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Outreau, la chape de plomb

Publié par wikistrike.com sur 30 Avril 2012, 21:35pm

Catégories : #Politique intérieure

 

Outreau, la chape de plomb

 

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OUTREAU 1ère  partie

L’affaire d’Outreau est classée, la vérité judiciaire est passée, et pourtant au vu des évènements récents et à venir, on a tendance à oublier une partie au moins de cette vérité judiciaire : 12 enfants reconnus victimes. Un documentaire, des livres sortent ces temps-ci pour le rappeler. L’occasion pour nous aussi de faire le point sur un scandale dont on n’a probablement pas fini de parler…

Nous allons aborder cette affaire en plusieurs volets.

1.       Outreau, la chape de plomb

 

On n’a pas le droit de parler d’Outreau, mais on va en parler quand-même.

Pourquoi ne peut-on en pas en parler ? D’abord parce qu’il s’agit d’une affaire jugée, et qu’en vertu de « l’autorité de la chose jugée », on n’a pas le droit de remettre en cause une décision de justice, du moins pas publiquement.

On n’a pas le droit de dire qu’il y a eu plus de victimes que ce qu’a dit la justice en appel. On ne peut pas dire que les acquittés sont coupables de quoi que ce soit, même si l’absence de preuves (dans le chef de la Justice) n’est pas automatiquement synonyme d’innocence, et on ne peut évoquer aucune pièce du dossier[1]. Mais il reste encore possible de parler de certains aspects du dossier. Ouf.

Ensuite, on ne peut pas en parler parce que la Doxa au sujet d’Outreau, c’est de se lamenter sur le sort des victimes, j’entends le groupe de personnes acquittées. Remettre en cause ladite Doxa s’avère pour le moins risqué, car l’accusation de « théorie du complot » ou carrément de fantasme n’est jamais loin. Et puis, il y a la fameuse « vérité judiciaire », si immuable. Bref, passons, et tentons de dire ce que l’on peut dire aujourd’hui.

On va donc parler d’Outreau, car d’excellents journalistes s’y sont collés. Ecœurés par la tournure qu’ont pris les évènements, ils ont décidé de montrer l’autre point de vue, celui des victimes. Mais, les victimes dont nous allons parler nous sont les enfants abusés. Quitte à se faire traiter de « révisionniste » ou « négationniste » par les avocats des acquittés. Car, 12 enfants ont été reconnus victimes par la Justice en appel, et on a trop tendance à l’oublier.

Deux journalistes chevronnés ont donc décidé, via un documentaire et un livre témoignage pour Serge Garde, via un livre (avis aux éditeurs) sur l’affaire pour Jacques Thomet, de donner la parole à ceux qui se sont sentis bafoués une deuxième fois en voyant sortir libres la plupart des adultes qu’ils avaient accusés de les avoir violés.

En 2009, Marie Christine Gryson, expert qui a suivi 15 des 17 enfants reconnus victimes à Outreau -et d’autres, et qui avait déclaré crédibles les propos des enfants, a publié « Outreau, la vérité abusée », un livre dans lequel elle souligne que l’on a mis de côté la parole des enfants. Douze enfants ont finalement été reconnus comme victimes[2]. Et ce que dénonce surtout Marie-Christine Gryson, c’est qu’aujourd’hui Outreau est perçu comme l’exemple même de la dérive qui survient quand on « sacralise » la parole des enfants. Le public retient que les victimes, ce sont les « ex accusés », et on oublie les enfants, quand ils ne sont pas simplement perçus comme de dangereux mythomanes. Sauf que 12 ont été reconnus dans leur condition de victime, et ça aussi c’est la vérité judiciaire. L’autre vérité. Judiciaire elle aussi, mais oubliée…

Si ceux qui croient les enfants victimes n’ont pas le droit de critiquer « la vérité judiciaire », il semble que ce ne soit pas le cas des acquittés, comme Dominique Wiel, qui ne s’est pas gêné pour écrire dans un bouquin qu’il n’a jamais cru à la culpabilité des parents Delay, pourtant condamnés même si la peine était dérisoire, ni à celle des deux autres coupables. Il estime même que les enfants reconnus victimes ont menti, et avec eux les experts qui les ont trouvés crédibles et ceux qui ont décelé chez eux des traces d’abus sexuels répétés. Wiel, lui, a donc le droit de remettre en cause la justice, pas ceux de l’autre camp ?

Fin 2011, l’ex journaliste de L’Humanité Serge Garde a donc publié « Je suis debout », à la suite de nombreux entretiens avec Kévin Delay, alias Chérif, le fils aîné de Myriam Badaoui et Thierry Delay, qui ont été condamnés respectivement à 15 et 20 ans de prison (le maximum), notamment pour proxénétisme[3]. Devenu adulte, Chérif a voulu défendre la parole des enfants qui selon lui n’a pas été entendue lors des procès et encore moins après. Sans pour autant, bien sûr, remettre en cause les acquittements lors du procès en appel. Ce qui relève de l’équilibrisme, mais nos lois l’y obligent.

A l’époque où les faits ont été découverts, en 2000, Chérif s’en voulait déjà de ne pas avoir sorti ses frères de ce bordel pour pédophiles qu’était devenu le logement social de leurs parents. En 2011 il a voulu parler pour les mêmes raisons : « J'aurais pu sauver mes frères et les autres enfants si j'avais parlé plus tôt, mais j'étais menacé de mort. J'ai été lâche... ». Chérif a donc voulu dire une nouvelle fois dans ces documents qu’il a été victime de viols commis par ses parents « et sept autres adultes », dont deux seulement ont été envoyés en prison.

En janvier 2012, Serge Garde a sorti un documentaire, produit par Bernard de la Villardière, et sponsorisé parInnocence en Danger, intitulé « Outreau, l‘autre vérité », pour redire la vérité des enfants victimes et de ceux qui ont jugé leurs propos crédibles. Comme le dit ce journaliste devenu un spécialiste des réseaux pédocriminels, « On a installé depuis dix ans une seule vérité, au détriment d'éléments qui figurent pourtant dans le dossier d'instruction »[4]. Comme l’a dit Chérif Delay en parlant des enfants victimes : « on nous a humiliés, on nous a insultés ».

Pour planter le décor, de 17 accusés, on est passé à dix[5] puis quatre condamnés en appel : le couple Delay et leurs voisins, David Delplanque et Aurélie Grenon, qui ont été condamnés à 6 et 4 ans de prison. Quant aux victimes, on est passé de 23 victimes  potentielles à 16 puis 15 et  12 en appel.

L’affaire a démarré par un signalement de plus de la part des services sociaux fin 2000, qui a mené à une enquête[6] et à la suspension des droits d’hébergement des Delay. Très vite, Myriam Badaoui et Thierry Delay sont incarcérés pour des viols sur leurs enfants. Tout aurait commencé, selon les enfants Delay, lors du Noël 1995, quand Thierry Delay a offert une cassette pornographique[7] aux enfants. La soirée a ensuite consisté à imiter ce qu’il y avait dans le film avec Myriam Badaoui, en obligeant les enfants à regarder et à participer.

