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Publié par wikistrike.com

La dernière ignominie de Reporters sans frontières

Mes amis, et des organisations de soutien aux Palestiniens m’ont découragé alors que j’écrivais ce texte sur les turpitudes de RSF. Leur refrain me chantait : « tout le monde sait que cette organisation est un outil de l’Occident. Ton papier ne nous apprendra rien ». Tant pis, j’ai écrit quand même. Car le dernier « Bilan » publié par RSF est une honte contre l’humanité.

Chaque décembre Reporters sans frontières publie son « Bilan de l’année ». Un document à prétention mondiale censé répertorier tous les mauvais sorts faits aux journalistes où qu’ils se trouvent. La livraison 2022 s’étire sur 24 pages, ponctuées de statistiques donnant une allure de sérieux aux jugements des experts en liberté de RSF. Au final une notice de « Méthodologie » vient éclairer le lecteur forcément effondré par la cruauté humaine. Dommage que ces juges, désignés arbitres par eux-mêmes, ne livrent pas leur définition du « journaliste ». Ainsi, l’ONG s’étant affrontée en France à de jeunes baroudeurs du Web, on a compris que la « grande presse et le bien-penser » étaient le port d’attache de RSF. Est vite tamponné « complotiste » tout quidam qui ne porte pas les lunettes de l’ONG1,2.

Financée par la partie la plus riche de notre planète (États-Unis, Europe), la priorité de RSF est donc de soutenir ses sponsors. Des démocraties exemplaires qui, en moins d’un demi-siècle avec les Carter, Reagan, Clinton, Bush, Bush bis et le doux Obama, comptent plus de 3 millions de cadavres dans leurs placards. Des dirigeants assez habiles pour remplir à la fois les comptes en banques de leurs trusts et les cimetières du vilain monde. Sans incrimination de « crimes contre l’humanité » ni même de critiques. En tout cas jamais de sérieuses issues de RSF3,4. Le « Bilan 2022 » qui nous régale aujourd’hui est précédé d’un texte de Christophe Deloire, le nouveau Robert Ménard qui, en tant que secrétaire général, dirige l’Organisation :

« Les régimes dictatoriaux et autoritaires effectuent un remplissage accéléré de leurs prisons en incarcérant des journalistes. Ce nouveau record du nombre de journalistes détenus confirme l’impérieuse et urgente nécessité de résister à ces pouvoirs sans scrupules et d’exercer notre solidarité active avec tous ceux qui portent l’idéal de liberté, d’indépendance et de pluralisme de l’information ». En note de style ce n’est pas terrible. Utiliser deux fois « journaliste » en six mots ne fait pas du Flaubert. Mais ici n’est pas la honte. Elle est dans l’absence dans cet éditorial de deux noms de famille, car ils sont des nôtres, ceux de journalistes exemplaires : Shireen Abu Akleh et Julian Assange. L’une assassinée par Israël, l’autre emprisonné et mentalement torturé par le Royaume-Uni et l’Amérique, deux États qui font modèle pour RSF.

Allez au supermarché et posez cette question aux citoyens venus surfer entre les gondoles à la rencontre de la vie chère : « Pouvez vous citer l’exemple de journalistes assassinés ou emprisonnés en 2022 ? ». Les « non » seront nombreux. Pour les réponses (j’ai tenté l’expérience) vous obtiendrez, un mixe de : « la journaliste tuée par Israël » et « Assange qui est en prison ». Voilà les priorités que RSF ne veut pas entendre. L’organisation le montre dans la construction pharisienne de ce dernier « Bilan » qu’elle vient de déposer sous nos yeux.

Donc marmoréenne, RSF traite l’assassinat de notre consœur Palestinienne comme un accident d’auto dans Le Courrier de l’Ouest. Rappelons qu’il s’agit d’un assassinat ciblé commis par un soldat Israélien. Une force d’occupation présentée dans le lexique du journalisme à la mode comme « la seule démocratie du Moyen Orient ». Dans le « Bilan 2022 », nous sommes en page 18, section 2. Ici apparait enfin, sur quatre lignes et demie, le crime commis contre la journaliste iconique d’Al-Jazeera : « Le conflit israélo-palestinien a de nouveau été meurtrier pour les journalistes en 2022. Deux journalistes palestiniennes ont été tuées, dont la célèbre reporter d’Al Jazeera, Shireen Abu Akleh. Malgré de multiples enquêtes indépendantes concluant que l’armée israélienne avait intentionnellement visé la journaliste qui était clairement identifiée, aucun responsable n’a, à ce jour, été inquiété ».

