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Les savoirs de l’écriture en Grèce ancienne

Publié par wikistrike.com sur 6 Février 2012, 20:47pm

Catégories : #Les anciennes écritures

 

Les savoirs de l’écriture en Grèce ancienne

Par Christian Fauré


L’espace de la publicité : ses opérateurs intellectuels dans la cité

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Cette série sera constituée par quelques notes de lecturede certaines des contributions de l’ouvrageLes savoirs de l’écriture en Grèce ancienne », ouvrage collectif sous la direction deMarcel Détienne (1988, réédition 2010, ed. Presses Universitaires du Septentrion).

Je commence tout de suite avec le premier texte, celui de Marcel Détienne, «L’espace de la publicité : ses opérateurs intellectuels dans la cité ».

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 Écrire les lois

L’irruption de l’écriture dans le champ politique, en Grèce, se fait au travers de la figure du législateur. C’est par exempleSolon à Athènes, dont Détienne nous rappelle qu’il écrit des lois “au milieu des affrontements, dans la violence des partis et pour mettre un terme à la guerre civile”.

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Gravure représentant Solon

Cette écriture, contrairement à certaines représentations d’artistes qui en ont été faite, n’est pas celle de l’intimité du scribe dans les alcôves du pouvoir et de l’administration :

“L’écriture se fait d’emblée monumentale, architecture de lettres. Les lois sont gravées sur une machine faite de poutres de bois rectangulaires [...] Machine à faire voir, à faire lire, installée au coeur de la cité, dans le Prytanée, à proximité d’Hestia, la puissance du Foyer Commun”” pp.31-32

Dans un contexte marqué par les dissensions de la stasis – que l’on traduit par “guerre civile” mais qui comprend tout un dégradé de maux indiquant des dissensions intestines au coeur de la cité – face à la stasis, disais-je, il faut trouver des remèdes. Quand l’âme de la cité fut malade, plusieurs médecines concurrentes se penchent à son chevet, écrit Détienne :

  • se donner un tyran
  • faire appel à un “arbitre”, un aisymnète
  • aller chercher un purificateur, un expert en incantations
  • interroger l’oracle de Delphes
  • s’en remettre à un législateur

Présence de l’écriture

Le champ du politique ne fut réellement modifié profondément qu’avec le législateur et un certain usage de l’écriture :

“Avec la mise par écrit des lois, avec la rédaction des premiers textes juridiques, le tracé des lettres cesse d’être graffitique. Il apparaît sur une surface largement déployée, entièrement aménagée à son usage.” p 36

Les stèles de marbre et les grands blocs de pierre qui accueillent ces écritures sont préparées soigneusement et l’occupation de cette surface se double d’un travail géométrique que nous appellerions aujourd’hui “mise en page” et “typographie”. Les lettres se suivent et s’alignent parfaitement, la surface est également quadrillée, dès 550 av -JC, afin que chaque lettre trouve précisément sa place dans la cellule qui convient.

15vKbyrhtR7YIz_XUfeTKPG-Fug9JRFNwj2sIbfxCette volonté de lisibilité est essentiel au vue de l’importance que l’écriture acquiert dans sa fonction publicitaire qui déborde la simple fonction instrumentale d’aide mémoire. On n’écrit pas seulement pour “se souvenir”, l’écriture devient une forme d’action, uneaction politique qui justifie que tout soit fait pour que la loi écrite soit toujours la plus visible. Ainsi dès la fin du VI° siècle, la couleur ajoutée aux fonds et aux lettres attire l’attention du lecteur. Il faut que « çà en jette » comme on dit aujourd’hui.

La chose écrite en son autonomie

Ces documents-monuments, entre 650 et 450, montrent l’instauration d’une véritable autonomie de la chose écritequi se décline selon plusieurs modalités :

  • autodéfense de la loi : la pierre inscrite veille elle-même à prévenir les déprédations dont elle pourrait être l’objet. Porter atteinte aux écrits de la cité c’est se conduire en traître, en meurtrier voire en sacrilège ;
  • autocitation  de l’écrit : un système de renvois et de références d’une loi à l’autre commence à se mettre en place vers la fin du VI° siècle ;
  • référence à d’autres choses écrites ;
  • auto-définition de ses vertus propres ;

