence de 200857 pourraient être classés en trois catégories : dans la première, les amis de Semir Osmanagić, ceux qui partagent l'essentiel de ses idées New Age : le journaliste Philip Coppens (spécialiste de Rennes-le-Château, du Graal, et auteur d'un livre intitulé The New Pyramid Age), le glozelien et « hiérolinguiste »58 Paulo Stekel, les « chercheurs indépendants » en histoire alternative Višnja Dobrić et Gabriela Lukacs, etc.

  • 55 http://piramidasunca(...)
  • 56 http://piramidasunca(...)
  • 57  Program of the First International Scientific Conference Bosnian Valley of the Pyramids, Sarajevo,(...)
  • 58  La « hiérolinguistique » est la « science des langues sacrées ». Toutefois, la seule mention de ce(...)
  • 59  Barakat (Aly A.),Geological and Geo-archaeological Observations on the Bosnian Pyramids in Visoko(...)
  • 60  Swelim (Nabil), The Pyramid Hills : Visočica and Plješevica Hrašće – Observations, and Analyses, s(...)
  • 61  Swelim (Nabil),Visočica on the balance, 2010 - http://www.nabilswel(...)
  • 62  Swelim (Nabil),Originalno pismo dr. Nabila Swelima dr. Blagoju Govedarici [Lettre originale du Dr(...)

45Dans la deuxième catégorie, on trouve des scientifiques légitimes, qui ont une carrière tout à fait orthodoxe, mais qui semblent appuyer largement les théories de Semir Osmanagić sur les “pyramides” de Bosnie, et donc leur conférer une certaine validité scientifique. Parmi ceux-ci, les seuls à avoir publié quelque chose sont le minéralogiste égyptien Aly Barakat, et l'égyptologue, égyptien également, Nabil Swelim. Le Dr Barakat a publié en 2007 sur le site de la Fondation un court rapport de 4 pages59, où il semble pencher vers une origine naturelle de la colline de Visočica, mais en affirmant cependant, sans véritable argumentation scientifique, une intervention humaine qui aurait eu pour effet « d'adapter la forme de la colline pour la transformer en pyramide ». Le Dr Swelim, lui, a publié en 2008 un texte beaucoup plus long60 dans lequel il affirme l'existence des pyramides en Bosnie, mais en donnant à ce mot de “pyramides” un sens purement géométrique, sans vraiment se prononcer sur l'artificialité desdites pyramides ; et il propose la création d'une nouvelle catégorie de pyramides, celle des « collines pyramidales bosniennes ». Le ton général du texte, ainsi que l'emploi d'un vocabulaire renvoyant clairement à celui de la construction, laissent penser que l'auteur soutient la thèse de pyramides artificielles ; cependant, un autre texte61, publié cette fois uniquement sur le site personnel du Dr Swelim en 2010, semble laisser entrevoir la position inverse : si l'auteur maintient l'appellation de “pyramides” – au sens géométrique – pour les collines de Visoko, il constate qu'aucun élément archéologique ne permet d'affirmer une origine artificielle. Il est à noter qu'aucun de ces deux auteurs n'a publié quoi que ce soit sur les “pyramides” de Bosnie dans une revue scientifique (le Dr Swelim ayant même, semble-t-il, décliné l'offre qui lui avait été faite par Blagoje Govedarica, de l'Académie des Sciences et Arts de Bosnie-Herzégovine, de publier dans les Annales du Centre d’Études Balkaniques, si l'on en croit la correspondance entre le Dr Govedarica et le Dr Swelim publiée sur le site de la Fondation62) ; aucun non plus, ni d'ailleurs aucun de leurs collègues égyptiens, n'est présent à la deuxième conférence de 2011, sans qu'on puisse savoir si cette absence tient aux évènements ayant affecté l’Égypte en cette année 2011, ou à autre chose.