L’affaire a vite pris de l’ampleur, les enfants Delay désignant pas moins de 16 victimes et de nombreux coupables. Leur mère et un couple de voisins, dans une moindre mesure, se sont également mis à table et ont désigné les mêmes personnes. Puis, au fils de l’instruction d’autres enfants parlent, et on se retrouve avec 17 accusés, plus un autre décédé en prison, et un handicapé reconnu irresponsable.

Beaucoup de témoignages des enfants se recoupent, mais dès les premières semaines de l’instruction, le nombre de personnes citées comme étant parmi les abuseurs est impressionnant.

Puis, viennent les histoires des virées en Belgique et du meurtre d’une petite fille, les rétractations puis confirmations de Badaoui et de certains de ses coaccusés, pendant que la plupart des accusés nient en bloc. Thierry Delay, lui, reste mutique. Sauf au parloir, mais bizarrement les propos qu’il a tenus à sa famille sur ses virées en Belgique n’ont pas retenu l’attention des jurés.

Ce sont surtout les enfants Delay qui ont parlé, et Kévin, l’aîné, en premier. De son vrai nom Chérif, le jeune homme est aussi celui qui veut parler aujourd’hui en son nom et en celui des autres victimes.

La parole n’a été facile à libérer dans cette affaire. Manifestement, les enfants ne voulaient rien dire au début. Et encore aujourd’hui, la plupart des enfants continuent de se taire. Selon les enquêteurs, « aucun [des enfants victimes désignés par les Delay] ne pouvait ou ne souhaitait se livrer de manière significative pour l’enquête. Certains se mettaient à pleurer à l’évocation des visites chez les Delay. Plusieurs se réfugiaient dans un mutisme complet ». La seule à dire quelque chose lors de la première audition est la fille des deux autres coupables, David Delplanque et Aurélie Grenon, mais l’examen médical ne montre aucun « traumatisme au niveau de la région périnéale ainsi que toute pénétration vaginale »[8].

Quand les enfants sont rentrés dans les détails et ont commencé à parler, ils n’accusaient pas tout le monde sur le même plan. Par exemple, s’il ne s’agissait « que » d’attouchements, les petits le précisaient. Ils disaient aussi quand ils n’avaient pas vu l’adulte faire quelque chose à d’autres enfants. Quand les faits ne se sont déroulés qu’une seule fois, les enfants le précisaient aussi. Mais, quand ils avaient vu quelque chose, ils essayaient de dire qui était présent et qui état victime. Pourtant en écoutant les médias, on avait l’impression que les enfants avaient accusé tout l’immeuble sans aucun discernement.

A la fin de l’instruction, 24 enfants de 10 familles différentes étaient admis comme étant des victimes potentielles et avaient été placés en foyer ou en famille d’accueil par mesure de protection. Quant aux auteurs potentiels, ils étaient au nombre de 18. Une grande partie des adultes mentionnés par les enfants n’a donc pas été inquiétée outre mesure, faute d’éléments à charge suffisants.

Mais, il faut préciser que l’instruction a été limitée dans le temps puisque beaucoup de prévenus étaient placés en détention préventive, ce qui a empêché d’investiguer réellement sur de nombreuses pistes.

Bref, que reste-t-il d’Outreau ? Un sentiment général que les enfants sont des menteurs, un exemple mis en scène d’erreur judiciaire. On se rappelle des documentaires sur les acquittés[9], ainsi que du film sur Alain Marécaux sorti récemment, où l’on bafoue une fois de plus la parole des enfants puisqu’on fait comme si rien ne s’était passé.

Et deux vérités judiciaires : 12 enfants reconnus comme victimes et quatre adultes condamnés pour viols voir proxénétisme d’un côté. De l’autre, 13 acquittés.

Aujourd’hui, il ne reste plus que Thierry Delay en prison. Et tous ces enfants victimes qui sont passées pour des affabulateurs.



[1] Même si Florence Aubenas, qui a rédigé un livre (« La méprise : l’affaire d’Outreau »), a carrément admis devant la commission d‘enquête parlementaire qu’elle avait consulté le dossier d’instruction, et cela avant même que la procédure soit terminé puisque son livre est paru deux mois avant le verdict en appel. Après avoir vu le dossier d’instruction, donc, celle-ci a conclu que les enfants ont dit n’importe quoi, et tente d’en expliquer les raisons dans son livre.

[2] En 1ère instance, 15 enfants ont été reconnus comme victimes, puis 12 en appel à Paris car trois se sont rétractés entre temps. L’une des victimes n’a pas été prise en compte car les faits étaient postérieurs à la période d’infraction retenue pour cette affaire.

[3] En première instance (les condamnés définitifs n’avaient pas fait appel) Myriam Badaoui a été condamnée pour les viols de sept enfants, pour des agressions sexuelles sur dix enfants, ainsi que pour proxénétisme sur ses quatre fils et corruption de onze enfants. Elle a été libérée sous conditions en novembre 2011Thierry Delay a été reconnu coupable des viols de neuf enfants, d'agressions sexuelles sur six enfants, de proxénétisme sur ses quatre fils et de corruption sur douze enfants. Pour le proxénétisme, la question de savoir si les deux seuls clients étaient bien les deux voisins condamnés en même temps que le couple Delay, et qui vivaient dans des conditions aussi précaires.

[4] Sachant que bien sûr, il est interdit de mentionner des éléments de dossier d’instruction sauf lorsqu’un journaliste est poursuivi pour diffamation et veut prouver ce qu’il dit. Car, il s’agit d’une violation du secret professionnel (des fuites, qui sont tolérées dans un sens mais pas dans l’autre), et d’une violation du secret de l’instruction si elle est encore en cours.

[5] Frank et Sandrine Lavier, Thierry Dausque, Daniel Legrand fils, l’huissier Alain Marécaux et le prêtre Dominique Wiel ont été condamnés à des peines allant de 18 mois de prison avec sursis à sept ans ferme en première instance. Sept personnes ont été acquittées.

[6] Cela faisait déjà plus de cinq ans que différents signalements avaient été faits par les écoles des enfants Delay. 1ers signalements en 1995 pour Dimitri. Les services sociaux ont rédigé au moins six notes à l’attention de la justice, entre novembre et fin décembre 2000.

[7] Chez les Delay, les enquêteurs ont trouvé 163 cassettes pornographiques, 60 films d’horreur, une cassette des ébats sexuels de Delay et Badaoui, ainsi qu’une mallette pleine de godemichés, de boites de lubrifiants, d’ustensiles variés comme un forceps ou du lubrifiant. Les cassettes pornos trônaient dans une étagère vitrée dans le salon, bien visibles pour les enfants et les visiteurs.

[8] A ce sujet, il faut préciser que ce type d’examen ne mène à rien dans la très grande majorité des cas, et mènent directement à un non lieu par absence de preuves. Mais, une étude menée en Californie en 1994 par Joyce ADAM, et portant sur les examens physiques de 236 enfants âgés de 8 mois à 17 ans dont l’agresseur a été condamné, montre que dans 28% des cas l’examen péri génital n’a rien trouvé d’anormal, dans encore 28% des cas les enfants avaient des signes non spécifiques, dans 14% des cas le médecin a relevé des anomalies, et dans seulement 1% des cas l’examen a révélé des altérations anales. Conclusion : avec ce type d’examen seulement, à peine 15% des cas pourtant avérés auraient été repérés. Pourtant, en France, ce type d’examen fait encore foi dans les tribunaux.