Vivant, Stéphane Hessel tambourinerait son « Indignez-vous ! ». Dans ces lignes relatant un crime de guerre, le ton, le choix des mots sont ignominieux par leur volonté de dissimuler de la poussière humaine sous le tapis. Avez-vous remarqué le banal, « aucun responsable n’a, à ce jour, été inquiété »… RSF nous livre ce récit de prospectus comme un avis de passage de Chronopost. RSF ne nous parle pas de la révolte qui devrait l’habiter, de ses actions conduites pour protester, de ses recours devant les États, l’ONU, ou devant les juges. Mais lisez mieux cette phrase qui vaut son pesant de cadavre, elle évoque en passant « deux journalistes palestiniennes »…

–  Ah bon ! Mais qui est l’autre ?

Lecteurs accablés, je suis donc contraint de me substituer à RSF, ce qui demande de l’estomac. Deux clics à perdre, et vous vérifiez que la silhouette de Deloire n’apparaît pas sur les images prises lorsque les défenseurs de Shireen s’en viennent à La Haye pour porter plainte auprès de la Cour Pénale Internationale. Quant à « l’autre » morte, la soldate inconnue, là aussi un clic suffit : « Ghufran Harun Warasneh, 31 ans, diplômée en journaliste de l’université d’Hébron, accomplissant sa première mission pour « Radio Dream », a été assassinée le 1 juin 2022 près du camp de réfugiés d’Al-Arroub. » Tirée à bout portant par un militaire, israélien faut-il le préciser. Amy Brouillette, l’avocate de la famille de la reporter, a rappelé le droit aux oreilles des assassins, celui des Conventions de Genève : « Les journalistes sont des civils et les attaquer délibérément est un crime de guerre ». Le jour de l’assassinat de Ghufran, RSF a twitté des lignes déjà honteuses qui venaient, en amont, atténuer la culpabilité du meurtrier : « il semble qu’elle ne pouvait être identifiée (et ciblée) en tant que journaliste ». Ils sont comme ça les garçons de Deloire, intraitables. Quelle étourdie, cette Ghufran, d’être une journaliste sans dossard5.

Les poursuites engagées contre Julian Assange sont elles aussi un crime mais aussi un déshonneur pour l’humanité. Alors qu’il est le promoteur d’un journalisme radical, pratiqué au bistouri. Que l’on tourmente cet homme exemplaire, qui met à nu les entrailles des États, ne trouble pas le cours du fleuve tranquille de RSF. Son cas est exposé ; lui aussi en quelques lignes. On trouve cela en page 11 de la Section 1. Au mur des torturés Assange arrive en septième position, ainsi aligné entre Mohamed Mouloudj, un Algérien puni de 13 mois de prison pour un simple SMS et Allaa Abdel Fattah, emprisonné en Égypte depuis 2019 annoncé par RSF comme « aux portes de la mort ». Ce qui par rebond nous indique qu’Assange ne risque rien. Puisqu’il faut bien détendre le lecteur, ici RSF saisit l’occasion de reprendre une blague du comique d’état Dupont-Moretti :

« 175 ans c’est long… »…« surtout vers la fin » commentait l’un de ses anciens avocats, Éric Dupond-Moretti, avant de devenir ministre de la Justice en France. Le fondateur de WikiLeaks, Julian Assange, risque un total de 175 ans de prison si les États-Unis obtiennent son extradition du Royaume-Uni. Julian Assange a été inculpé de 18 chefs d’accusation pour la publication par WikiLeaks, en 2010, de centaines de milliers de documents classifiés ayant fait l’objet de fuites et ayant révélé des informations d’intérêt public. Dans l’attente de l’examen par la Haute Cour britannique de l’appel de l’ordre d’extradition, le fondateur de WikiLeaks est toujours incarcéré à la prison de Belmarsh, à Londres, où sa santé mentale et physique est menacée.

Assange est un Galilée de notre temps mais RSF plaisante dans un cimetière et, face à ceux qui critiqueront sa mollesse, l’ONG produira tous les communiqués de protestation publiés, les pétitions, les banderoles. Mais aucune action sérieuse auprès des puissants alors que RSF navigue dans leurs eaux. Aujourd’hui Deloire demande une intervention de l’ONU afin d’obtenir la libération d’un journaliste emprisonné par Alger. Voilà du nerf. Mais Assange n’a pas cette distinction. On comprend pourquoi en lisant un texte publié par RSF en 2014 qui dresse un portrait du journaliste australien : « Chantre de la transparence pour certains », « terroriste pour d’autres ». Avec un tel compliment, pas besoins d’ennemis.