46Enfin, la troisième catégorie de participants à la conférence de 2008 comprenait des scientifiques visiblement fourvoyés, croyant participer à une vraie conférence scientifique sur les pyramides. Le sujet de leurs interventions n'avait rien à voir avec les “pyramides” de Bosnie, mais bien avec des recherches archéologiques classiques sur les mausolées de la dynastie des Han occidentaux, la pyramide de Saqqarah ou la bibliothèque antique d'Alexandrie. Aucun de ces scientifiques ne s'est exprimé sur le sujet des “pyramides” de Bosnie, ni pendant ni après la conférence, et aucun n'a souhaité visiblement renouveler sa participation à la conférence de 2011.

  • 63  Nikolić (Domagoj),Razgovori s piramidom [Discussions avec une pyramide], 6 septembre 2011 - http:(...)
  • 64 http://www.salviamoc(...)
  • 65 http://www.sbresearc(...)

47Cette dernière, à la différence de la précédente de 2008, ne semble guère avoir eu de succès parmi les scientifiques en général : la quasi-totalité des participants sont des “chercheurs indépendants”, amateurs soit de mystères archéologiques (le journaliste Philip Coppens, David Hatcher Childress, Klaus Dona), soit de physique “alternative” (Slobodan Mizdrak, Gaibija Ćatić, Goran Marjanović). On y trouve même un “Maître ès Sciences”, Domagoj Nikolić, qui enquête sur les “pyramides” à l'aide de son épouse médium ; la Fondation affiche sur son site la retranscription d'une session au cours de laquelle, entre autres, l'origine extra-terrestre des “pyramides” est affirmée63. Le seul participant à cette deuxième conférence qui peut prétendre à une dimension académique est le professeur Paolo Debertolis : odontologue, celui-ci enseigne l'archéologie dentaire à l'Université de Trieste en Italie ; mais il est aussi un grand amateur de pseudo-archéologie et autres mystères, ainsi que de fin du monde en 2012, à quoi il consacre un site intitulé Salviamoci nel 201264, et participe régulièrement à plusieurs forums italiens aux noms évocateurs : « nibiru2012.it », « ufoforum.it ». Le professeur Debertolis a formé fin 2010 un groupe de recherche (SB Research Group65) comprenant essentiellement, en sus de lui-même, une architecte de l'Institut Polytechnique de Milan, Lucia Krasovec Lucas, et la jeune archéologue Sara Acconci, déjà évoquée, qui est en même temps l'archéologue en titre de la Fondation. Cette équipe plus ou moins parallèle à celle de la Fondation a développé au cours de l'année 2011 ses activités dans trois directions principales :

48— Recherches sur les stećci, en collaboration avec le Musée de Visoko ; ces recherches, d'abord très influencées par les théories de Semir Osmanagić et de quelques autres sur les stećci comme témoins d'une mystérieuse civilisation liée aux “pyramides”, semblent se réorienter à partir de la fin de l'été 2011 vers une étude plus classique d'anthropologie sur les inhumations du début de la période moderne liées aux stećci.

  • 66  Robins (Don),Circles of Silence, Souvenir Press, 1985.

49— Recherches sur diverses formes d'énergie supposée émise par les “pyramides” (ultrasons, rayonnements électromagnétiques), recherches largement inspirées de celles menées dans les années 1970 sur des cercles mégalithiques au Royaume-Uni (Dragon Projectpar exemple sur les Rollright Stones66).

50— Enfin, recherches sur l'architecture du tunnel de Ravne et les artefacts supposés qu'il contient.

  • 67  Fil de discussionPiramidi in Europa sur le forum archéologique Ostraka, http://ostraka.forum(...)

51Il semble cependant, à la lecture du seul forum d'archéologie sur lequel le professeur Debertolis intervient67, que celui-ci et son groupe subissent déception sur déception, découvrant en particulier que les résultats des analyses réalisées par la Fondation les années précédentes, sur lesquels ils s'étaient appuyés pour construire diverses théories, se révèlent assez peu fondés.

