Samedi 18 février 2012 6 18 /02 /Fév /2012 14:01

 

Syrie: révolution pour le fun et le profit

 

Dès la première stupeur du « Printemps Arabe » passée, les regards experts ont commencé à se tourner vers les différents pays de la région.

Alors que l’Égypte prenait le relais de la Tunisie en attirant sur elle tous les projecteurs médiatiques internationaux, les géopolitologues et autres experts de la scène moyen-orientale ont commencé à analyser pays par pays tentant de déterminer qui serait le prochain sur la liste.

Les Yéménites étaient déjà sur les rangs, mais de nature polie, ils avaient décidé de temporiser leur révolution pour laisser aux Egyptiens la priorité. Les Jordaniens commençaient à s’agiter un peu. Et le roi d’Arabie Saoudite commençait à distribuer des cadeaux à tour de bras pour calmer sa population.

A ce moment là, peu de gens pariaient sur la Syrie.

Le 31 janvier 2011, Bachar Al-Assad se fendait d’une interview dans le Wall Streel Journal ou il affirmait, parlant des événement: « Nous sommes hors de tout cela« . Le 9 mars de la même année, Bachir El-Khoury écrivait dans l’Orient-le-Jour, un journal libanais difficilement soupçonnable d’accointance pro-syrienne, un article au titre évocateur : « Pourquoi la Syrie ne tremble pas ? »

Et pourtant …

Le 17 mars 2011, le Conseil de sécurité vote l’intervention en Libye. Le jour même, une source diplomatique arabe qui m’indique :

Cette décision libyenne est en fait un message à destination de la Syrie

Le 18 mars, la révolte en Syrie qui était restée sporadique jusqu’à là devient « massive », et la répression prend le même chemin.

La révolution syrienne est lancée.

 

Digression autour de la théorie du complot

Le 30 mars 2011, Bachar fait son premier discours post-déclenchement de la révolution à la télévision syrienne. Il est tout sourire. Chacune de ses assertions est appuyée par des membres de l’assistance, venant tour à tour des différentes communautés syriennes. Son discours sera articulé autour de deux grand axes : “Nous allons faire des réformes” et “la révolution est un complot de l’extérieur”.

Pour ceux qui ont suivi les discours de Moubarak et de Kadhafi, l’assertion laisse de marbre. Pourquoi les dictateurs pensent-ils pouvoir nous faire gober ces thèses d’un autre temps ? Les arguments de Moubarak n’ont pas tenu plus de quelques semaines, et le peuple unifié sur la place Tahrir lui a démontré qu’il n’était bon qu’a prendre sa retraite à Sharm el Cheikh. Quand à Kadhafi, la radicalisation de son discours a entraîné la radicalisation de l’opposition. Des lignes de fissures sont apparues dans la société libyenne et la révolution s’est transformée en guerre civile larvée, blocs tribaux contre blocs tribaux.

En Syrie, les choses ne sont pas aussi claires. Bachar bénéficie encore du soutien d’une part importante de la population. Et si pendant longtemps les attaques contre les forces armées et de sécurité syrienne ont été occultées dans nos médias à l’écart de tout soupçon, la militarisation d’une part de la rébellion est dorénavant évidente.

Alors … Complot ou pas complot ?

Lecteurs, désolé de vous décevoir, je ne me lancerai pas dans le débat géopolitique trollesque du moment. Je me contenterai de renvoyer, dos à dos les partisans d’un régime honni par une grande part de sa population et prêt à tout pour s’agripper au pouvoir … et les va-t-en-guerre médiatiques, habitués à nous régurgiter la bouillie que leurs mères impérialistes leur ont consciencieusement prémâché.

J’orienterai les premiers vers cet article intitulé : « Pour en finir en Syrie avec la théorie du complot« . Vous pourrez y lire les humiliations et les frustrations, subies par le peuple syrien depuis des années. Humiliations qui ont poussées une grande partie des déshérités syriens dans la rue pour affronter chars et services de sécurité au péril de leur vie.

Quand aux seconds, je les orienterai vers ce câble diplomatique écrit par l’ambassadeur américain à Damas, en 2006. Vous pourrez y constater que l’Amérique cherche depuis de longue années à déstabiliser et affaiblir le régime. Analysant point par point les faiblesses de l’establishment syrien dans le but avoué de le pousser à la faute, le câble affirme :

Alors que les conséquences de ses erreurs sont difficile à prédire et que les bénéfices peuvent varier, si nous somme prêts à agir rapidement pour tirer avantage des opportunités qui pourraient apparaître, nous pourrions impacter le comportement du régime là où cela importe – Bachar et son cercle restreint.

