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La guerre secrète aux Pays-Bas (2)

Publié par wikistrike.over-blog.com sur 17 Juin 2011, 17:51pm

Catégories : #Politique internationale

La guerre secrète aux Pays-Bas (suite et fin)

 

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Symbole des relations étroites entretenues avec les Britanniques, parmi les insignes du SAZ figurait la Rose des Tudor à côté de la devise de Somer « Nous n’abandonnerons jamais ». « Nous n’avions aucune intention de livrer la prochaine guerre sous les ordres des Britanniques », souligna cependant un ancien Gladiateur hollandais, fier de son indépendance. « Van Lynden était très fort. Ils n’auraient pas pu l’évincer. Pas plus que ne purent le faire plus tard les Américains quand ils commencèrent à jouer un rôle prépondérant vers la fin des années 1950. Toutefois, van Lynden comprenait qu’un certain consensus était nécessaire entre les parties, et pour lui, c’était le rôle des chefs de décider jusqu’à quel point ils étaient prêts à coopérer tout en défendant leur souveraineté. » [28] Au cours des réunions top secret de l’ACC et du CPC, les organes de coordination et de commandement stay-behind de l’OTAN, le Gladio néerlandais I&O tenta toujours d’apparaître comme une entité faite de deux branches parfaitement coordonnées. Les Néerlandais avaient l’habitude de travailler sous la domination du MI6 et de la CIA. En effet, au lendemain de la guerre, le Royaume-Uni et les USA avaient formalisé leur collaboration avec les Pays-Bas en créant un forum tripartite baptisé TCH, dans lequel chaque pays disposait d’un siège. Parallèlement à la création de ce comité de coordination secret, le CCUO avait été fondé le 17 mars 1948 avec pour fonction de préparer en temps de paix le Royaume-Uni, la Belgique, les Pays-Bas, le Luxembourg et la France à une éventuelle invasion soviétique. En avril 1951, les fonctions du CCUO furent transférées au CPC qui était profondément intégré à l’OTAN, et au sein duquel les services secrets néerlandais disposaient également d’un siège. [29]

Durant le temps qu’il passa à la tête du Gladio néerlandais, van Lynden promut activement les contacts entre les services secrets européens et leurs armées secrètes et insista sur la nécessité d’une coopération dans le cadre de l’établissement de routes internationales d’exfiltration et d’évacuation. Dans cette optique, une fois nommé à la tête de l’armée secrète des Pays-Bas, le baron voyagea inlassablement à travers toute l’Europe pendant de nombreuses années. Sachant ses efforts appréciés des différents services de sécurité, il fut volontaire pour assumer le rôle de premier secrétaire du CPC. Cependant, les Britanniques qui se méfiaient de cet homme aux idées jugées trop libérales firent obstacle à sa nomination. [30] En 1957, la Grande-Bretagne, les USA, la France, la Belgique, le Luxembourg et les Pays-Bas représentés par van Lynden fondèrent le Six Powers Lines Committee, qui exerçait les mêmes fonctions de coordination que le CPC mais pour les voies de communication et d’évasion internationales. Le Six Powers Lines Committee devint ensuite l’ACC, fondé à Paris en 1958. Ce nouveau comité prit en charge la coordination des exercices Gladio internationaux menés dans la plus grande clandestinité avec les différents réseaux nationaux. Dans l’éventualité d’une invasion, l’ACC disposait d’une base aux États-Unis et d’une autre en Grande-Bretagne à partir desquelles les unités présentes dans les territoires occupés pouvaient être activées et commandées. Des manuels imprimés par l’ACC indiquaient aux soldats stay-behind les procédures communes pour les opérations spéciales, le cryptage, les techniques de saut de fréquences ainsi que les procédures de largage et de parachutage. La présidence de l’ACC était renouvelée tous les deux ans. Par l’intermédiaire du TCH, du CPC et de l’ACC, le réseau Gladio néerlandais I&O était donc en contact permanent avec la CIA et le MI6. [31]