  • 68  Pruitt (Tera C.), Authority and Archaeology: An Analysis of the Role of Authority in the Productio(...)
  • 69  Italijanski Institut potvrðuje postojanje vještačkog betona na Bosanskoj Piramidi Sunca [Un Instit(...)
  • 70  Građevinski institut TuzlaPreliminarni rezultati ispitivanja uzoraka materijala uzetih sa Pirami(...)
  • 71  Pašić (Muhamed),Rezultati ispitivanja uzoraka Bosanske piramide Sunca[Résultats de l'examen d'éc(...)
  • 72  « Tunnels, bois fossile et carbone 14 »,Le site d'Irna, 21 septembre 2008 - http://irna.lautre.n(...)
  • 73  Le « culte du cargo », ou « cargo cult », renvoie à des comportements développés dans les sociétés(...)

52Le recours aux analyses, réelles ou supposées, est un autre exemple de la façon dont la Fondation de Semir Osmanagić cherche à donner une allure scientifique au projet. Cet aspect devrait être particulièrement développé dans la thèse de Tera Pruitt, doctorante à l’Université de Cambridge, intitulée Authority and the Production of Knowledge in Archaeology68. Le site de la Fondation multiplie les annonces d’analyses, mais la plupart de ces supposées analyses n'ont jamais fait l'objet d'une publication sous quelque forme que ce soit. Ainsi, des échantillons de conglomérat, prélevés on ne sait ni où, ni dans quelles conditions, auraient été soumis à l'Institut Polytechnique de Turin, qui aurait confirmé la nature artificielle du matériau69. Une photocopie – de très mauvaise qualité et donc illisible – de ce qui est présenté comme trois pages du rapport de cet Institut, a été publiée dans un magazine New Age italien, mais le rapport lui-même est introuvable et n'a jamais été présenté par la Fondation. D'autres rapports d'analyses ont eux bien été publiés, mais sont utilisés comme confirmation d’éléments qui n'ont en fait pas grand-chose à voir avec leur contenu. Ainsi, toujours sur la question de l'origine prétendument artificielle du conglomérat de Visočica, la Fondation annonce comme élément en faveur de cette thèse des analyses pratiquées par l'Institut de Génie Civil de Tuzla70 et le professeur Muhamed Pašić de l'Université de Zenica71, qui ne sont en fait que des mesures de la résistance à la compression réalisées au scléromètre. De telles mesures (généralement pratiquées pour évaluer la qualité d'un béton) ne peuvent donner d'indication que sur la solidité d'un matériau, mais en aucun cas sur sa composition ni son origine. Les datations au carbone 14 réalisées par la Fondation (une demi-douzaine en cinq ans) semblent tout aussi discutables, soit du fait des conditions de prélèvement, soit du fait de l'assimilation abusive d'un matériau à du matériau organique datable (datation par exemple à 32 000 ans d'un matériau qui est très probablement du charbon d'âge Miocène rajeuni suite à une contamination par du carbone organique récent72), soit encore du fait d'une interprétation, là aussi abusive, de la nature et donc de la signification du matériau daté (filon de calcite présenté comme une stalagmite). Ces datations très discutables et ces analyses non concluantes sont utilisées par la Fondation comme étendard scientifique, dans une forme inédite de « culte du cargo »73.

E. Une science « populaire »

53Mais, à côté de cette facette apparemment scientifique, le discours de Semir Osmanagić offre aussi d'autres facettes, bien différentes. Il se présente facilement comme le héraut d'une science “populaire” opposée à une science “officielle” sclérosée. Ressortissent à cette stratégie ses nombreuses références à divers scientifiques « maudits » et persécutés par la « science officielle » de leur époque : Galilée, Tesla, etc. Ces références sont encore plus nombreuses chez ses admirateurs (presse populaire bosnienne, forums) qui lui construisent une image de génie incompris. Les allusions méprisantes aux « scientifiques en fauteuil » (foteljaši) éloignés de la réalité du terrain, aux élites scientifiques incapables de remettre en question leurs certitudes, sont fréquentes sous la plume de Semir Osmanagić et de ses partisans. Si ses thèses ne sont pas reconnues par la science officielle, ce n'est pas dû à l'absence de validité scientifique de son argumentation ou de ses analyses ; c'est que les scientifiques officiels sont murés dans leurs certitudes, qu'ils refusent d'ouvrir les yeux sur le « nouveau paradigme » développé par les « chercheurs indépendants »74. L'opposition des scientifiques au projet de Semir Osmanagić ne peut être qu'intéressée, soit qu'ils agissent par intérêt personnel : les chercheurs et professeurs auraient peur pour leur carrière menacée par la révélation que tout ce qu'ils enseignent est faux ; soit qu'ils aient à cœur un intérêt national : l'opposition des scientifiques, tant bosniens qu'étrangers, aux “pyramides” de Bosnie est ainsi présentée comme le résultat d'un complot au cœur duquel on trouverait Zahi Hawass, ancien secrétaire général du Conseil Suprême des Antiquités égyptiennes, et qui ne s'expliquerait que par la peur des Égyptiens de perdre au profit de la Bosnie une grosse part de la manne touristique liée aux pyramides75.