Alors qui croire ? A l’heure où les tambours de la propagande retentissent, à qui se fier ?

Un peu de mise en relief peut-être ? Un peu de distance par rapports aux différents acteurs de cette crise pourrait-elle nous aider ? Je vous invite à me suivre dans une petit balade géopolitique de la région. Une promenade qui sera forcement incomplète, forcement subjective, mais qui pourrait vous apporter de nouveaux éclairages, et vous rappeler quelques évidences.

Pour le reste, vos opinions vous concernent et j’espère pour vous que « Reflets.info » n’est pas votre seule source d’information.

 

Israël : L’ennemi héréditaire

Nous observons une situation de crise, alors commençons par nous pencher sur le seul pays qui soit en état de guerre avec la Syrie : l’état d’Israël.

Les deux pays ont, entre 1991 et 2000, essayé de négocier la paix. Mais la mort de Hafez El Assad a détérioré la situation. Depuis, malgré une réelle bonne volonté syrienne la situation stagne. La Syrie exige la restitution du plateau du Golan occupé depuis 1967. Israël exige de la Syrie qu’elle arrête d’aider les groupes qu’il considère comme terroristes (Hamas et Hezbollah), avec en ligne de mire l’Iran. Et la situation se tend. En 2007, Israël bombarde une station de recherche nucléaire en territoire Syrien. De nombreuses menaces fusent.

 

Manifestation syrienne sur le Golan, lors des célébrations de la Nakba (2011)

 

Revenons à la révolution syrienne de 2011. Le régime se retrouve face à une crise existentielle comme il n’en a jamais connu. Qu’en disent les dirigeants Israéliens ?

« On va attaquer l’Iran »

Vous avez sûrement du vous en rendre compte, en Israël, l’Iran c’est une obsession. Les politiques montent les uns après les autres au créneau, affirmant qu’il va être trop tard. Mais sur la crise syrienne … le silence.

L’important c’est l’Iran.

 

De Qom au Sud-Liban : la consolidation de l’arc chiite

Partons pour Qom.

Les iraniens vivent sous pression occidentale, israélienne et onusienne depuis de longues années déjà. Et jusqu’à présent cela leur réussit plutôt bien. Les invasions américaines en Afghanistan puis en Irak leur ont ôté quelques grosses épines du pied. Leur diplomatie efficace joue des incohérences et de l’arrogance de l’occident. Et le programme nucléaire avance. Il en va, pensent-t-ils, de la souveraineté nationale.

Maîtrisent-ils vraiment cette stratégie de tension ?

 

Visite d'Ahmadinedjad à l'usine d'enrichissement de Natanz

Car tension, il y a. Multiples sanctions internationales. Quatre scientifiques du nucléaires assassinés en deux ans. Une attaque informatique, Stuxnet. La péninsule arabique qui s’unifie et qui a analysé les soulèvements chiites avec la grille de lecture de la manipulation et d’un avertissement de l’Iran. La course à l’armement bat son plein et Israël clame haut et fort, une fois de plus, qu’il va bientôt frapper. What else ?

Pour les iraniens, la bonne nouvelle, c’est l’Irak.

Depuis que le retrait américain est devenu réalité, la donne politique a évolué. Les partis de « la résistance à l’occupation » perdent leur raison d’être. Les politiques sont dos au mur. L’avenir du pays est loin d’être certain, mais il sera irakien. De nouvelles alliances se dessinent et une nouvelle stabilité doit être trouvée.

Le 11 novembre dernier, après huit moisi de paralysie politique, Nouri Al Maliki estreconduit au poste de premier ministre. Soutenu par l’ »Alliance Nationale » chiite et les partis kurdes, Maliki est appuyé pragmatiquement par Washington etTéhéran. Avec la perspective du retrait américain, la crainte des violences entre communautés refait surface. Le 19 décembre 2011, éclate l’affaire Hashimi.