Au cours des années 1950, la CIA et le MI6 menèrent de nombreuses opérations clandestines conjointes dont celle qui provoqua en 1953 la chute du gouvernement iranien de Mossadegh qui avait entrepris de redistribuer à la population une partie des revenus du pétrole. Dans le même temps, les deux services redoutaient que les communistes européens et les services secrets soviétiques n’aient recours aux mêmes procédés en Europe de l’Ouest et accordaient donc une grande importance aux armées secrètes levées sur le Vieux Continent. En 1953, la CIA ordonna à van Lynden d’effectuer certains changements afin de rendre ses unités plus professionnelles. « C’est une série de recommandations imprimées sur d’épais volumes bleus » qui furent remis au baron, se souvient un ex-agent. « Van Lynden a étudié les documents avec soin. Ils contenaient des informations sur les stratégies de prise du pouvoir mises en œuvre par les Soviétiques en Europe de l’Est. Les exemples montraient quel genre de personnes intéressait particulièrement les Soviétiques. Ces individus ne pouvaient évidemment pas être recrutés comme agents secrets. Sur cette base, van Lynden se sépara donc d’un certain nombre d’agents qui avaient été recrutés par Somer » [32]

Mais van Lynden n’eut pas seulement à faire face aux pressions de la CIA, d’autres émanèrent également des services de sécurité néerlandais. En février 1951, le général Kruls, qui en tant que supérieur de Somer et de van Lynden avait grandement contribué à la mise en place du Gladio des Pays-Bas, fut remercié suite à une série de différends l’ayant opposé au ministre de la Défense H. L. Jakob et portant sur l’action future et l’organisation de l’armée néerlandaise. À la surprise et au mécontentement de bon nombre de militaires, c’est le général BRPF Hasselman qui lui succéda au poste de chef de l’état-major de l’armée néerlandaise. Van Lynden en voulait personnellement à Hasselman. Avant même la seconde guerre mondiale, celui-ci était connu pour ses opinions pro-allemandes. Après 1945, des rumeurs s’étaient répandues selon lesquelles il aurait trahi son propre état-major avant l’invasion de 1940. Suite à la capitulation des Pays-Bas, Hasselman avait collaboré avec les nazis et enjoint d’autres officiers, dont van Lynden, d’en faire autant. Mais le baron avait toujours refusé. Dans le cadre d’une rude opération de consolidation de l’occupation allemande, un grand nombre d’officiers de l’armée néerlandaise furent déportés vers des camps de prisonniers. C’est au camp de Stanislau que van Lynden rencontra Hasselman. Celui-ci accepta une nouvelle fois de coopérer avec les Allemands, ce qui lui valut d’occuper une position dominante parmi les prisonniers. Au lendemain de la guerre, Hasselman fut dégradé et exclu de l’armée pour collaboration avec l’ennemi. Cependant il fit appel de cette décision et parvint même, à la surprise générale, à progresser au sein de la hiérarchie militaire, ce qui eut pour effet de jeter un certain discrédit sur le ministère de la Défense néerlandais.

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Benjamin Richard Pieter Frans Hasselman (1898-1984). Il fut chef d’état-major des armées et président du Comité militaire de l’OTAN.

En apprenant la nomination de Hasselman en 1951, la cavalerie néerlandaise, à laquelle appartenait van Lynden, décida qu’aucun de ses éléments n’accepterait de serrer la main du général compromis, bien que celui-ci fût de fait leur supérieur. En sa qualité de chef de section, van Lynden avait affaire à son nouveau commandant dans le cadre de réunions protocolaires. Il en était tellement embarrassé qu’il songea même à démissionner. Il résolut finalement de se rendre à ces réunions, mais Hasselman eut l’intelligence de ne pas lui tendre la main. [33] Au cours des années qui suivirent, celui-ci fit à plusieurs reprises obstacle à la promotion de van Lynden. Des conflits internes s’en suivirent et Fock dut intervenir en tant que secrétaire général au ministère des Affaires générales. « J’ai alors parlé à Hasselman sur un ton assez direct et abrupt », raconta-t-il des années plus tard, suite à cela les deux hommes prirent leurs distances. [34] En dépit des luttes intestines qui se livraient au ministère de la Défense, van Lynden demeurait concentré sur sa mission. « J’ai toujours en mémoire l’invasion de la Hongrie en 1956 », témoigna un ex-agent de l’armée secrète des Pays-Bas à propos l’une des plus célèbres opérations menées par les forces soviétiques. « Ce jour-là, van Lynden est entré dans le bureau où régnait une atmosphère confuse et fébrile. Il a dit d’un ton calme : “Cela fait maintenant des années que nous nous efforçons de bâtir ça. Pourquoi donc êtes-vous tous si nerveux ?” En fait, je pense que nous aurions pu être opérationnels dès 1956. » [35]