  • 74  Coppens (Philip), « The New Pyramid Age - Unearthing Europe’s Oldest Pyramid Complex », Nexus Maga(...)
  • 75  Osmanagić(Semir), « How did “Pharaoh” Dr. Zahi Hawass try to stop Bosnian Pyramids project », The(...)
  • 76  Osmanagić (Semir)Od masona do mentalnih projekcija [Des francs maçons aux projections mentales],(...)
  • 77  Bohannon (John), art.cit.
  • 78  Par exemple le fait que la longueur des arêtes de Visočica serait de 365 mètres exactement, fait a(...)
  • 79  Exemple : le « Polycontrast Interference Photography » de Harry Oldfield, voir « Vérifications pse(...)

54La science que prétend pratiquer Semir Osmanagić n'est donc pas une science réservée à l'élite (l'introduction d'un de ses ouvrages, Od masona do mentalnih projekcija - [Des francs maçons aux projections mentales], évoque les « élites cachées » qui domineraient le monde76), mais une science pour le peuple : « I am not interested in the approval of elite scientists. This project is for the people »77. Son choix d'offrir au monde une ressemblance étudiée avec l'icône populaire Indiana Jones n'est pas anodin : Indiana Jones est à la fois le symbole de l'archéologie mystérieuse, l'antithèse du « scientifique en fauteuil », et la représentation la plus populaire de l'archéologue pour le grand public. Toute la stratégie de communication de la Fondation est basée sur cette idée d'une science ouverte, transparente, immédiatement accessible au public sans le filtre des scientifiques ; d'où l'abondance par exemple de témoignages de visiteurs publiés sur le site, sur le thème de l'évidence : il suffit de venir à Visoko pour « voir de ses propres yeux », et pour être convaincu que « la nature ne peut pas faire ça » ; d'où l'abondance également des images (photographies de blocs géométriques et de pavements, collages et montages suggestifs) remplaçant le texte et tenant lieu d'analyse scientifique. La communication de la Fondation n'est jamais scientifique (à ma connaissance, ni Semir Osmanagić, ni aucun des scientifiques qui ont collaboré plus ou moins brièvement au projet, n'a jamais tenté de soumettre un article à une revue scientifique) ; c'est une communication qui utilise des techniques de relations publiques : beaucoup de vidéos, communiqués choc dans la presse populaire, répétition ad infinitum de quelques idées simples, insistance sur des coïncidences présentées comme mystérieuses78, et appel du pied à diverses croyances ou thèmes populaires dans une certaine presse (effets thaumaturgiques des pyramides, recours à des sourciers, devins, et manipulateurs de gadgets pseudo-scientifiques variés79).

  • 80  Ce parc d'attraction, consacré aux mystères archéologiques et aux extraterrestres, et fondé par l'(...)

55Il est bien évident que cette stratégie de communication ne renforce pas la crédibilité de la Fondation et de Semir Osmanagić aux yeux des scientifiques, et on peut se demander pourquoi ce dernier essaie ainsi, parfois acrobatiquement, de jouer sur les deux tableaux, science et pseudo-culture populaire. La réponse qui se dégage de plus en plus clairement, au fur et à mesure que les années passent, est que son projet n'a jamais été un projet scientifique : la science – peu, et mal – pratiquée par la Fondation, ressortit plutôt à une tentative de légitimation d’un projet guère plus fondé scientifiquement que par exemple le feu « Mystery Park » d'Erich von Däniken80.

Partie 2


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