La tentation du scribe

Il va de soi que ce système de publication prend le contre-pied radical de toute une pratique de l’écriture qui s’inscrivait dans le secret des palais voire dans l’intimité d’une correspondance :

“La décision d’entrer dans l’écrit est dans les cités assez nette pour amener certaines d’entre elles à légitimer l’autorité d’un type d’homme que sa compétence technique et professionnelle va mettre pour un temps à égalité les plus hauts magistrats” p. 64

Ce personnage est celui du scribe en tant qu’il devient le “maître des écritures publiques”. Mais, Détienne le souligne au passage en s’appuyant sur la figure de Spensithios (cf. contrat de travail du scribe Spensithios), le scribe n’est pas un archiviste : “sa maîtrise graphique n’a pas pour fonction de faire reculer les limites de la mémoire” (p.68). Son rôle et son action se placent dans l’articulation du double registe des affaires des hommes et des affaires des dieux (le profane et le sacré).

L’importance qu’acquiert ce personnage a conduit les cités à prendre une série de mesures pour contrôler le pouvoir potentiel des maitres des écritures. Cela passe surtout par l’instauration d’une sorte de méta-loi qui dira par exemple que :

“nul ne pourra être plus d’une fois le scribe pour une même magistrature, ni plus d’une fois le scribe d’un des trésoriers ni en même temps le scribe de deux magistrats” p. 71.

On reconnaît ce qui aujourd’hui s’appelle le non-cumul des mandats et la limitation du nombre de mandats. Mais, après être inscrites dans la loi, ces règles strictes ne vont pas manquer de jouer en faveur de la démocratie et contre les séductions du pouvoir personnel :

“limiter une charge dans le temps, interdire le renouvellement d’une fonction ou d’une magistrature, obliger enfin chacun, en fin d’exercice, à rendre des comptes” p. 72.

Ainsi va se constituer, au cours du VI° siècle, le principe de l’égalité devant la loi, devant la loi écrite, souligne Détienne.

Un nouveau régime à Samos

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Hérodote raconte les aventures d’un scribe, Maiandrios, au service de Polycrate, tyran de l’île de Samos entre 538 à 522 avant J.-C. (rappelons que Pythagore, qui était né à Samos, quitta l’île à cause de la tyrannie de Polycrate, vraisemblablement en 535).

A Polycrate tout souriait et tout réussissait de manière insolente :

« Selon Hérodote, Amasis [roi d'Égypte] voit en Polycrate un homme à qui la chance sourit trop et lui conseille de jeter au loin l’objet qui lui tient le plus à cœur afin d’éviter un revers de fortune. Le tyran suit sa recommandation et part en mer pour se défaire d’une bague incrustée d’une pierre précieusequi lui est particulièrement chère. Cependant, quelques jours plus tard, un pêcheur prend dans ses filets un grandpoisson qu’il considère digne de son souverain. Alors que les cuisiniers de Polycrate préparent le présent, ils y découvrent l’anneau et, tout heureux, l’apportent au tyran. Quand le récit de l’histoire de son allié parvient à Amasis, il dénonce immédiatement les accords qui les lient, craignant que l’incroyable chance qui favorise cet homme ne se termine par un sort funeste. » Wikipedia

La chance ne tarda pas à tourner. Oroitès, gouverneur perse qui s’était mis à le haïr, l’attirât dans un piège pour le crucifier, laissant Maiandrios à Samos à qui Polycrate avait délégué son pouvoir avant de partir pour son dernier voyage.

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Représentation de la crucifixion de Polycrate par Oroitès

Mais que va faire Maiandrios de ce pouvoir ? Il va convoquer l’assemblée des citoyens et leur dire :

“Le sceptre et la puissance. Polycrate me les a confiés. Je peux vous commander. Mais je ne veux pas, ainsi que Polycrate l’a fait, régner sur des hommes qui sont mes semblables.