Mais van Lynden ne fit pas toujours preuve d’une telle maîtrise. Lorsque l’on apprit en 1961 que l’agent britannique George Blake travaillait en réalité pour le compte des Soviétiques depuis le début des années 1950, la nouvelle ne sema pas uniquement l’effroi à Londres, elle provoqua également la panique dans les rangs de l’armée secrète néerlandaise. « Van Lynden fut terrifié de l’apprendre », se souvient un ancien soldat stay-behind. En effet, peu après la fin de la seconde guerre mondiale, Blake avait passé plusieurs mois à La Haye à participer à des opérations spéciales, dans le cadre de la coopération renforcée établie entre services britanniques et néerlandais. Durant cette période, Blake avait eu ses entrées à la villa Maarheeze de Wassenaar, le quartier général des services secrets intérieurs et de la branche « I » du réseau stay-behind néerlandais. Van Borssum Buisman, qui fut plus tard nommé à la tête du Gladio des Pays-Bas, s’était entretenu avec l’espion. « Blake connaissait l’emplacement des installations et l’identité des membres » de l’armée secrète néerlandaise, témoigna un ex-agent sous couvert de l’anonymat. Depuis son exil moscovite, Blake démentit personnellement ces allégations au cours d’une conversation qu’il eut en 1992 avec d’anciens membres du SAZ : « Je n’ai jamais été informé de ces activités [stay-behind]. Et les Soviétiques ne m’ont jamais posé de questions à ce sujet. Aussi n’ont-ils [les Gladiateurs néerlandais]aucune raison de s’inquiéter. Le nom de van Borssum Buisman ne me dit absolument rien. » [36]

Après avoir commandé le SAZ ou branche « I » de l’organisation I&O pendant 14 ans, van Lynden donna sa démission en mars 1962. À la demande de la Reine, il fut à nouveau affecté au Palais Royal. Le baron mourut en 1989 à l’âge de 76 ans. Au plus fort de la crise des missiles à Cuba en 1962, le commandement du réseau stay-behindnéerlandais I&O fut restructuré et chacune des branches reçut un nouveau directeur. Après 14 ans à la tête de la branche « O », Louis Einthoven, alors âgé de 66 ans, quitta le BVD et prit sa retraite. Il mourut 12 ans plus tard. Le général de division De Boer lui succéda en avril 1962. Ce dernier reçut spécifiquement du chef d’état-major van den Wall Bake la mission d’harmoniser les relations entre I et O qui s’étaient quelque peu détériorées sous la direction d’Einthoven. Deux ans plus tard, une commission nommée par le ministère de la Défense et présidée par le docteur Marius Ruppert fut chargée de découvrir si De Boer avait réussi sa mission. Aux côtés de Ruppert siégeaient Fock et l’amiral Propper.

Le parlementaire et conseiller de la couronne Ruppert présenta son rapport sur l’état de la collaboration entre les deux armées secrètes en 1965. Ses découvertes étaient édifiantes. Compte tenu de la piètre coopération existant entre les deux branches du réseau stay-behind néerlandais, Ruppert suggérait que soit créé un poste de « Coordinateur d’I&O » et proposait de tenir ce rôle Il recommandait par ailleurs de remplacer De Boer à la tête de la section O et proposait une nouvelle fois d’assumer cette fonction. Sur ordre du Premier ministre J. Zijlstra, Ruppert fut donc nommé à la tête de la branche « O » du réseau stay-behindnéerlandais, poste qu’il occupa jusqu’en 1975. [37] Lorsqu’il s’expliqua suite aux révélations de 1990, Fock reconnut avoir fait partie de cette commission secrète mais prétendit ne pas se souvenir des sujets abordés à l’époque. Il se rappelait uniquement de rencontres régulières à la villa de Ruppert dans le village de Zeist.