[9] Comme celui de Karine Duchochoix pour Zone Interdite, dans lequel on n’évoque pas une seule fois la vérité judiciaire concernant les enfants, ou le documentaire sur le couple Lavier, intitulé « Outreau, notre histoire ».

 

OUTREAU 2e partie


L’affaire d’Outreau est classée, la vérité judiciaire est passée, et pourtant au vu des évènements récents et à venir, on a tendance à oublier une partie au moins de cette vérité judiciaire : 12 enfants reconnus victimes. Un documentaire, des livres sortent ces temps-ci pour le rappeler. L’occasion pour nous aussi de faire le point sur un scandale dont on n’a probablement pas fini de parler…

Nous abordons cette affaire en plusieurs volets.

 

1. Outreau, la chape de plomb (PARTIE I)

 2 .       Il y a pourtant des victimes… (PARTIE II)

Lors du procès en appel de ce qu’on a appelé « l’affaire Outreau », Chérif Delay, le fils aîné de Myriam Badaoui, a refusé de redire les faits dont lui et les autres enfants ont été victimes. Plus tard, en avril 2008, il écrit au juge Burgaud pour le remercier de ce qu’il a fait pour lui et les autres victimes, et précise qu’il a « fait une erreur de ne pas parler au tribunal de Paris ».

Comme le rappelle Marie-Christine Gryson, les enfants disposaient royalement de deux avocats payés par les services sociaux lors du premier procès, alors qu’en face, les 17 accusés pouvaient compter sur 19 avocats pour passer les enfants à la question. Même si on ajoute les trois ou quatre avocats mandatés par les associations de défense de l’enfance, le compte n’y est pas.

Le très médiatique Me Dupont Moretti s’est fait connaitre du grand public lors de ce procès, et en face on imagine le sentiment des gamins qu’il a interrogés. D’ailleurs, aujourd’hui encore l'avocat affirme que les experts qui ont validé la parole des enfants ont rendu des « rapports de charlatans », oubliant de préciser que les seconds experts ont confirmé les premiers rapports. En outre, durant le procès en appel, l’avocat d’Alain Marecaux avait sollicité les lumières du chantre de l’aliénation parentale[1] en France, le psychiatre Paul Bensussan, qui a aussi été interrogé par la commission d’enquête parlementaire sur Outreau[2] et a écrit moult tribunes dans des médias aussi anodins queLibération ou Le Monde ou encore Le Parisien, pour décrédibiliser la parole des enfants. Sans les avoir examinés, faut-il le préciser ?

Les médias commerciaux se sont montrés d’une rare complaisance envers cet « expert », qu’ils ont largement laissé s’exprimer. Et ça continue : le 14 mai 2011, le Nouvel Obs titrait « Outreau : "Il ne faut pas sacraliser le témoignage de Chérif Delay », pour une interview dudit Bensussan à la suite de la publication du livre de Chérif Delay. Dans cette interview, on peut d’ailleurs observer la mauvaise foi de Bensussan, qui dit qu’il ne parle pas des enfants en particulier (puisqu’il ne les a pas examinés), tout en donnant son point de vue sur leurs propos et leur comportement. L’individu s’est avéré être un grand commentateur de cette affaire Outreau, pour le plus grand bonheur des acquittés. Il avait même prédit qu’il y aurait un « avant » et un « après » Outreau, ce qui est hélas le cas : depuis, on nie systématiquement la parole des enfants dans les affaires de réseaux pédophiles, et cela au nom d’Outreau, justement. Enfin, bref.

La force de frappe du côté des accusés était donc bien supérieure à celle des victimes présumées. Marie-Christine Gryson citait l’exemple du psychologue Jean-Luc Viaux qui avait à l’époque expertisé les quatre enfants Delay. Il a eu le malheur d'écrire « un billet d'humeur au journal Le Monde. Il voulait candidement en appeler à la raison et à plus de lucidité, il s'est vu aussitôt poursuivi par la défense pour atteinte à l'équité du procès et une plainte a été déposée contre lui, auprès de la Cour Européenne des droits de l'Homme. De plus, les avocats des accusés ont demandé sa radiation de la liste des Experts près la Cour de Cassation »[3]. Cour de Cassastion auprès de laquelle Bensussan a été nommé expert très récemment.

Si on précise en plus que lors du premier procès à St Omer, les enfants étaient assis dans le box des accusés faute de place, pendant que les accusés étaient assis dans le public avec les journalistes, on comprend que l’ambiance était peu propice aux confidences des gamins. Comme l’a dit un magistrat : « la symbolique était inversée ».

Et si on ajoute en plus que les « acquittés » ont touché des indemnités hallucinantes[4], sept à vingt fois supérieures à celles versées aux enfants jugés victimes, on comprend très bien l’inégalité de traitement qui a régné sur la fin de cette procédure. Les enfants victimes, eux, n’ont reçu que deux ou trois dizaines de milliers d’euris. Et Chérif, par exemple, s’est même retrouvé à la rue, vivant de cambriolages à la petite semaine avant de passer cinq mois en prison, où il a tenté de se suicider[5]. Chérif Delay a donc redit dans son livre qu’au moins neuf personnes, dont ses parents, ont abusé de lui, ce que Me Dupont Moretti, avocat de celle qu’on a appelée « la boulangère », considère avec le sens de la mesure qui caractérise ses sorties médiatiques,  comme « un courant révisionniste qui se met en place ».

Enfin voilà: à la fin de l’affaire, les quatre enfants Delay ainsi que les deux enfants des Delplanque, l’autre couple jugé coupable en appel, ont été les seuls enfants reconnus comme étant victimes. Soit, six enfants. Leurs parents et les Delplanque étaient les seuls coupables, d’après la vérité judiciaire. Notamment, de proxénétisme. Pourtant, ces six enfants avaient désigné treize autres adultes retenus dans l’enquête parmi leurs agresseurs. Et bien d'autres enfants ont désigné beaucoup d'autres adultes que les quatre accusés, mais la vérité judiciaire n'en a pas tenu compte et nous n'avons pas le droit de revenir là-dessus.

a)     Les Lavier (et autres)

Parmi les victimes, on a l’une des deux filles aînées des Lavier (l’aînée s’étant rétractée après le procès en appel). Pourtant, elles n’avaient pas dénoncé que les quatre personnes désignées coupables. Huit autres personnes ont été désignées et identifiées par l’une, quatre autres par la deuxième.

Pourquoi parler des sœurs Lavier ? Parce que leurs parents, qui ont été innocentés finalement à Paris, ont été poursuivis il y a quelques mois pour des faits de mœurs notamment (films amateurs « érotisés » en présence des enfants). Au final, ils ont été condamnés pour violences, certes à des peines de sursis mais quand-même[6].