Je mets donc donc l’arché, le pouvoir de commander, au milieu (es méson), et je proclame lisonomie, l’égale répartition des droits politiques/ ou l’égalité devant la loi”. Hérodote, cité par Détienne, p.74

Ce modèle isonomique va largement se déployer au VI° siècle, avec certaines variantes selon les maîtres des écritures et les lieux. En ce qui concerne Maiandrios, les choses vont mal tourner car dans le même mouvement il va s’accorder quelques privilèges de fonctions et de rétribution. Immédiatement, les citoyens de Samos profitent de la liberté offerte pour injurier le scribe :

“Tu n’es pas digne de nous commander, canaille ; pense plutôt à rendre compte des richesses, de l’argent que tu as administré”. Hérodote, cité par Détienne, p.78

Désormais, il faut “rendre des comptes”. Aussi, à peine entre-ouverte, l’isonomie va se refermer :

“[Maiandrios] bat en retraite, prend ses dispositions, et invite chacun des Samiens à venir voir les livres de compte chez lui, dans le calme et le silence de la forteresse dont Polycrate lui a laissé les clés. Il n’y aura donc pas de comptes rendus publiquement …” p. 78

L’histoire raconte qu’aucun des visiteurs ne ressortit du palais de Maiandrios ; et le scribe se fit tyran pour n’avoir pas pas imaginé qu’il serait lui-même exposé à ce qu’il avait mis en place :

“Et le scénario d’Hérodote, décidément excellent, rappelle que le débat, quand on change brutalement de régime, c’est aussi l’injure. La liberté de parole commence par les gros mots et les invectives. Elles ont d’ailleurs gardé leurs droits dans le débat politique” p. 80

Toujours est-il que cette égalité devant la loi va annoncer quelques unes des découvertes intellectuelles majeures qui sont solidaires de l’isonomie :

“Astronomie sphérique, géométrie démonstrative, géographie sur cartes, autant d’activités qui se déploient en milieu isonomique. Et avec d’autres — comme la philosophe et la médecine — elles invitent à mesurer l’impact de l’écrit et sur l’organisation de nouveaux savoirs et sur les objets intellectuels qui s’y façonnent depuis Anaximandre jusqu’à Hippocrate.” p.81

Les savoirs de l’écriture en Grèce ancienne (2) : Aux origines de la codification écrite des lois en Grèce

by CHRISTIAN FAURE

Deuxième note sur le livre « Les savoirs de l’écriture en Grèce ancienne » avec l’article de Giorgo Camassa.

Aux origines de la codification écrite des lois en Grèce

L’utilisation de l’alphabet en Grèce ancienne concerne une multiplicité d’activités, rappelle Giorgio Camassa : mais pour quelle raison les anciens grecs ont-ils fixé par écrit les codes de la lois ?

Ce qui est pour nous évident aujourd’hui – que législatif et écriture aillent de pair – n’a pas toujours été le cas. Alors où, dans quel lieu, les premières lois écrites furent-elles rédigées ?

Il semble y avoir un consensus sur l’idée que l’oeuvre de codification des lois aurait plutôt eu lieu dans les colonies que dans les métropoles. Et d’ailleurs “nomos” (la loi) dérive de la même racine que “nemein” (distribuer, répartir, allouer,..) : on s’imagine que la nécessité de répartir les terres entre les colons fut une motivation première pour écrire les lois, c’est à direécrire les répartitions.

Mais en se focalisant trop tôt sur les colonies grecques, n’oublie-t-on pas trop vite la Crête dont il nous reste un nombre d’inscription juridique beaucoup plus nombreux que n’importe quelle région de la Grèce ? 

Pour Giorgio Camassa, le cas de la Crête n’est pas convoqué pour lui attribuer une quelconque paternité dans l’écriture des lois, mais plutôt pour souligner que cette nouvelle écriture fut en Crête précédée et accompagnée par l’existence d’un corpus de lois transmises oralement. Camassa rappelle que, pour lui, l’existence d’une transmission orale d’un corpus législatif est la condition sine qua non pour la fixation précoce d’un code de loi écrites.

Les pratiques orales de législation sont elles-même baignées d’une culture poétique et lyrique :

Il semble en effet difficile de se soustraire à la suggestion qu’en Crête, plus clairement qu’ailleurs, l’art de la législation était inséparable de la précellence de la parole rythmique, capable de forger l’âme, grâce à ses pouvoirs évocateurs et psychagogiques, mais capable aussi d’intervenir activement sur la réalité en la transformant” p.145

C’est seulement dans le cadre d’une culture législative orale que, lentement et non à travers une crise :

“l’opinion publique citoyenne, forte de tout son poids, demanda avec insistance un plus grand contrôle sur le système jurique par l’intermédiaire de la publication des lois”. The Local Scripts of Archaic Greece, Oxford, 1961, p.43

Après la question du lieu, vient la question du comment :comment s’est opérée cette transition ?