Tariq al-Hashimi, vice-président et figure politique importante sunnite, est accusé de terrorisme. Les autorités produisent des témoignages de ses gardes du corps. Un séisme politique et un coup dur pour la communauté sunnite. Depuis le 31 décembre 2011, L’Irak est livré a lui même. Et dans la toile des nouvelles alliances qui se nouent le poids de la communauté chiite unifiée par ses intêrets communs commence à se faire sentir.

Pour le régime Syrien, la bonne nouvelle c’est aussi l’Irak.

Contrairement aux autres pays de la ligue arabe, l’Irak et le Liban se sont prononcés contre toute sanction imposé à la Syrie.

Nouri Al maliki s’est rapproché de la position russe et a proposé a Barack Obama de servir d’intermédiaire avec Bachar Al Assad en vue de ré-ouvrir le dialogue entre ligue arabe et Syrie. L’Arabie Saoudite et le Qatar ont été outrés par cet affront. Le président irakien a reçu le feu vert de Obama et a accepté au passage de porter les messages du président américain aux Iraniens.

 

Maliki et Hashimi assis face à face.

Sur le plan économique, lorsque l’accord de libre échange avec la Turquie a pris du plomb dans l’aile, et que les sanctions internationales ont commencé à tomber, les syriens ont eu l’opportunité de réorienter leur économie vers un Irak bien plus amical. Un accord de libre échange serait actuellement en préparation. Pour une économie syrienne habituée a fonctionner sous sanctions occidentales, très peu endettée (8% du PIB) cette opportunité a permis de tenir … jusqu’à maintenant.

Déplaçons-nous vers le Sud Liban et vers Beyrouth. Le Hezbollah, parti politique libanais et mouvement de résistance chiite domine la scène politique libanaise. Et si ce pays a été au cœur des stratégies de tensions occidentales depuis 2005, il a jusqu’à présent réussi a maintenir péniblement une certaine forme de stabilité. Najib Mikati, milliardaire et magnat des télécoms a été nommé premier ministre avec le soutien du Hezbollah et des chrétiens de RPL le 25 janvier 2011. Il défend la neutralité forcée de son pays dans la crise syrienne.

Mais comment le Liban pourrait-il être neutre ? Avec le Hezbollah et sa puissante force armée, soutien pragmatique du régime de Bachar Al Assad ? Le leader du parti du Dieu, Hassan Nasrallah s’est exprimé le 7 février durant les commémorations de la naissance du prophète Mohammed.

Il a réitéré le soutien de son parti au régime de Bachar Al Assad et a accusé les pouvoirs occidentaux et les autocraties arabes d’utiliser les manifestations pour changer le régime et miner les courants de résistances.

Il a affirmé :

« L’opposition en Syrie a refusé les réformes et le dialogue, ce qui a déclenché une guerre civile, pas une guerre sectaire. [..] Ceux qui tiennent à la Syrie devraient engager le dialogue sans conditions »

Rejetant les accusations selon lesquelles les combattants du Hezbollah interviendraient aux cotés du régime syrien pour réprimer la révolution, il a appelé les musulmans sunnites et chiites à s’unir pour déjouer les plans américains dans la région.

 

Discours de Hassan Nasrallah le 07 fevrier 2012

Comment croire en la parole du chef d’un mouvement dont la branche armée est qualifiée de terroriste par l’Union Européenne ? Cette parole a au moins le mérite d’avoir été prononcée. L’histoire jugera. Car d’autres forces ne s’expriment pas sur la question et en creusant un peu, il est possible de trouver les traces d’autres combattants libanais, s’infiltrant en Syrie pour  se battre.

Dans une enquête de terrain menée par un journaliste de Al Akhbar sur l’ASL (Armée syrienne libre), l’auteur souligne la présence de nombreux drapeaux du « Mouvement du Futur » et la présence de combattants étrangers au coté de la résistance syrienne. Le « Mouvement du Futur » est un acteur incontournable de la scène politique libanaise, grand défenseur de la communauté sunnite, à la pointe des critiques envers la Syrie depuis 7 ans … et accessoirement allié indéfectible de l’Arabie Saoudite au Liban.

Il va être temps pour nous de partir vers le Golfe persique.