Mais, on parle aujourd’hui des filles Lavier aussi –surtout- parce que l’une d’elles était présente[7] et bientôt adulte lors de ces séances filmées où tout le monde se tripotait en présence des gosses. Des scènes qui ont été tournées en l’espace de deux ou trois ans, semble-t-il.

Plusieurs vidéos ont ainsi été retrouvées dans l’ordinateur des Lavier : « Les enquêteurs, lorsqu'ils ont perquisitionné le domicile au printemps dernier, ont trouvé des chambres sens dessus dessous, sans chauffage, sans applique lumineuse. Ils ont aussi saisi des disques durs et retrouvé des vidéos de soirées arrosées. Sur ces images, dont quelques extraits ont été diffusés hier [lors du procès], on aperçoit le couple Lavier et quatre proches mimant des scènes à connotation sexuelle », écrivait La Voix du Nord. Deux frères de Franck Lavier sont aussi parmi les accusés dans cette affaire[8].

Médiapart précisait : « lors du procès de ce 26 janvier 2012, la présidente  a lu la déposition de C*. Elle a décrit les punitions, «à genoux sur un balai pendant des heures» ou «dos au mur, dans la position de la chaise» ce qui n'est autre que de véritables supplices. Les «coups de pieds» de son père, les «coups de latte de sommier sur le bout des doigts», les «tartes» de sa mère qui font saigner le nez. La présidente projette des photos : deux grosses bosses rouges et jaunes suintantes sur chaque genou de C* et L*. Des examens médicaux viennent corroborer les déclarations des enfants. Le bout des doigts noirs de C. Viennent ensuite les photos de leurs chambres. Lit démonté, armoire défoncée, matelas trempé d’urine, aucun jouet, des caméras de surveillance ».Le Procureur Joubert a en effet expliqué qu’ « il y avait des caméras partout pour filmer des enfants qui arrivent presque à l'âge de la puberté ». Pour terminer le tableau, une ardoise située dans le couloir menant aux chambres de l’appartement des Lavier mentionnait que « Quiconque entre dans cette pièce sera obligé de me sucer », signée « le maître des lieux ». Ambiance…

Il est à ce propos intéressant de noter que Karine Duchochois, autre acquittée d’Outreau, a sorti un reportage pour M6, dans lequel les chambres des enfants Lavier semblent parfaitement normales, voir coquettes.

En mars 2011, les Lavier avaient fait un tour en garde à vue à la suite de la fugue de leurs deux derniers enfants âgés de 10 et 11 ans. Les petits avaient entrepris de retourner chez l’assistante maternelle qui les avait gardés pendant que leurs parents étaient en tôle pour l‘affaire Outreau, à plusieurs kilomètres de chez leurs parents.

Ces scènes pornos en famille ne datent pas d’hier chez les Lavier : Marie Christine Gryson cite l’audition d’une certaine Emilie, interrogée le 1er juillet 2002 dans le cadre de « l’affaire Outreau », qui s’est rendue chez les Lavier en 1998 : « La petite A. qui devait avoir 3 ans à l'époque s'est réveillée et est venue à la porte de sa chambre en pleurant. Franck LAVIER s'est approché d'elle en me tournant le dos, il a abaissé son pantalon à environ 1 mètre de la petite et lui a dit " A. SUCE MOI LA B..."  J'ai dit à Sandrine qui était en train de rigoler, " JE M'EN VAIS SI C'EST POUR VOIR CELA" et je suis partie ». La « petite A. », c’est justement la jeune adulte mêlée à cette affaire de corruption de mineurs. D’ailleurs, Lavier a été condamné en première instance à six ans de prison « pour actes de pénétration sexuelle et atteintes sexuelles commis par « violence, contrainte, menace ou surprise » sur mineurs, ainsi que pour corruption de mineurs « en organisant, étant majeur, des réunions comportant de[s] exhibitions ou des relations sexuelles auxquelles les mineurs assistaient ou participaient » (souligné par Marie-Christine Gryson). Finalement, il a été acquitté en appel comme les autres.

Déjà à l’époque du premier procès, des scènes pornos en public avaient été racontées par les enfants. Il est interdit d'en parler mais les scènes, répétitives, sont décirtes de manière circonstanciée par les enfants. Et souvent il était aussi question de photos polaroid et de vidéos. Mais, il semble que c'était une occupation courante dans le quartier.

En mai 2002, la fille d’un couple impliqué dans l’affaire Outreau, âgée de 6 ans, a déclaré devant le juge : « papa m’a fait sucer sa quéquette. Je ne voulais pas. Je criais. C’était pas bon. Papa me faisait bobo à mon cul et à ma moule avec son doigt. Je pleurais ». Pendant ce temps-là, sa mère prenait des photos avec un Polaroïd. Des amis de son père faisaient de même à elle et à sa sœur aînée, et la petite précise qu’une fois elle a eu du sang dans sa culotte. Le juge lui demande si les hommes lui parlaient en abusant d’elle, et la gamine répond : « Quand je pleurais ils me disaient ‘tais-toi, putain’ ».

Accessoirement, lors de cette audition, la petite désigne nombre d’acquittés parmi ses abuseurs. Cette enfant, qui a grandi depuis, maintient publiquement ses accusations et refuse de retourner vivre chez ses parents. A l'époque, Lavier egrettait que sa fille ait "l'impression" de voir en lui son "tortionnaire". De fait, le juge lui avait même retiré tout droit de visite en 2006, même avec un encadrement en point rencontre, car la relation était trop "anxiogène" pour la petite.

Au sujet du dernier procès des Lavier, Marie Christine Gryson expliquait le 1er février que « Les enfants du couple Lavier, âgés de 13 et 12 ans n'ont pas été convoqués à l'audience du 26 janvier 2012 au Tribunal correctionnel de 2012 pour parler des sévices infligés par leurs parents, contrairement à leurs deux sœurs aînées qui étaient âgés de 8 et 11 ans lors des sordides procès d'Outreau. 
L'opinion aurait vraisemblablement trouvé cela cruel et déplacé que l'on demande aux deux enfants de venir témoigner à la barre des maltraitances physiques et psychologiques ou des faits de corruption de mineurs pour lesquels leur parents devaient être jugés. Il aurait été jugé choquant d'exiger d'eux qu'ils racontent – dans un lieu solennel et effrayant – le détail des sévices dont ils se sentent paradoxalement coupables comme tous les enfants victimes.

Auraient-ils pu parler des conditions dans lesquelles ils vivaient ? C'est le Procureur Joubert qui l'a fait pour eux lors d'une interview télévisé, il apporte un témoignage incontestable sur les chambres qu'il compare à des mouroirs, sans chauffage, ni électricité, ni jouets, ni poignées du côté intérieur des portes, mais remplies de caméras... »

Quant à Jacques Thomet, il écrivait le 24 février : « L’avocate générale avait fait diffuser en séance des vidéos sur ces fêtes bachiques, mais surtout des photos accablantes sur l’état physique des deux enfants de Franck et Sandrine : on y voit deux énormes taches rouges sur chaque jambe (l’une sous la rotule, l’autre plus bas), des traces de bleus, et la fillette prise en photo avec un slip plein d’excréments sur la tête.