Dans une tradition orale, la perception de la loi par les individus est quelque chose d’absolu et d’immuable : les modifications sont imperceptibles et “la loi d’une génération ne peut pas êtremise en comparaison avec celle d’une autre”.

Mais, même une fois écrite, la loi reste associée à son caractère immuable, et partout en Grèce et jusqu’à Aristote se manifeste l’hostilité au changement des lois établies.

N’y a-t-il pas là un paradoxe :

“au moment-même où, avec le début d’une codification écrite, s’ouvre la voie, d’abord, à la perception et, ensuite, à la pratique du changement, on se préoccupe immédiatement d’éviter ce dernier”. p.149

Giorgio Camassa y voit la force du conditionnement exercé par la prédominance de la culture orale au sein même de la période écrite qui s’ouvre. Ce qui est une manière pour lui d’articuler tradition orale et tradition écrite sans avoir a postuler la nécessité de l’écriture pour autoriser l’oeuvre du législateur.

Et d’ailleurs, l’écriture elle-même n’était-elle pas destinée à être vue plus qu’à être réellement lue ? Comme le rappelle Marcel Détienne, l’écriture pénètre dans l’espace public en se montrant et en s’affichant :

“Gravés sur les édifices publics ou sur les stèles placées dans les lieux ou se déroulait la vie communautaire, les codes sont de clairs exemples d’une écriture destinée à être vue plutôt que lue”. p.151

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Les savoirs de l’écriture en Grèce ancienne (3) : Marchands, transactions économiques, écritures

by CHRISTIAN FORE

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Troisième note sur lesSavoirs de l’écriture en Grèce ancienne qui s’appuie sur l’article deMario Lombardo : “Marchands, transactions économiques, écriture”.

Cette note est également pour moi l’occasion de revenir sur une remarque d’Alain Pierrot formulée lors d’un « Atelier Technologies Relationnelles » consacré à la “Guerre Civile Numérique” ; à une citation de FinleyLes premiers temps de la Grèce) qui faisait remarquer que les Grecs, contrairement à ce qui s’était passé au Proche et Moyen-Orient, se distinguèrent en utilisant l’écriture pour la poésie plutôt que pour le commerce, Alain Pierrot me fit remarquer que le texte de Finley n’était pas de première fraîcheur et que, depuis, l’avancée des travaux rappelait l’importance du commerce dans la diffusion et l’utilisation de l’écriture.

Il se trouve que l’article de Mario Lombardo permet d’enrichir le débat.

 Marchands, transactions économiques, écriture

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Aristote lui même, en soulignant l’utilité de l’écriture, mentionnait lekhrématismos et l’oikonomie : les “affaires” et « l’administration du patrimoine”. Seulement voila, les grecs ont semblé ignorer les fameuses tablettes d’argiles du Proche-Orient et nous n’avons que peu de documents attestant la primauté de l’écriture pour les transactions économiques.

La position de Mario Lombardo consiste à dire que si l’écriture s’est effectivement diffusée via son utilisation économique et commerciale, c’est bien dans les domaines de l’instruction formelle et de la production littéraire d’une part, et , de l’autre, celui du pouvoir politique et des lois”(p. 161) qu’elle s’est développée de manière beaucoup plus significative :

“l’utilisation de l’écriture dans les transactions économiques, et plus généralement dans le domaine économique tout entier, aussi bien public que privé, a somme toute une importance secondaire.” p. 162

L’origine mercantile de l’alphabet

Il faut donc éprouver et ré-interroger la théorie de “l’origine mercantile de l’alphabet”.n-xk-VSU4reMpY82P8FTaAk3zOm_HIuOtlgBiXEH

Deux raisons à cela. D’une partune raison technologiquequi tient à l’écriture alphabétique :

“avec l’extrême simplicité de son répertoire de signes et la transparence (non-ambiguïté) intrinsèque de ses “messages”, liée à l’introduction des signes représentant les voyelles”

D’autre part, deuxième raison à la diffusion de l’écriture en Grèce, le caractère décentralisé de la société grecque :