 

Nouvelles coopération dans le golfe : le GCC à la manœuvre

 

Si les révolution dans les pays arabes ont bouleversé la donne géopolitique de la région sur de multiple plans, un acteur diplomatique a émergé et a fait un pas sur le devant de la scène : il s’agit du  GCC (Conseil de Coopération du Golfe). Cette entité politique, parrainée par l’Arabie Saoudite et incluant les pays du Golfe persique dont le Qatar, a été à la pointe du « containement » de la vague du printemps Arabe. Intervention au Bahreïn, prise en main de la crise yéménite. Lorsque les dirigeants saoudiens ont vu Mubarak lâché en plein vol par son parrain américain, ils ont du se dire « No pasaran« . Le temps d’une diplomatie plus active était venu.

Le 19 décembre 2011 s’est tenu, à Riyad, un sommet du GCC. Pour une fois, tous les dirigeants des monarchies étaient présents. Intégration économique, marché commun, force militaire commune : l’intégration a avancé à grands pas. Et si la sécurisation de la péninsule arabique a été la priorité, le réveil des pétro-monarchies du Golfe s’est aussi traduit par une politisation de la ligue arabe.

 

Sommet du GCC le 19 décembre 2011

Le 17 novembre 2011, la Ligue Arabe, organisme pourtant souvent qualifiée de faible, adopte contre la Syrie des sanctions jusque-là inédites dans son histoire. Sous l’impulsion du Qatar et de l’Arabie Saoudite, elle rompt avec sa politique de non-ingérence. Des tracts circuleront dans les rues du Caire célébrant la mort de cette organisation. Pourquoi un tel changement de direction ? Un journaliste de Al Akhbar affirme dans un article du 20 novembre 2011 :

Ce n’est pas la confrontation actuelle entre le régime et les manifestants pro-réforme en Syrie qui préoccupent les pays Arabes. [...] Les diplomates de ces pays ne mentionnent pas la situation interne quand ils font leurs calculs. Ils parlent de scène régionale et du besoin de changements dans le but de créer de nouvelles options.

Car ce qui inquiète ces autocrates du Golfe, c’est encore un fois l’Iran, grand concurrent régional et son influence sur les populations chiites des ces émirats ( 70% au Bahreïn, 25% en Arabie Saoudite). En mai puis en avril 2011 Abu Dhabi fait passer deux propositions américaines à Damas : assistance économique, paix avec Israël en échange d’un éloignement entre Damas et ses alliés régionaux. Celles-ci sont encore une fois rejetées. Le printemps arabe, une occasion de créer de nouvelles options ?

Fin décembre 2011, sous les pression russes, le régime syrien consent finalement à recevoir des observateurs de la ligue Arabe. Durant leur premier mois d’activité, de nombreuses rumeurs courent sur leur mission : le chef soudanais de la mission, le lieutenant Général Mohamed Ahmed Mustapha al-Dabi serait coupable de crimes de guerre, les observateurs auraient besoin d’être entraînés … Le 30 Janvier, ils remettent leurs premiers résultats : une rapport tout en nuance, qui selon les rumeurs a faillé être enterré.

 

Observateurs de la ligue arabe

Que lire dans ce rapport ? La mission déplore d’abord la campagne de décredibilisation dont elle a fait l’objet. Elle signale les manquements de certains observateurs, les demandes de financement abusives et les contournement de la mission par certains de ses membres. Le premier constat est d’abord le manque de moyen : moyens de communication, de protection de type militaire.

Citons maintenant quelques passages :

« La mission a déterminé la présence d’une entité armée non mentionnée dans le protocole »

L’évolution de la situation est attribuée :

 » à la force excessive utilisée par les forces du gouvernement Syrien pour répondre aux manifestations » [..] « Dans certains zones, cette entité armée a réagi en attaquant les forces de sécurité et les citoyens, entraînant le gouvernement à répondre avec encore plus de violence ».

« Les observateurs ont notés que certains groupes armés utilisent des fusées éclairantes et des projectiles perce-armures ».

« A Homs, Idlib et Hama, les observateurs de la mission ont noté des actes de violence commis contre les forces gouvernementales et les civils [...] Un exemple de ces actes sont le bombardement d’un bus tuant huit personnes et en blessant plusieurs autres, le bombardement d’un train transportant du Diesel. [...] Un pipeline et un petit pont ont aussi été bombardés »

Nous pourrons enfin noter un décompte précis du nombre de prisonniers relâchés par le régime et de ceux qui se trouvent encore dans les prisons. Un décompte scientifique, nécessaire au milieu des torrents de propagande qui se déversent sur la Syrie.