Depuis l’automne 2010, a révélé l’avocate générale, un inspecteur de l’éducation nationale, le directeur de l’école des deux enfants, des enseignants, une infirmière, et de nombreux parents des enfants amis des deux petits Lavier avaient été avisés de ces violences soit par eux soit par leurs copains. Ils n’ont fait aucun signalement aux services sociaux, et le directeur d’école s’était même contenté, compte tenu de l’acquittement du couple Lavier aux procès d’Outreau, de « recommander la plus grande prudence ».

Le rapport des experts (médecins, psychologues, psychiatres), tant décriés à Outreau par la défense malgré l’unanimité de leurs bilans, ont conclu à des lésions physiques multiples à des âges différents sur les deux enfants, et au fait qu’ils ne souffraient d’aucune tendance mythomaniaque ni affabulatrice ».

Pour conclure avec ce procès des Lavier, la mère de Franck et de deux autres des accusés a déclaré qu’elle trouvait la sanction pour les maltraitances de huit et dix mois de prison avec sursis « bien légère au regard des preuves et du résultat des examens médicaux », selon La Semaine dans le BoulonnaisCelle qui a soutenu son fils jusqu’à la fugue des deux petits  a également considéré que la relaxe des sept prévenus pour l’accusation de corruption de mineurs était « injuste », ajoutant que « depuis l'affaire d'Outreau, Sandrine et Franck sont de toutes façons protégés. Ce ne sont plus des citoyens lambda ».

b)     Alain Marécaux

On pourrait aussi parler du fils cadet d’Alain Marécaux, qui à 11 ans seulement, a maintenu ses accusations d’attouchements sexuels contre son père lors d’une audience à huis clos, en le regardant droit dans les yeux. Réponse de l’intéressé : « je suis coupable mais à cette époque je ne savais plus où j’en étais ». Ces propos n’ont pourtant pas été actés car selon Monier, président de chambre à la cour d’appel de Douai, ils exprimaient une mauvaise conscience et non une reconnaissance de culpabilité. Marecaux, deux jours après la mise en examen des Delay et le lendemain de l’annonce de leur incarcération, s’est rendu chez son coiffeur pour lui demander de « changer de tête », mais cela n’a aucun rapport avec rien.

Pour Marecaux, d’après ce qu’il dit dans son livre « Chronique d’une erreur judiciaire », les choses se sont déroulées fort différemment ce jour-là. Son fils l’aurait même blanchi à l’audience : «  Interrogé avec respect par les avocats divers, tout comme par le président et l'avocat général - ce dont je leur suis reconnaissant -, Sébastien [c'est ainsi que l'huissier a rebaptisé son fils dans le livre] se montre on ne peut plus clair. A maître Delarue il indique que j'ai certes une fois touché son "zizi " mais que c'était à travers son pantalon et en aucun cas intentionnel. [...] Je me réjouis : mon petit reconnaît, devant le tribunal, qu'il a mal interprété mon geste, pouvant prendre un jeu pour des attouchements. Enfin je suis soulagé : la vérité est désormais établie et moi innocenté. [...] A la fin de son audition, je prends du reste la parole, et en larmes, lui lance : Sébastien, je t'aime ; j'ai trop travaillé, je te promets de ne plus travailler autant et m'occuper de toi. »

L’enfant s’est ensuite rétracté lors d’examens psychologiques en 2005, mais le 31 octobre, avant le procès en appel à Paris, l’ex femme de Marécaux et mère du gamin, a écrit ceci à l’un des avocats des enfants : son fils lui « a clairement exprimé qu'il continuait à avoir peur des réactions de son père et qu'il dissimulait la vérité afin d'être tranquille, de façon à pouvoir profiter des choses qui lui sont offertes. Cela me laisse perplexe mais me conforte dans ma position de croire que mon fils est "acheté", ce sentiment étant renforcé par la différence qui est faite entre les enfants ». Et le journaliste Valandré de poursuivre : « En lisant ce courrier, on constate que F. a vu son père trois fois avant son entretien avec le docteur Messerschmitt (qui s'est déroulé le 1er juin 2005), lors des vacances scolaires de Noël 2004, février et avril 2005 ; à cela s'ajoute un droit de visite et d'hébergement un week-end sur deux ». En novembre 2005, pourtant, il a fini par confirmer les actes sexuels, évoquant un «malentendu ».

Le 15 mai 2002, le fils de Marécaux avait déclaré au juge Burgaud que son père les frappait, l’a fait dormir à la cave de même que son frère aîné à la suite d’une fugue car il « en avait marre de se faire taper », mais surtout que son père lui a touché le zizi sur et sous le pyjama, quand sa mère était absente, et qu’il le faisait exprès. La gamin se met alors à pleurer et ajoute qu’il a peur de parler car il ne veut pas faire de mal à son père et ne veut pas qu’il ne l’aime plus. Où l’on apprend aussi que, comme sa sœur, il évoque les soirées « fondues » au cours desquelles le gage était de faire le tour de la maison en slip et d’enlever ses vêtements. A la fin de l’audition, l’enfant déclare qu’il voudrait que son grand père arrête de lui dire « qu’il ne faut rien dire. Qu’il arrête d’intervenir dans [ses] affaires qui ne sont pas les siennes. Dimanche dernier il m’a dit qu’il ne fallait rien dire au juge à part que je voulais revoir mon père et ma mère. Il m’a fait jurer sur la tombe de mamie que je ne devais rien dire sinon que je voulais revoir mon père et ma mère ».

Marie-Christine Gryson a été vertement critiquée par les avocats de la défense, notamment parce qu’elle fait partie d’une association de défense des enfants et parce qu’elle aurait été partiale. Elle a fini par refuser de continuer à déposer et on a décidé de procéder à de nouvelles expertises des enfants, nouvelles expertises qui se sont avérées(p.8) « totalement convergentes avec les premières. Les experts maintiennent qu’on a affaire à des enfants manifestement victimes d’atteintes corporelles ».

En 2007, un rapport de l’IGAS (Inspection générale des affaires sanitaires et sociales) retraçait le passé médical de 14 des 17 victimes.  Selon Le Point, « pour cinq d’entre eux, dont les parents ont été reconnus innocents, l’Igas relève des indices évocateurs d’abus sexuels. Il ne s’agit pas de preuves mais seulement de signaux d’alerte qui justifient selon l’Inspection d’être pris en compte au nom de la protection de l'enfance ». Apparemment, le juge Burgaud n’avait pas réclamé l’ensemble des dossiers médicaux lors de l’instruction.

c)      Autres acquittés

Quant à celui des accusés qui est décédé en prison et a été innocenté, sa fille[9], placée en famille d’accueil depuis quelques années, l’a accusé en 2004 ainsi que 15 autres personnes, et des examens médicaux confirmaient qu’elle avait subi des abus sexuels antérieurs à ses 9 ans. Elle a aussi déclaré que son père avait tué une de ses demi sœurs. Ses jeunes frères et sœurs affichaient d’ailleurs des comportements ultra sexués, à la limite de violer d’autres enfants. Les faits se seraient notamment produits à La Tour du Renard, où vivaient aussi Badaoui et Delay. On y reviendra, mais l’ado a aussi parlé du meurtre d’une petite fille violée puis tuée : « c’est mon père qui me l’a dit il y a longtemps quand il remontait dans le camion », en sortant justement d’un immeuble de la Tour du Renard. Plus tard, la petite a expliqué à son assistante maternelle qu’on l’a menacée de « lui faire la peau » si jamais elle parlait.