Les manoeuvres de Ruppert provoquèrent un véritable séisme au sein du SAZ, la branche I du réseau stay-behind. Profitant de sa double fonction de commandant de la branche O et de coordinateur d’I&O, Ruppert favorisa ses propres services au détriment de la section I, ce qui fit naître un profond ressentiment entre les deux pôles de l’organisation. Ruppert veilla à ce que la branche « O » ait un rôle dominant au sein de l’ACC et du CPC, les deux comités de commandement stay-behind de l’OTAN. La collaboration entre les deux sections du Gladio néerlandais laissa donc à désirer pendant plusieurs années. Les tensions ne s’apaisèrent que lorsqu’un nouveau coordinateur fut nommé à la place de Ruppert. Dès lors cette position fut généralement occupée par d’anciens officiers de marine auxquels une retraite à 55 ans laissait du temps pour une deuxième carrière plus officieuse. En 1975, phénomène assez rare dans l’histoire des réseaux stay-behind, c’est le socialiste Th. J. A. M. van Lier qui succéda à Ruppert à la tête de la section O. Au lendemain de la guerre, van Lier siégea comme député travailliste avant de commander le service secret illégal Albrecht, fonction qui lui valut d’être arrêté par la suite. On estime que sous la direction de van Lier, le budget annuel d’I&O s’élevait à environ 3 millions de florins. Mais les services se développèrent rapidement tandis que s’intensifiait la coopération entre les deux sections. On ignore qui assuma le commandement du Gladio néerlandais entre les années 1980 et 1990 ; en effet, le secret n’a toujours pas été levé sur l’identité des commandants étant donné que ces hommes sont probablement toujours en vie et exercent encore des responsabilités.

À l’instar de la section O, la section I subit elle aussi de profondes modifications en 1962. Succédant à Somer et van Lynden, van Borssum Buisman prit ses fonctions à la tête du service en mars 1962. Avec sa moustache et ses cheveux blonds, le grand officier de cavalerie incarnait pour beaucoup le Hollandais typique. Pendant la seconde guerre mondiale, il avait été officier de liaison entre les services secrets néerlandais BI (Bureau Inlichtigen) et l’organisation de résistance OD (Ordedienst) dirigée par P. J. Six. Au cours d’une mission en février 1944, il fut capturé par l’ennemi et incarcéré successivement dans plusieurs prisons allemandes. Il endura plusieurs fois la torture sans jamais révéler l’identité des membres de la résistance néerlandaise. Condamné à mort par les nazis, il parvint à sauter du train en marche qui le conduisait en Allemagne. Blessé, il regagna son pays et rétablit le contact avec Six, ce qui lui valut d’être considéré par certains Allemands comme le meilleur agent secret des Pays-Bas.

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Garrelt van Borssum Buisman (1915-1991). Il commanda le Gladio néerlandais de 1962 à 1970.

Après l’armistice, van Borssum Buisman ne renonça pas pour autant aux activités clandestines. Il fut affecté à Ceylan pendant quelques temps, où il attendit en vain avec son unité d’élite d’être déployé en Indonésie. De retour aux Pays-Bas, le premier commandant de la section I, Somer, le recruta au sein du réseau stay-behind. Sous la direction de van Lynden, Buisman occupa le poste de commandant en second du SAZ. Parmi ses principales fonctions figurait l’élaboration de routes d’évasion entre les Pays-Bas et l’Espagne franquiste via la Belgique et la France. Le long de ces itinéraires, il recrutait et formait des agents, souvent des Néerlandais vivant en France ou des Français ayant séjourné aux Pays-Bas. Il assuma le commandement de la section I jusqu’à ce qu’il prenne sa retraite en mai 1970. Il mourut en février 1990 à l’âge de 77 ans. Suite à la découverte l’existence des armées secrètes en 1990, il fut révélé que le successeur de Buisman avait été un certain J. W. A. Bruins qui dirigea le service de mai 1970 à décembre 1981. Les noms des derniers commandants d’I&O, qui sont vraisemblablement toujours en vie, ne furent pas divulgués. [38]