« Dans certaines villes, la mission a ressenti l’extrême tension, l’oppression et l’injustice que le peuple Syrien est en train de vivre. Malgré cela, les citoyens pensent que la crise doit être résolue pacifiquement à travers une médiation Arabe, et sans intervention internationale. Ceci leur permettrai de vivre en paix et de poursuivre un mouvement de réforme complète, et apporter ainsi le changements qu’ils désirent. »

 

Alors ? Utile ou inutile cette mission d’observateurs de la Ligue Arabe ? Une information partielle, forcement tronquée mais qui a le mérite d’exister. Des observateurs indépendants enfin sur le terrain, des propositions d’extension de cette mission jusqu’au 23 février en y accordant plus de moyens.

 

Carte géographique de la ligue arabe

 

Qu’en pensent nos pays du Golfe, principaux architecte de cette Ligue Arabe 2.0 ? Pas que du bien !

Le 23 Janvier 2012, après avoir poussé à l’adoption de sanctions par la ligue et après avoir mis en avant cette mission d’observation, les pays du GCC décident finalement de s’en retirer « convaincus que les meurtres d’innocents vont se poursuivre et que le régime syrien ne se pliera pas aux résolutions de la Ligue arabe ». Un geste qui, d’après de nombreux analystes, aurait pour but de faire rentrer l’ONU et les occidentaux dans la danse.

Il est temps pour nous de quitter les abords du Golfe persique, et de nous diriger vers la capitales occidentales. Suivez le guide.

 

L’occident impérial : Bombs and Bullshit

Abordons maintenant la partie humoristique de cet article. Car il faut beaucoup de recul et  d’humour noir pour apprécier les grands discours de nos porte-paroles occidentaux.

Commençons par la France et son hyper président, Nicolas Sarkozy. Voici quelques passages de son discours à l’ONU :

En quelques mois, les « printemps arabes » ont fait se lever une immense espérance.

Depuis trop longtemps les peuples arabes soumis à l’oppression ont pu relever la tête et ont réclamé le droit d’être enfin libres. Avec leurs mains nues, ils se sont opposés à la violence et à la brutalité.

Mesdames et Messieurs, mes chers collègues, nous n’avons pas le droit de décevoir l’espérance des peuples arabes. Nous n’avons pas le droit de briser leur rêve.

Comment peut-on tenir un tel discours, alors que quelques mois auparavant, la France proposait des forces anti-émeutes pour juguler la révolte tunisienne ?

Comment soutenir de telles positions lorsque on vend des systèmes d’écoute à un dictateur, quelques jours avant de le bombarder ? Et que Bull/Amesys ouvre des bureaux à Téhéran ? Un prélude à un bombardement, comme en Libye ? La position française est pleine d’incohérence, ethiquement contestable, et pourtant appuyée par notre grand philosophe national Bernard Henry Levy, l’homme des interventions humanitaires en Libye et en Syrie.

Qu’attendre d’un homme qui soutenait de toute sa plume l’intervention israélienne contre le Liban en 2006 ?  Qui a été un des grands instigateurs de l’intervention française en Libye, tout en avouant, par méfiance pour Alain Juppé« avoir voulu le plus possible les tenir [Le Quai d'Orsay] à l’écart de ses initiatives sur le conflit libyen ».

Qui écrit un livre dont le titre est : « La guerre sans l’aimer ». Et qui parlant de Sarkozy, affirme :

« Si on pense qu’il a sauvé la Libye, pourquoi ne sauverait-il pas la Syrie? »

 

Bernard Henry Levy avec la légion étrangère

Remontons maintenant la chaîne de commandement impériale et dirigeons-nous vers le centre du pouvoir mondial, Washington. Ici, le bullshit est plus subtil, moins apparent. Obama est marketingement vendeur et l’administration américaine a géré le printemps Arabe de façon beaucoup plus fine. Moubarak a été lâché et les américains se retranchent maintenant derrière les discours humanistes et la communauté internationale. Leurs alliés Saoudiens ont décidés de se mettre en avant et de se salir les mains. A eux d’assumer leur part du sale boulot.

Et pourtant … Peut on faire confiance à un pays qui a décidé d’une intervention unilatérale en Irak sous un prétexte des plus fallacieux, intervention qui s’est soldée par plus de 120 000 morts civils pour les estimations les plus basses ?