Dans le dossier d’Outreau, si on considère les témoignages des enfants et de certains adultes, on dénombre pas moinsde 27 victimes présumées qui n’ont pas été citées aux procès de St Omer de Paris. Elles peuvent donc encore porter plainte (pour les viols seulement) pendant 10 ans après la majorité, donc jusqu’à 28 ans. A noter que la loi a été modifiée en 2004 (mais elle n’est pas rétroactive), et désormais c’est jusqu’à 38 ans pour les viols, et c’est toujours 21 ans pour les agressions sexuelles (attouchements etc. sans pénétration) sauf en cas de circonstances aggravantes[10](dans les cas concernés il y aurait bien circonstances aggravantes), auquel cas la prescription est portée à 10 ans après la majorité.

Jacques Thomet a donc lancé récemment un appel à ces victimes présumées, au cas où elles voudraient parler aujourd’hui. Mais, beaucoup plus d’enfants ont été cités au cours de l’instruction.

Au cours de son travail pour son livre au sujet de l’affaire, Jacques Thomet a mis la main sur un rapport de l’IGAS(Inspection Générale des Affaires Sociales), dans lequel « Quatre des treize acquittés d’Outreau sont cités comme de présumés auteurs de viols ou de sévices sexuels contre des enfants, dans un rapport confidentiel de l’IGAS réalisé après le procès et resté secret », et ces faits étaient différents de ceux qui étaient concernés par les procès dits d’Outreau. Et le journaliste d’ajouter : « Au-delà, au moins 23 adultes n’ont pas été poursuivis malgré les preuves contre eux, dont un médecin et une infirmière, selon le rapport de l’Inspection générale des services judiciaires (IGSJ) publié en juin 2006. Les preuves de pédophilie contre ces deux adultes sont entre mes mains ».

d)     Les rétractations

Enfin, et pour conclure avec ce -trop court- chapitre sur les victimes d’Outreau, il faut évoquer ces « rétractations » des enfants au fil des interrogatoires au tribunal. Car, ce qui est étrange, c’est la crédibilité à géométrie variable qu’on a accordée aux enfants et aux principaux accusateurs : on les a crus quand ils désignaient ceux qui avaient avoué, pas quand ils désignaient les autres, ou bien on les a crus quand ils se sont rétractés, mais pas quand ils se disaient victimes d’abus.

Et même en 2012, l’ex avocat de Roselyne Godard, Me Dupond Moretti, cité par Fréderic Valandre, écrivait dans son Bête noire « Condamné à plaider », que lors du procès en appel, « les enfants sont venus, l’un après l’autre, dire qu’ils avaient menti ». Ce qui est faux puisque trois seulement se sont rétractés, et ces trois-là accusaient le prêtre Dominique Wiel[11]. L’aînée des Lavier, quant à elle, ne s’est rétractée qu'après le procès en appel.

Pourtant, au début de l'instruction, nombre de gamins ont refusé de dire quoi que ce soit aux enquêteurs. Beaucoup des victimes reconnues ont commencé par nier avoir été victimes de quoi que ce soit, comme l’affirmaient les enfants Delay. Certains ont aussi affirmé avec force que leurs parents étaient gentils et qu’ils les aimaient.

Par exemple, l’aînée d’un des couples impliqués qu’on appellera X pour lui et Y pour elle, interrogée le 23 février 2001 (elle allait avoir 8 ans), a bien reconnu qu’elle connaissait les Delay qui sont des voisins. Mais, elle a d’abord dit n’être « jamais » montée chez eux seule, et n’y avoir été une seule fois, quand ses parents sont venus boire un café chez les Delay. Parfois Mme Delay lui donnait des glaces ainsi qu’à sa sœur, mais la petite précise bien à l’enquêteur qu’elle restait devant la porte. Elle ajoute que les Delay « étaient gentils tous les deux ».

Quand on lui demande « ton beau-père [X] est gentil avec toi ? », elle répond lors de ce tout premier entretien : « oui, je l’aime comme mon vrai père ». Aucun geste déplacé n’est mentionné par la petite, X ne l’a « jamais » touchée. Elle n’a jamais vu aucune trace de coups sur ses sœurs. Quant à sa cadette de quatre ans, interrogée le même jour, elle ne répond pas quand on lui demande si X est gentil avec elle et sa sœur. Un peu plus tard au cours de cette audition, elle dit qu’elle n’aime pas X et qu’elle n’est jamais allée chez des voisins.

Bref, lors des premiers interrogatoires, bien souvent, aucun élément répréhensible n’apparaît. C’est presque le contraire, d’ailleurs. Les enfants ne veulent pas parler, en l’occurrence parce qu’ils ont été menacés.

Pourtant, les examens médicaux réalisés en juin 2001 sur la petite et ses frère et sœurs ont montré que les deux aînées souffraient d’infections vaginales et que leur frère encore bébé avait des anomalies au niveau de l’anus.

Le 8 octobre 2001, la cadette de X et Y est à nouveau interrogée. On lui demande si son père lui a « fait bobo », elle répond « oui », et met sa main sur son sexe et sur ses fesses. Elle explique qu’il lui « a craqué [sa] culotte », et qu’il lui a fait mal. Elle dit que d’autres Monsieurs ont fait ça, ainsi qu’à sa sœur.

Le lendemain, l’assistante maternelle de la petite explique qu’elle a accompagné les deux sœurs aux toilettes lors de leurs auditions de la veille. Elle signale que la sœur aînée a incité sa cadette à se taire devant les policiers. D’après le PV, la sœur aînée a dit à sa cadette « que les monsieurs allaient la faire pleurer et lui dire que son père l’avait violée. Elle a ajouté que son père ne l’avait pas violée et que [d’autres enfants concernés par l’enquête] avaient inventé l’histoire. Elle a ajouté à sa sœur de dire surtout que papa et maman n’avaient rien fait ».

En février 2002, soit un an environ après le début de l’affaire, l’aînée de X et Y, alors placée avec sa cadette chez une assistante maternelle comme presque tous les enfants impliqués dans l’instruction, commence à sa confier à celle qui la garde depuis plusieurs mois.

La gamine aurait donc expliqué à son assistante maternelle que X « la faisait se déshabiller et prenait ensuite des photos les jambes écartées », que leurs parents leur demandaient de les filmer pendant qu’ils faisaient l’amour, que son père « mettait ses doigts dans son devant et dans son derrière ». L’assistante maternelle ajoute devant le capitaine de police : « Elle a fini en disant que son beau-père l’avait violée et qu’il avait mis son sexe dans son derrière et son devant. Elle me disait [que sa sœur] avait subi la même chose après que ses parents aient été entendus par les services de police ». La petite avait en outre très peur de se faire disputer après avoir parlé.  