Durant les exercices, les agents devaient s’appeler par leur nom de code. « L’entraînement devait se dérouler uniquement sur notre temps libre », expliqua un ex-membre de l’armée secrète. « Avec notre instructeur, nous élaborions un programme spécifique. Il fallait se rendre sur différents sites de formation, ce n’était pas le genre de séances qu’on improvise comme ça dans le grenier. L’entraînement ne pouvait avoir lieu à intervalles réguliers, ça aurait risqué d’éveiller les soupçons. » [39] La motivation des troupes posait parfois quelques difficultés : « Le problème c’est qu’il fallait se préparer en vue de quelque chose qui arriverait au plus tôt dans une dizaine d’années », se souvint un ancien Gladiateur. « La motivation devait donc être préservée comme une sorte de foi. Surtout dans les périodes de détente et de coexistence pacifique, là c’était particulièrement difficile. L’autre camp [les communistes] menait lui aussi une guerre psychologique. Il fallait donc entretenir la vigilance des instructeurs par une information factuelle [sur les dangers du communisme], qu’ils transmettaient ensuite à leurs agents sur le terrain. » [40]

Des deux branches composant le réseau stay-behind I&O, la mystérieuse section O était la plus confidentielle et, aujourd’hui encore, on ne dispose que de peu d’informations sur elle. « La différence entre I et O c’est que O ne devait avoir aucune “existence”, c’était une toute autre affaire », expliqua un ancien responsable suite aux révélations de 1990 sur le Gladio. [41] Au cours des entraînements de l’armée secrète néerlandaise, les agents de la section O manifestaient un certain sentiment de supériorité vis-à-vis de leurs collègues de la section I avec qui ils se refusaient à fraterniser lors des soirées qui suivaient les séances de travail. « Ils se considéraient souvent comme la crème de la crème, ceux à qui l’on confierait le boulot sérieux en cas d’occupation. » [42] Afin de dissimuler autant que possible l’existence de la section O, tous les contacts avec des représentants de l’État néerlandais étaient pris par l’intermédiaire d’agents de la section I, ce qui ne réjouissait pas particulièrement ces derniers. La branche O était en partie financée par des fonds privés, notamment par des firmes multinationales et par la CIA. Cependant elle recevait aussi des fonds publics qui figuraient au budget de la cellule I. Les très rares officiels du ministère de la Défense qui avaient connaissance de la section I et de son budget estimaient à tort, et au grand dam de van Lynden, que cette armée secrète était plutôt onéreuse. « Ça [O] ressemblait un peu à un monastère du Moyen-Âge », commente un ancien agent de la section I. «  Ils n’étaient pas autorisés à se fréquenter et tout le monde restait sagement assis dans sa cellule. » [43]

Si O avait besoin d’une presse, d’explosifs ou de tout autre équipement, c’était par l’intermédiaire de I qu’elle se les procurait. Dans ces cas-là, celle-ci était informée de l’endroit où avait été livré le matériel qui arrivait généralement en provenance d’Angleterre. Un camion militaire transportait alors le matériel jusqu’à un endroit convenu où les agents de la section O en prenaient possession. En cas de problème, les services secrets officiels néerlandais devaient porter le chapeau étant donné que ni l’existence de I et ni celle de O ne pouvaient être publiquement reconnues. Au cours des années 1980, plusieurs des caches d’armes du réseau stay-behind furent découvertes accidentellement à travers les Pays-Bas. En 1983, le ministre de la Défense J. de Rujiter dut s’expliquer devant des caméras de télévision suite à la mise au jour d’un mystérieux dépôt à Rozendaal. Il demanda aux journalistes du temps afin de pouvoir mener une enquête interne et fut informé en détail par ses services. C’est le service de renseignement intérieur BVD qui assuma publiquement la responsabilité. Par conséquent, tout le monde au BVD chercha à savoir quels collègues disposaient de telles caches d’armes, la version réservée aux employés du service fut donc que les vrais responsables étaient une unité secrète baptisée I. Il s’agissait bien sûr d’un mensonge de plus car en réalité tout cet armement appartenait à l’unité d’action clandestine et de sabotage O.