“ avec leur structures relativement fluides, ouvertes, dépourvues d’instance centrales importantes dans l’organisation politique, économique et religieuse, caractérisée par l’essentiel par l’existence d’une pluralité, plus ou moins articulée et diversifiée, de sujets qui se reconnaissent et s’affrontent en tant que tels dans un espace qualifié, pour cette raison, comme celui d’une communauté.” p.165

Sans nier l’évidence des relations commerciales comme facteur de diffusion de l’écriture alphabétique en Grèce (en référence aux relations commerciale avec les phéniciens qui inventèrent l’alphabet), Mario Lombardo souligne que cette thèse souffre de quelques problèmes, à commencer par le fait que l’écriture grecque n’a pas développée un système numérique avant le VI° siècle, date à partir de laquelle de nombreuses variantes se développèrent certes, mais “qui se situent tous essentiellement à l’intérieur de l’écriture alphabétique grecque et se placent vraisemblablement dans une phase relativement avancée de son histoire.” pp 170-171.

L’argument qui veut que l’écriture se soit développée dans un contexte exclusivement lié aux transactions commerciales semble donc fortement réducteur.

Les “trademarks”

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Pour instruire son investigation, Mario Lombardo va s’appuyer sur une pratique bien particulière, à savoir les “inscriptions de propriété” qui constituent la plus grande partie des inscriptions alphabétiques les plus anciennes conservées.

Il s’agit de noms propres, d’abréviation ou de signes, et parfois de formules du genre “j’appartiens à un tel” ou “ceci appartient à” que l’on retrouve sur les amphores commerciales :

“Il n’est peut-être pas hasardeux de voir un rapport significatif entre les premières formes d’utilisation de l’écriture alphabétique, d’une part, et l’émergence et la diffusion d’un “proprietorial concern” ”. p.173

Cette pratique scripturale des “trademarks” était utilisée notamment entre les commerçants et les artisans : le premier notifiait son choix de modèle à produire en marquant de son sceau alphabétique celui-ci. L’écriture joue ici un rôle de repérage et de mémorisation de la commande passée par le commerçant à l’artisan.

Ce qui n’était au départ qu’une simple marque va progressivement s’enrichir. À la signature du commerçant va s’ajouter plusieurs détails : la nature des vases, leur nombre, des indications de prix, etc. Et Lombardo d’en proposer une des fonctions essentielle de l’écriture :

“Il s’exprime ici une fonction fondamentale de l’écriture : la mise en ordre de données hétérogènes, dont la présence dans une pratique scripturale aussi condensée et aussi elliptique renvoie vraisemblablement à l’existence, dans le monde des activités commerciales, de pratiques d’enregistrement de la comptabilité répandues.” p.177

L’inscription de la dette monétaire

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Au moins dès 500 avant J.-C. les inscriptions relevant destrademarks font état d’une retranscription des différentes monnaies. Il faut donc prendre en considération la diffusion de la monnaie frappée qui a dû induire des pratiques d’écriture nouvelles. L’examen des documents conservés montrent que le premier emploi de l’écriture se fait “sous la forme de reconnaissances, d’enregistrement et d”’inscription de dette”. On trouve ainsi des plaquettes de plomb, toujours vers 500 av J.-C. qui présentent une structure formelle assez standardisée :

“nom du créancier au datif, avec sa subdivision civique d’appartenance ; nom du débiteur au nominatif ; reconnaissance de la dette (opheilei) ; montant de la dette exprimée quelque fois en chiffres, parfois en lettres, vraisemblablement avec référence implicite à l’unité monétaire courante ; noms des deux témoins.” pp 179-180.

On connaît l’importance des “symbola” objets ou documents divisés en deux et qui fonctionnaient comme des marques de reconnaissance destinées à rappeler les obligations entre deux personnages portant sur des biens (cf. Ph Gauthier, “Symbola, Les étrangers et la justice dans les cités grecques”, Nancy, 1972). Pour les affaires les plus courantes, les symbola suffisait certainement, mais il semble que pour les affaires à la fois plus complexes et plus risquées (transport de marchandise par des voies maritimes peu sûres), l’utilisation de l’écriture joua un rôle décisif qu’il faut mettre en parallèle avec le développement de la monnaie métallique.