Peut-on faire confiance à un pays, qui soutient , dans le Golfe, des régimes parmi les plus tyranniques de la planète, et qui leurs donne une carte « Maison Blanche »leur permettant de mettre en place leur répression à la maison ? Peut on faire confiance à un pays qui, après avoir soutenu un politique d’agression mondiale depuis 2001 à la recherche de l’ennemi public no1, finit par lui mettre dessus courant mai 2011, l’assassine et, sans aucunes preuves, jette son corps dans la mer, depuis un porte avion en « accord avec la tradition islamique » ?

Je laisse à chacun, l’opportunité de se faire un idée sur ces questions. Mais pendant que vous y réfléchirez, sachez que le complexe militaro-industriel américain ne chôme pas. Il tourne même à plein régime. Appliances Bluecoat en Syrie, bombes perce bunker surpuissantes livrées à Israël en novembre 2011, et enfin ce nouveau contrat signé avec les pays du Golfe pour Noël 2011, contrat qualifié du « plus gros contrat de réarmement en temps de paix de tous les temps » : 123 milliards de dollars d’armes, livrés à l’Arabie Saoudite. Tout ce qu’il faut pour pouvoir s’amuser, dans une nouvelle ère de conflits.

 

 

Sommet de l'OTAN

Nous avons passé en revue le croissant chiite, en cours de consolidation. Nous avons mis en lumière le renouveau géopolitique des pétro-monarchie du Golfe, et pris le temps de nous pencher sur leurs indéfectibles parrains occidentaux. Il est temps pour nous de repartir vers l’Est, pour aborder deux acteurs de premiers plans, acteurs qui pèsent de tout leur poids dans la crise Syrienne : Turquie et Russie.

 

Impérialisme ou humanisme : La Turquie 2.0

La Turquie de l’AKP est depuis quelques années, un espoir pour beaucoup de musulmans dans le monde. Une société laïque et séculariste, un gouvernement islamiste modéré issu du même courant de pensée que les Frères Musulman, gouvernement plébiscité à de nombreuses reprises par son peuple, une économie forte et en plein essor par ces temps de crises, une diplomatie pragmatique et pourtant sans concessions. Que demander de mieux ? Malgré ces points de bonne conduite, la reconnaissance européenne n’est jamais venue. Délais maintes fois repoussés, préjugés à peine caché : qu’à cela tienne, les turcs sont un grand peuple, et ils sont prêts à se forger leur propre carrure internationale, leur propre dynamique géostratégique … un nouvel empire ottoman ?

 

Erdogan, premier ministre turc devant un tableau de Atatürk

 

Arrive le printemps Arabe. La diplomatie Turque va, à contrario des diplomaties européennes, s’avérer cohérente. Parfois attentiste et pragmatique, elle aura maintenu le plus souvent une position de principe : soutien aux peuples et appel au retrait des dictateurs. Le modèle turc devient est en vogue et se retrouve cité comme l’avenir des nouvelles démocraties moyen-orientales …

C’est alors que le vent des révolutions atteint la Syrie voisine : un nouveau défi et un grand écart en perspective, entre principes et réalité du terrain. La Turquie est parmi la première à dénoncer la répression en œuvre en Syrie, et à prendre à contre-pied la diplomatie qu’elle mettait en œuvre envers ce pays depuis bien des années. L’accord économique avec Damas est gelé, l’opposition politique syrienne convoquée à Antalya. La Syrie va répliquer avec un réchauffement de la rébellion kurde du PKK. Ankara, pris dans l’engrenage ne peut plus s’arrêter : le gouvernement turc appelle à une zone tampon dans le nord de la Syrie, se met à maintenir des contacts actifs avec les frères musulmans syriens, et prévoie d’organiser une réunion internationale sur la question syrienne. Fini les relations de bon voisinage : la Syrie passera dans la sphère d’influence des turcs quitte à être détruite. Rarement un pays voisin n’a été aussi impliqué dans une révolution voisine.

Impérialisme ou pas ? Telle est la question.

 

Le blocage russe

Dans ce système géopolitique en équilibre complexe, un acteur important achève de verrouiller la situation : la Russie et son double veto onusien. Quelles sont ses intentions ? Sont-elles nobles ? Ou calculatrices ? Nous pourrions en discuter s’il les russes ne possedaient pas un intérêt stratégique fondamental pour eux en Syrie : le port de Tartous.