« Alors que I était un service indépendant politiquement, O était connue pour être plus orientée idéologiquement », témoigna un ancien agent néerlandais, laissant entendre que la section O était un groupe anticommuniste armé à l’image du SDRA 8 de la Belgique voisine. Cela ne signifie pas pour autant que O était un groupe menant des actions anticommunistes illégales, tint à préciser l’un de ses anciens membres : « Nous fondions notre combat sur la défense des valeurs inscrites dans la Constitution ». [44] Le spécialiste néerlandais des opérations stay-behind Paul Koedijk découvrit que les unités O s’étaient spécialisées en temps de paix dans ce qu’ils appelaient des opérations d’“immunisation” de citoyens néerlandais. « Contre quoi les citoyens devaient être immunisés était tout à fait clair : le communisme sous toutes ses formes. » Dans le cadre de son combat idéologique la section O se livrait à de la propagande calomnieuse et inventait de toutes pièces des histoires destinées à discréditer les communistes, elle possédait donc son propre réseau d’imprimeries. « L’opinion partagée par les membres de la section O était qu’une occupation soviétique serait pire à bien des égards que celle imposée par les nazis », rappelle un ex-agent. « Et ce, pour la bonne raison que même les quelques rares valeurs que respectaient encore les Allemands, comme par exemple la famille et la religion, auraient été menacées sous une occupation soviétique. Nous nous attendions à des changements radicaux. » [45]

Quand à la fin de l’année 1990, le Premier ministre italien Giulio Andreotti révéla l’existence à travers toute l’Europe de l’Ouest d’armées secrètes anticommunistes, le scandale n’épargna pas les Pays-Bas. Un ancien membre du Gladio néerlandais plaisanta : « Nous aussi sommes surpris d’avoir pu travailler aussi longtemps sans être dérangés ». [46] Dans une lettre adressée au Parlement le 13 novembre 1990, le Premier ministre démocrate-chrétien Ruud Lubbers en poste depuis 1982 confirmait que les Pays-Bas disposaient effectivement d’une armée secrète, un « groupe composé de civils et de militaires », et que cette armée était toujours active. Lubbers prétendait que « cette organisation n’avait jamais été placée sous le contrôle de l’OTAN » et en évoquant la fonction classique des réseaux stay-behind, il précisait que « les contacts avec d’autres pays membres de l’OTAN, dont certains avaient mis en place des structures semblables, se limitaient, en ce qui concerne les Néerlandais, à étudier comment les objectifs fixés pourraient être atteints ». [47] Des parlementaires de la majorité et de l’opposition convinrent que cette lettre ne constituait pas une explication valable. Certains d’entre eux se souvenaient de la découverte dans les années 1980 de mystérieuses caches d’armes contenant des grenades, des fusils semi-automatiques, des armes automatiques, des munitions et des explosifs et demandèrent un complément d’information sur d’éventuels liens avec l’armée secrète. D’autres parlementaires reprochèrent au gouvernement de n’avoir pas informé la Commission parlementaire sur le Renseignement et la Sécurité pourtant tenue au secret, de l’existence d’une telle organisation.

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Relus ter Beek (1944-2008). Ministre travailliste de la Défense, il organisa la dissolution officielle du Gladio.