Dans une lettre qu’elle écrit à son assistant socio éducatif, du haut de ses 9 ans, l’enfant tient les mêmes propos : « Mon père un coup il m’a attachée à son lit et m’a écarté mon devant pendant que ma mère filmait », et elle parle aussi d’un viol commis par X et par Delay en même temps, pendant que Y et Badaoui filmaient. Trois hommes et trois femmes étaient présents à ce moment. Elle évoque ensuite un viol commis sur elle par trois hommes « en même temps », « deux dans [son] devant et un dans [son] derrière (…) Après ça a été les femmes » qui l’ont violée à leur tour pendant qu’on la tenait par les bras. Il faut préciser que pour les avocats de la défense, ce témoignage est bien trop gros pour être vrai. Le tribunal a considéré qu’une partie des propos de la petite étaient vrais et pas l’autre partie, puisque la moitié des personnes qu’elle désigne sont libres aujourd’hui. On ne sait par conte pas vraiment pourquoi certains faits ont été retenus et d’autres pas.

L’enfant rencontre son assistant socio éducatif quelques jours plus tard, pour dire ce qu’elle et sa sœur ont vécu chez leurs parents. La nuit, elle fait des cauchemars dans lesquels Thierry Delay vient lui faire du mal en sortant de prison. L’assistant socio éducatif relate ensuite les parole de la petite : « mon père nous filmait. Il nous montrait son derrière. Il le faisait aussi avec Thierry quand il venait chez nous. Mon père nous demandait aussi de filmer quand il faisait l’amour avec ma mère. Il me prenait en photo avec un polaroïd quand j’étais toute nue ». Toujours au cours de cet entretien avec son assistant socio écducatif, la fillette évoque ensuite des attouchements filmés, deux viols commis par X sur elle sa sœur, une fois avant leur interpellation, une fois après.  Elle dit que X lui a « attaché les mains à la barre de son lit avec une ficelle ».

Interrogée par le juge en mars 2002, l’enfant dénoncera X, Delay et un autre homme avec sa compagne, sa mère Y et Badaoui. Une autre personne qui n’a pas été condamnée est encore mentionnée. Elle dit que les quatre enfants Delay étaient présents aussi. Elle précise qu’on lui faisait rater l’école « pour faire ça ». La petite évoque aussi la Belgique, et raconte de manière détaillée ce qui s’y serait passé.

Le juge lui demande pourquoi elle n’a pas parlé au début. Réponse: elle avait peur que sa mère et X ne la frappent lorsqu'ils sortiront de prison, mais qu’aujourd’hui elle parle parce qu’elle a « compris que Thierry, [X] et [sa] mère n’ont pas l’air de sortir de prison avec ce qu’ils ont fait » (ils en sont cependant sortis par la suite). L'enfant explique qu’elle a été menacée par ses parents et d’autres adultes : « ils m’ont dit que si je parlais, ils ont dit ‘on va recommencer à faire qu’est-ce que l’on a fait et ce sera encore plus fort’ ». Elle a été frappée (X et Delay lui ont « claqué la tête » sur une glace, si bien qu’elle a saigné du nez). Les films et photos pornos (qui font partie intégrante des orgies locales semble-t-il) sont également mentionnés.

En appel, cette enfant s’est rétractée, et là on l’a crue.

Il y a aussi les virées en Belgique, dont ont parlé plusieurs enfants de fratries différentes, dont l’aînée de X et Y. Mais la Belgique, finalement on a considéré que c’était bidon, et on a jeté le bébé avec l’eau du bain[12]. Tout ce témoignage a été mis de côté. J’ai mis le détail de ces propos des enfants pour qu’on comprenne que les rétractations faites lors du procès en appel par l’aînée (mais jamais par la cadette) et les dénégations du début, ne sont pas à prendre plus au sérieux que ce qu'elle a dit devant le juge ou écrit dans ses lettres.

Ce qui est troublant dans cette histoire de « crédibilité » des témoignages, c’est qu’on ne comprend pas bien à quel titre les rétractations finales seraient plus valables que les révélations détaillées de la petite dans ses lettres ou lors de ses auditions. Surtout dans un contexte pareil, où les menaces sont très claires, et où l’ambiance des procès n’a certes pas favorisé les confidences des gamins.

De plus, certaines études tendent à montrer que quand on dit à un enfant qu’il ment, il a une forte tendance à se rétracter[13]. On imagine aisément ce qu’il en est pour des enfants placés dans le box des accusés, passés sur le grill par 19 avocats pendant des heures. Pour Marie-Christine Gryson, les « trois rétractations des enfants d'Outreau au procès en appel, ne sont tout simplement pas fiables psychologiquement compte tenu des circonstances effrayantes dans lesquelles elles ont été obtenues. Les enfants, 5 ans après les faits, ont été interrogés avec brutalité, selon les témoins, par les avocats de la défense des accusés ».

Quant aux rétractations de Myriam Badaoui[14], qui nécessiteraient un ouvrage à elles seules, elles sont également difficiles à interpréter compte tenu des éléments contenus dans le dossier. Marie-Christine Gryson rappelle que Badaoui a dit vouloir disculper de nombreux co accusés car elle ne supportait plus de voir ses enfants interrogés sans aucun égard par les avocats de la défense dès qu’ils citaient d’autres auteurs que leurs parents : « Pendant l'instruction, les récits de quatre adultes recoupaient ceux des enfants. C'était effectivement lors de la réactivation des scènes traumatiques que les enfants citaient des noms (« Un tel était là, un tel faisait cela, etc. »). De leur côté ces accusés donnaient des descriptions de scènes totalement convergentes. Puis trois d'entre eux se sont rétractés. Myriam Badaoui les a momentanément suivis au premier procès, puis définitivement au second. Lors de l'instruction elle avait déjà souhaité « prendre tout sur son dos » car il y avait selon elle «trop de violence». Comme elle l'a expliqué aux assises de Saint-Omer, elle ne supportait plus de voir ses enfants, des heures durant, se faire brutaliser parles 19 avocats de la défense, à chaque fois qu'ils désignaient d'autres personnes que les quatre ayant reconnu les faits. Il fallait que tout cela prenne fin. Durant quelques jours elle est donc revenue sur ses déclarations ».

De fait, tout au long de l’instruction, les quatre principaux accusateurs adultes ont mis en cause certaines personnes, puis se sont rétractés en raison de menaces ou de craintes, ava,t de répéter leurs accusations. Finalement, Myriam Badaoui s’est rétractée lors du procès en appel, faisant voler en éclats une accusation qui reposait alors essentiellement sur la parole des enfants.



[1] Le SAP (syndrome d’aliénation parentale) a été inventé par un pédophile dénommé Gardner pour ne pas tenir compte des accusations d’abus sexuels faites par les enfants lors de procédures de divorce. Ledit syndrome, qui n’a aucun fondement scientifique, est évidemment fort contesté.

[2] Fin 2011, il a été nommé expert psychiatre auprès de la Cour Pénale Internationale, et il est aussi expert auprès de la cour de d’appel de Versailles et de la cour de cassation.