Mais revenons à la Palestine, dont le traitement permet d’étalonner la rigueur du « Bilan de RSF » face aux crimes et exactions de l’occupant israélien. Selon le décompte du « Comité de Soutien des Journalistes Palestiniens », en 2022 nos confrères ont compté 1003 atteintes à leur statut professionnel. La même année Israël a détenu 130 journalistes et 4 d’entre eux ont été déportés en Israël 20, reporters sont toujours en prison, soit deux de plus que le compte donné par RSF concernant la Russie. Et le sort de Mahmoud Issa, enfermé depuis 1993 ne fait jaillir aucune virgule du stylo de Deloire. Notons toutefois que l’ONG s’est jointe à une suggestion de l’Union européenne demandant à Israël de traiter la presse avec plus d’urbanité.

Le « Comité de Soutien des Journalistes Palestiniens » rappelle aussi que 48 confrères ont été assassinés par Israël depuis l’an 2000. Puis il propose d’autres statistiques : 44 attaques directes contre des reporters, parfois jusqu’à leur bureau ou leur domicile. Dans 242 cas, les représentants de la presse ont vu leur équipement confisqué. Par 215 fois les forces d’occupation ont ouvert le feu à balles réelles vers un lieu regroupant des journalistes. De Janvier à novembre 2022, le Coordinateur du « Gender unit in the Palestinian Ministry of Information » relève 79 agressions contre 40 femmes journalistes. Et RSF ne dit pas un mot des 410 citoyens Palestiniens arrêtés (militants d’ONG ou journalistes) pour avoir exprimé une opinion sur les médias sociaux6. La clémence de l’ONG pour Israël est connue, presque institutionnelle. À tel point qu’en 2019 RSF a reçu ce que Tel-Aviv désigne comme le « Prix Nobel Juif », 700 000 dollars à partager avec un professeur hongrois de l’Université de Georges Soros.

Ainsi va la mort. Pour exister dans la longue vue de RSF, il est préférable d’être un cadavre issu du camp du bien. Là vous tenez une fierté posthume au panthéon de Deloire. Depuis la création de l’ONG sa clémence pour Israël est institutionnelle7 ,8.

L’imprécision et la légèreté du « Bilan 2022 » se déroule dans une horreur sans révolte. Cette fois nous sommes au Viet Nam où la journaliste Pham Doan Trang est « détenue depuis neuf ans » et le rédacteur ajoute, « trois autres journalistes qui croupissent pareillement derrière les barreaux. » Sur ces femmes dont RSF nous parle, nous souhaitons en savoir plus, voir leurs visages, connaitre leurs noms, celui de leur journal ! Non. Elles doivent souffrir en anonymes, en croupissantes. Deloire a-t-il lancé une action de choc pour s’informer, faire pression ? Le Bilan ne le dit pas.

Finissons notre voyage en enfer par le Mexique. Biden, l’ami de la liberté façon destruction de la Libye, vient de se rendre au Mexique, incontournable ami dont le « Parti Révolutionnaire Institutionnel » n’est plus qu’un mauvais cauchemar pour Washington. Ce grand pays n’est qu’une grosse poche d’esclaves qui, en fonction des besoins du capitalisme étasunien, doit se gonfler ou dégonfler. Sujet capital aussi pour RSF ? L’ONG nous présente la patrie de Zapata comme « Le pays en paix le plus dangereux pour les journalistes : 11 d’entre eux y ont été tués en 2022 (contre 7 en 2021). Au total, pas moins de 80 journalistes auront perdu la vie au Mexique en dix ans (dont 46 ces cinq dernières années) » Bon. Bien voilà, pourquoi en dire plus ? Qui, pourtant, assassine ces confrères sinon un capitalisme sauvage façon Arturo Ui. Voilà un champ d’enquête intéressant alors que le « Bilan 2022 » n’en fait qu’un gros fait divers empilant les journalistes sans nom.

Les distinguos, la hiérarchie, faits par RSF entre les victimes me donnent la nausée. Ayant un jour reçu une balle de M16 dans le poumon gauche, je connais le prix des mots quand ils deviennent des maux. Un journaliste mort ou emprisonné c’est un morceau de vérité qu’on assassine, où qu’il soit. Quel qu’il soit. En forçant le fléau de sa balance RSF s’engage, vieille histoire, dans un combat où le Nord a toujours raison contre le Sud. Mais reste incapable d’expliquer pourquoi cet Occident parfait a provoqué, sous l’étendard de la démocratie, ces crimes de masse que l’on ne compte pas.

source : Le Grand Soir

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