Peu de temps après, Lubbers et son ministre de la Défense Relus Ter Beek briefèrent donc pour la première fois la Commission sur le réseaustay-behind I&O et, quelques heures plus tard, le Premier ministre se présenta devant le Parlement. Il confirma que les arsenaux clandestins découverts dans les années 1980 appartenaient bien à l’armée secrète. Il souligna que l’organisation stay-behind néerlandaise était responsable devant le Premier ministre, par conséquent lui-même, et devant le ministre de la Défense, Ter Beek. « Les Premiers ministres et ministres de la Défense successifs ont toujours préféré ne pas mettre les autres ministres ou le Parlement dans la confidence. » [48] Le Premier ministre s’enorgueillit du fait que près d’une trentaine de ministres avaient su protéger le secret, tandis que certains membres du Parlement y voyaient surtout une violation de la Constitution des Pays-Bas. De nombreux députés ne rejetaient pas le principe de préparatifs stay-behind en cas d’urgence, mais ils ne pouvaient accepter d’avoir été ainsi abusés. Le travailliste Maaseik van Draa déclara au nom de son groupe : « Il nous faut plus d’éclaircissements sur le type de structures dont il s’agit et dans quelle mesure elles ont collaboré ou collaborent toujours avec l’OTAN ». Ton Frinking de la majorité démocrate-chrétienne demanda lui aussi plus d’informations sur les liens entretenus par le réseau Gladio avec l’OTAN. Il précisa avoir entendu récemment les Belges reconnaître publiquement qu’ils avaient présidé la dernière conférence secrète stay-behind. « La question est : que signifie concrètement cette présidence belge ? », interrogea Frinking.

Lubbers dut admettre que l’armée secrète des Pays-Bas était toujours membre de ce comité clandestin de l’OTAN chargé de la coordination des réseaux stay-behind d’Europe occidentale. Hans Dijkstal de l’opposition libérale déclara : « Ce qui m’inquiète ce n’est pas tant qu’une telle chose ait existé ou existe encore aujourd’hui. Le vrai problème c’est que le Parlement n’en ait rien su avant hier soir. » [49] Quand certains parlementaires voulurent connaître la liste des membres de l’armée secrète, Lubbers leur répondit qu’il l’ignorait personnellement. Certains virent dans cette réponse une contradiction à ses précédentes déclarations dans lesquelles il venait de confirmer sa responsabilité et celle du ministre de la Défense dans la supervision des armées secrètes. Mais Lubbers souligna que la nécessité du secret était telle qu’il serait « extrêmement dangereux si le Premier ministre (...) devait enquêter sur chacun d’entre eux personnellement ». [50] Face aux questions insistantes des parlementaires, Lubbers fut forcé de reconnaître que des membres de l’armée secrète néerlandaise avaient récemment pris part à un entraînement en Sardaigne, au quartier général du Gladio italien. [51]

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I&O, le stay behind néerlandais a officiellement été dissout en 1992. Pourtant, ce document du Ministère des Affaires générale atteste le financement de la branche O durant la période 1992-2002 via la Fondation Quia Opportet (en latin « Au cas où »).

Il n’y eut ni enquête parlementaire ni rapport public et ce n’est qu’en avril 1992 que l’armée secrète néerlandaise I&O fut finalement démantelée. Le ministre de la Défense Relus Ter Beek adressa un courrier aux soldats de l’ombre dans lequel il les remerciait des services rendus à leur pays. [52] Mais les fantômes du passé resurgirent en 1993 quand un tribunal de La Haye condamna un homme de 38 ans à 3 ans de prison. À ses côtés comparaissait un major de l’armée néerlandaise âgé de 44 ans qui fut lui aussi reconnu coupable d’avoir fait chanter Nutricia, un fabricant d’aliments pour bébés au printemps 1993 pour un montant de 5 millions de florins. Les avocats de la défense soulignèrent que les prévenus étaient membres de l’organisation stay-behind mise en place par les services secrets aux Pays-Bas et dans d’autres pays européens. Le major prétendit pour sa défense que, dans le passé, les agents stay-behind arrêtés par la police étaient protégés par un accord conclu entre les instances judiciaires et la Défense selon lequel ceux-ci étaient protégés de toute poursuite judiciaire. Il affirma que de nombreuses missions du Gladio avaient échoué par le passé sans qu’aucune charge ne soit finalement retenue contre les individus impliqués, signifiant ainsi que les Gladiateurs néerlandais avaient pu agir hors de tout contrôle et cadre légal. L’officier ne précisa toutefois pas de quel type de missions il s’agissait. [53]

(À suivre… )

Le Gladio est mort, Vive le Gladio !

Dans ce mémo de la Direction des Opérations de l’Armée néerlandaise, datée d’avril 1998, il est indiqué que vu la probabilité d’un « conflit à grande échelle », des dispositions ont été prises pour faire fonctionner le stay-behind, I&O.