[3] Par la suite, il a « reconnu » devant la commission parlementaire sur l’affaire Outreau ne « pas avoir eu assez de doutes » sur ce que disaient les enfants. Il a été radié de la liste des experts de la Cour de cassation par le ministre de la Justice de l’époque pour avoir dit lors du procès en appel de 2005 que quand « on paye des expertises au  tarif d'une femme de ménage, on a des expertises de femme de ménage ». Viaux a en effet été laminé médiatiquementmais pas seulement.

[4] Le montant exact perçu par chacun est secret, mais « le montant moyen de l’indemnisation est de l’ordre de 57 euros par jour (oscillant en fait entre 37 et 107 €. Une exception notable est celle des acquittés d’Outreau, qui se sont vus proposer une indemnisation de 4000€ par jour, qu’ils ont refusée. Après versement d’une provision de 250.000 €, une négociation a eu lieu, avec une clause de confidentialité qui leur interdit de révéler les montants perçus. Source : Le Guide de la défense pénale, 5e éd., Éd. Dalloz, oct. 2007 ». On sait que Pierre Martel, chauffeur de taxi accusé par différents enfants, a touché 600.000€ pour 30 mois en prison (soit 20.000€ par mois de prison !!!), indemnité négociée chez le ministre de la Justice lui-même ! Karine Duchochois, qui n’a pas fait de prison, aurait touché 150.000€.D’autres accusés auraient perçu 1 million d’euros, c’est du moins ce qui avait été demandé par la plupart d’entre eux.

[5] C’est à sa sortie de prison qu’une association de Boulogne, la Maison des enfants de la marine,  aide Chérif et l’envoie au Senegal pour démarrer une nouvelle vie, qui semblait d’ailleurs lui convenir.

[6] Ils ont été condamnés pour des violences sur des enfants (10 mois et 8 mois de prison avec sursis) de la famille, mais ont été acquittés en ce qui concerne la corruption de mineurs malgré la saisie de plusieurs vidéos… Même le parquet n’avait demandé que 18 mois avec sursis pour les deux. Les avocats du couple ont, semble-t-il, beaucoup joué sur les vices de procédure.

[7] L’aînée des enfants Lavier,  qui en réalité n’est pas la fille de Franck, avait déjà parlé à l’époque des faits commis par son père, ce que d’autres gamins avaient confirmé, dont sa sœur. Mais, on a considéré que ces déclarations étaient fausses. Aujourd’hui, l’aînée déclare qu’elle n’a jamais été violée.

[8] Pour « corruption de mineurs », tout ce petit monde risquait jusqu’à 7 ans de prison et 150.000€ d’amende. En l’occurrence, les enfants présents sur la première vidéo datant de mars 2009 avaient 4 et 7 ans. Pour leur défense, en gros, les Lavier ont expliqué qu’ils ne pensaient pas que s’exhiber et mimer des scènes de sexe devant des gamins était puni par la loi.

[9] Elle ne fait pas partie des enfants victimes dans le cadre du réseau de Badaoui et Delay.

[10] sur un mineur de moins de 15 ans, sur une personne vulnérable, en raison de son âge, d'une maladie, d'une infirmité ou d'une déficience physique ou psychique ou d'un état de grossesse, par un ascendant légitime, naturel ou adoptif (inceste) ou par tout autre personne ayant autorité sur la victime, par une personne qui abuse de l'autorité que lui confèrent ses fonctions, avec menaces ou usage d'une arme, par plusieurs personnes agissant en qualité d'auteurs ou de complices (viol collectif), et lorsque l'agression est accompagnée de tortures ou qu'elle a entraîné mutilation, infirmité ou mort.

[11] Deux se sont rétractés lors de l’audience à huis clos, un autre à part.

[12] Pourtant, au moins quatre enfants ont évoqué la Belgique et les partouzes parfois zoophiles qui s’y déroulaient. D’autres ont seulement évoqué des trajets « très loin ». Deux enfants Delay ont même été en reconnaissance sur place, et des concordances troublantes se sont fait jour. Mais, faute de temps ou de moyens, on n’a pas cherché davantage. PPour l’opinion médiatique, cette histoire était impossible. Au sujet de la Belgique, le journaliste Fréderic Valandré écrit « Faut-il en conclure qu’il ne s’est rien passé en Belgique ? Ce n’est pas si simple. « Un enfant qui ne fait pas partie de la fratrie Delay m’a expliqué qu’ils étaient emmenés de nuit dans le coffre des voitures. Ils étaient terrorisés, persuadés qu’on allait les tuer, indique Marie-Christine Gryson-Dejehensart, la psychologue clinicienne et expert près la Cour d’Appel de Douai qui a examiné dix-huit enfants dans cette affaire. Les scènes qu’ils décrivent comme ayant été photographiées n’étonnent pas les spécialistes de la cybercriminalité, ni les experts qui ont eu à traiter ce type de révélations. ».

De fait, l’enfant qui évoque précisément des faits en Belgique et qui n’est pas de la fratrie Delay a déclaré au juge en mars 2002 «Ils ont dit à ma mère qu’ils nous ont amené en Belgique. Après, c’était au tour [de ses sœurs] c’était chacun son tour ». L’enfant raconte y être allé par les mêmes moyens que ce que décrivent les autres enfants, et précise « quand on revenait de Belgique [un homme qu’elle identifie parfaitement] donnait de l’argent à ma mère parce qu’il m’avait emmenée. C’était des billets de 100 ou 200F. Il y avait deux billets ». L’enfant précise s’être rendu en Belgique « deux out rois fois dans une petite maison », toujours avec les mêmes accompagnateurs. Badaoui a aussi parlé de la Belgique, mais une écoute au parloir lors d’une rencontre entre Thierry Delay, sa mère, sa sœur et son beau frère s’est également avérée instructive. Quand ils évoquent les charges pesant sur Delay, celui-ci explique « ben ouais, parce que maintenant c’est du proxénétisme, alors ça va encore plus haut, là… Ah oui, comme j’ai été en Belgique avec les enfants, avec mon taxi ». Ce à quoi la mère répond sobrement : « ça fait beaucoup quand-même ». Elle lui demande s’il a vendu ses enfants, et Delay répond « ouais ». – Pour avoir des sous ? Réponse de Delay : « pour avoir des sous ».

[13] « En effet, il s'avère que les rétractations d'enfants sont plus fréquentes que chez les adolescentes3. On le sait depuis la publication des travaux de SUMMIT qui dès 1983 avait bien repéré que ce traumatisme là, avait des spécificités telles que celle-ci : dès qu'on met en doute sa parole, par pression, intimidation et même par volonté de bien faire l'enfant est tout aussitôt pris d'un vécu d'irréalité qui provoque la rétractation. A cela s'ajoute l'ardent souhait d'avoir été victime, non pas de viols réels, mais d'un horrible cauchemar. L'adulte peut aisément lui suggérer, pour des raisons qui ne sont pas forcément malveillantes, que c'est le cas, qu'il a forcément rêvé, au grand soulagement - provisoire - de l'enfant... », expliquait Marie Christine Gryson.

[14] Badaoui s’est rétractée lors du procès en appel à Paris, innocentant 13 de ses coaccusés. Cette fois, on la croit…

 

 

 

Par Ceri

Source: Donde Vamos

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