Les traces d'une langue disparue (Pérou)
 Cette liste de nombres au dos d'une lettre du XVIIe siècle est la seule trace d'une langue inconnue qui existait à l'époque des Incas. © Jeffrey Quilter


Une lettre du XVIIe siècle, découverte au Pérou, est la seule trace d'une langue inconnue qui existait à l'époque des Incas. Questions à Jeffrey Quilter, archéologue à l'université Harvard, aux États-Unis.

 

Vous avez fait une découverte surprenante au dos d'une lettre du XVIIe siècle au Pérou. Quelle est-elle ?

 J.Q. Nous avons trouvé les traces d'une langue indigène totalement inconnue à cette époque. Il s'agit d'une liste de nombres en espagnol ou en chiffres arabes suivis de leur traduction dans ce langage. Elle était visiblement destinée à retranscrire comment on comptait dans cette langue. Cette découverte est importante car la plupart des langues qui existaient lors de la conquête espagnole en 1532 ont aujourd'hui disparu. D'abord parce qu'une grande partie de la population a été décimée par les guerres et les maladies qui ont suivi la colonisation. Mais aussi parce que, pour communiquer avec la population indigène, les missionnaires ont privilégié l'un des dialectes du quechua, le groupe linguistique parlé dans l'Empire inca. Au détriment d'autres langues parlées à l'époque, notamment par les peuples conquis par les Incas.

 

Où a été trouvée la lettre ?
J.Q. Dans les ruines d'une église, près de Magdalena de Cao à 500 kilomètres au nord de Lima, détruite par un tremblement de terre vers 1700. Elle appartenait à une petite ville coloniale, où les Espagnols rassemblaient en général les populations indigènes des alentours pour les contrôler. Dans les débris, nous avons retrouvé environ deux cents morceaux de papiers, dont la lettre. Mais préciser de quelle partie de l'église elle provenait est impossible tant les débris ont été remués après le séisme, probablement par la population venue y récupérer des objets.

Qui a écrit ces nombres ?
J.Q. Nous ne le savons pas. La lettre, qui traite d'un banal achat de tissu pour le compte d'un prêtre, n'est pas de la main qui a écrit la liste de nombres. Cette liste suggère toutefois que son auteur était relativement éduqué, car il note de manière synthétique, n'indiquant que les nombres strictement nécessaires à la compréhension de la manière de compter : chiffres de 1 à 10, puis 21, 30, 100 et 200.

À quelle langue peuvent-ils appartenir ?
J.Q. Il existe deux langues inconnues attestées à cette époque sur la côte nord du Pérou : le pescadora, la langue des pêcheurs, et le quingnam, qu'un texte du XVIIe siècle associe au royaume Chimu, grand rival des Incas absorbé par ces derniers vers 1460-1470. Nous ne connaissons aucun mot de leur vocabulaire. Il n'est d'ailleurs pas exclu qu'il s'agisse de la même langue, et il est probable que d'autres langages existaient à l'époque, dont nous avons perdu toute trace. La liste des nombres ne lève pas beaucoup le voile : seuls trois chiffres présentent une certaine similarité avec leur équivalent quechua, comme on peut s'y attendre de deux langues parlées dans des régions voisines. Mais cette nouvelle trace nous encourage à en chercher d'autres plus explicites !

Propos recueillis par Nicolas Constan

 

 

Source : La Recherche

Tag(s) : #Les anciennes écritures
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