Monnaie et jeux d’écriture

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La fin de l’article de Mario Lombardo m’a un peu déroutée et j’ai dû m’y reprendre à plusieurs lectures pour y voir plus clair. La cause de ma confusion provenait certainement du manque d’attention aux différences entre “commerce”, “monnaie” et “banque” que je mettais plus ou moins indistinctement sous la catégorie “économie commerciale”.

[Un nom revient dans les références de Lombardo, il s’agit de R. Bogaert avec “Banques et banquiers dans les cités grecques” et “Les origines antiques de la banque de dépôt” (introuvables, alors je vais me rabattre sur “La banque en Occident” )]

L’activité bancaire va se développer en même temps qu’apparaissent des pratiques scripturales qui s’expriment dans la notion de diagraphê :

Quand un banquier reçoit une assignation de l’un de ses clients, il l’indique dans son livre et envoie une note (diagraphê) au bénéficiaire pour l’informer qu’il dispose d’un avoir à la banque. En règle générale, quand il s’y présente, muni de la diagraphê, en vue d’encaisser son dû, il signe pour acquit (hypographê =signature) le document qui demeure en possession de la banque. (Bogaert, La banque en occident, pp 27-28)

Bogaert précise bien que ce n’est qu’après l’apparition de la monnaie (“l’invention des premières pièces métalliques en Occident est l’œuvre des Grecs d’Asie Mineure au VIIe siècle av. J.‑C.” Wikipediaque la banque va se développer entre le V et le IV° siècle notamment au travers les activités des changeurs de monnaie, les “argyramoiboi”. En effet, ce n’est pas une monnaie mais une multitude de monnaies qui apparaissent et font émerger le besoin de change monétaire. Le changeur est celui qui vend ses services et son expertise en matière de monnaie (connaissance des cours de change, connaissance des différentes monnaie, expertise pour de la fausse monnaie, etc.).

Historiquement, le développement de la monnaie dans l’ensemble des cités Grecques, va donc voir apparaître les “changeurs”, ces derniers vont se retrouver ensuite en situation de trésorerie et pouvoir faire des prêts en faisant travailler l’argent qui ne leur appartient pas. C’est là que l’activité bancaire apparaît : elle était depuis longtemps une activité de prêt et de dépôt mais c’est à ce moment là, en Grêce, quand le changeur commence à faire travailler l’argent des déposants que le Banquier “moderne” apparaît, et avec lui la Banque.

Le syngraphê où le contrat comme technologie de confiance.hH-gpGK-BVfeQsMf9Aa_gMMsJAeB9ngTNSFrbukM

C’est ensuite dans le champ de la dette, et plus précisément de ladette monétaire, que l’on constate une utilisation relativement formalisée de l’écriture, donc socialement reconnue. D’abord utilisée pour les besoins des commerçants, dont le banquier Apollodore déclare que la plupart de ses clients – titulaires de comptes de dépôts et de paiement – sont toujours en voyage, et pour des activités commerciales à haut risque liées aux destinations lointaines, on voit apparaître le syngraphé, le contrat écrit.

Le contrat écrit offre de nouvelles garanties qui vont permettre de prendre de nouveaux risques dans les activités du commerce maritime à longue distance et notamment avec des partenaires étrangers. Garanties somme toute “psychologiques” précise Lombardo en rappelant que :

“le dépôt en banque s’effectuait sans que la présence de témoins fut nécessaire, par le simple enregistrement sur les registres bancaires”. p. 184.

La rationalité d’une comptabilité écrite couplée à des contrats va donc être un vecteur progressif de diffusion de l’écriture (diffusion qui est aussi une invention qui modifie les pratiques scripturales). À cette évolution socio-économique fait écho un usage politico-juridique de l’écriture (publication des lois et reconnaissance de dette).

Quoiqu’il en soit, on retiendra que les voies de diffusion et d’évolution des pratiques scripturales sont stimulées par l’invention des monnaies. Avec la monnaie et l’écriture les grecs ont pu :

“compenser et neutraliser le caractère socialement anonyme, la “volatilité” et “l’invisibilité” des rapports d’obligation monétaire.”

L’écriture permettant ainsi au domaine monétaire naissant de répondre aux exigences internes de la communauté socio-politique en mettant de la confiance dans cette nouvelle technologie, constituant par là une technologie de confiance basée sur l’écriture, sur des jeux d’écritures.

  • Source: Christian-Faure.net
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