 

Le port russe de Tartous en Syrie

 

Tartous est le seul port russe en méditerranée, une donnée stratégique incontournable pour une ancienne puissance qui ne cesse de reculer sur tous les fronts. Depuis 2008, l’OTAN patrouille librement en mer Noire. La défense anti-missile américaine continue de se déployer en Europe. Si les russes soutiennent bel et bien le régime de Bachar Al Assad, ils soutiennent avant tout leur intérêts et luttent contre le « containement américain ». Pour lâcher le port de Tartous, les russes exigeraient d’énormes compensations.

La situation est bel et bien bloquée.

 

Despotisme VS Impérialisme

Cette promenade dans la géopolitique régionale nous a emmené loin. Pourtant pouvons nous prétendre avoir fait le tour de la question ? Lorsque l’on s’aventure à analyser les intérêts géostratégiques des puissances internationales, la pelote de laine semble dérouler ses fils à l’infini.

Un constat demeure : les crises qui agitent notre monde sont abordées avant tout sous le jour des intérêts personnels. Ces puissances pensent aux cartes géopolitiques qu’elles pourraient jouer. Aux gains à réaliser, à court, moyen et long terme. Les grands principes fondamentaux, l’humanisme et le soutien des peuples ne sont qu’une fine couche de peinture, à peine de quoi amuser la galerie.

Dans cette crise syrienne, le jeu des grandes puissances aboutit à une situation bloquée. La sommes des jeux géopolitiques s’annule. Se pourrait-il que cet état de fait soit en réalité l’objectif visé ? Les dictatures et régimes autocratiques sont aisément prédictibles. Les logiques d’appareils sont rapides à se mettre en place, la peur provoque rapidement un repli communautaire qui tend à achever de verrouiller la situation. Des soldats de l’armée régulière syrienne sont visé (plus de 2000 morts recensés). Très vite la répression se met en place, aveugle et soutenue par la propagande que les deux camps s’empressent de mettre en place.

Les morts s’accumulent, et le printemps arabe achève ainsi d’être enterré.

Lecteur…

Toi qui n’est ni une puissance géopolitique, qui n’as pas d’intérêt vital en Syrie. Toi qui suis l’évolution de la situation avec tes principes et ton humanisme : comment t’y retrouver ? Tu observe le despotisme, et la dictature en pleine action en Syrie. Mais à voir l’agitation, les discours et l’implication des diplomaties américaine, française, anglaise, tu te dit que quelque chose cloche. Comment les plus grand vendeur d’armes, responsables de tant de millier de morts à travers le monde pourraient-ils parler en ton nom ? La question est sensible, et je m’appuierai sur une tribune Joseph Massad, publiée dans Al Jazeera le 6 février 2012. Rappelant les appels « humanistes » à envahir l’Irak et les mettant en perspective avec le désastre qui a suivi, il conclue ainsi :

Nous n’avons jamais besoin de choisir entre l’impérialisme et le fascisme; Nous devons sans équivoque opter pour un troisième choix, qui a prouvé historiquement être efficace et bien moins coûteux quels que soient les sacrifices que cette voie exige : combattre le despotisme domestique et l’impérialisme simultanément (qui ont dans la plupart des cas une seule et même force), et soutenir les luttes locales pour une transformation démocratique et une justice sociale, qui ne soient pas financés et controlés par des tyrannies pétrolières du Golfe et leur maître impérial US.

 

Je vous avais parlé dans un article précédant de la dimension communautaire des pays du Machrek, préalable essentiel à mes yeux pour tenter d’appréhender avec plus de justesse les événements qui se trament las bas. C’était ici : Syrie : Machrek for dummies

Dans ce nouveau pavé, j’ai essayé d’aborder avec vous la dimension géopolitique de la crise syrienne. Nous avons parlé des intérêts divers qui sont à l’œuvre et essayé de comprendre comment ceux-ci tentaient de récupérer les aspirations légitimes d’un peuple. Mais il est un acteur que je n’ai pas encore abordé, l’acteur principal de cette crise complexe : la Révolution Syrienne elle même, vue par le peuple de Syrie. Et si vous montrez assez de patience, j’essayerai de revenir dessus pour comprendre et donner la parole, enfin, aux révoltés.

Stay tuned.

 

Source: Reflets-info

Par wikistrike.com - Publié dans : Politique internationale
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