Au moment où ce document a été rédigé, l’URSS n’existait plus depuis 7 ans et le Gladio était officiellement dissous depuis 6 ans.

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1-629.jpgCet article constitue le onzième chapitre desArmées secrètes de l’OTAN 
© Version française : éditions Demi-lune (2007).

[1] Paul Koedijk, « De Geheimste Dienst. Gladio in Nederland. De geschiedenis van een halve eeuw komplot tegen de vijand » dans Vrij Nederland, 25 janvier 1992, p.9. Les informations disponibles sur lestay-behind néerlandais proviennent presque exclusivement de deux articles écrits par Paul Koedijk pour l’Institut de documentation militaire d’Amsterdam. Grâce à des entretiens avec d’anciens membres du réseau et à l’étude de documents d’archives, Koedijk est parvenu à retracer une partie de l’histoire de l’armée secrète I&O, même si la très secrète branche O requiert des recherches supplémentaires.

[2] Le contre-espionnage allemand. Ndt

[3] Koedijk, « Geheimste Dienst », p.9.

[4] Frans Kluiters, De Nederlandse inlichtingen en veiligheidsdiensten(Sdu, La Haye, 1993), p.304.

[5] Koedijk, « Geheimste Dienst », p.9.

[6] Officiellement, le BVD fut créé en août 1949 par décret royal. Durant les quatre premières années de l’après-guerre, il y eut une profonde refonte des structures du renseignement intérieur. Le BNV (Bureau Nationale Veiligheid) fut d’abord créé en 1945 avec pour principale mission de démasquer les agents allemands restés postés infiltrés après la reconquête alliée. Le BNV fut ensuite restructuré au printemps 1946, opérant un bref moment sous le nom de CVD (Central Veiligheidsdienst) avant d’être remplacé par un nouveau service de renseignement intérieur, le BVD.

[7] Pendant la majeure partie de son histoire, l’IDB travailla dans l’ombre et n’attira que très rarement l’attention du public, des parlementaires, des chercheurs et des médias. Cette situation changea brusquement quand, suite à l’échec d’une mission d’espionnage dans les années 1960, deux « touristes » néerlandais, Evert Reydon et Louw de Jager, furent arrêtés et emprisonnés en URSS. Quelques années plus tard, une série de scandales impliquant le renseignement intérieur suscita un tel mécontentement parmi la population que le Premier ministre Lubbers décida finalement de fermer le service. Pour plus d’informations sur l’IDB, voir Cees Wiebes et Bob de Graaf, Villa Maarheeze. The Netherlands Foreign Intelligence Service (Dutch Government Printing Office, La Haye, 1992). Wiebes et Graaf ont fait face à de nombreuses difficultés lors de leurs recherches. Des responsables du renseignement, actuels et anciens, ont reçu la consigne claire de ne pas parler aux auteurs. Wiebes et Graaf ont dû aller plusieurs fois en justice, en invoquant la loi néerlandaise sur la liberté d’information pour vaincre les résistances du gouvernement des Pays-Bas, afin d’obtenir l’accès à certains documents et la publication de leur ouvrage. Après plus de 150 entretiens avec des agents des services secrets, ils ont écrit ce qui est probablement la plus complète histoire de l’IDB. Wiebes et Graaf sont également entrés en possession de documents datant des premiers temps du Gladio néerlandais et ont publié sur le sujet aux Pays-Bas. Voir Bob de Graaff et Cees Wiebes, Gladio der vrije jongens : een particuliere geheime dienst in Koude Oorlogstijd (Sdu, La Haye, 1992).

[8] Koedijk, « Geheimste Dienst », p.10.

[9] Paul Koedijk, « Dossier Gladio. Nederland was voorbereid op een nieuwe oorlog » dans Vrij Nederland, du 11 juillet 1992, p.34.

[10] Kluiters, Nederlandse, p.306.

[11] Koedijk, « Geheimste Dienst », p.13.

[12] Kluiters, Nederlandse, p.310.

[13] Koedijk, « Dossier Gladio », p.36.

[14Ibid.

[15Ibid.

[16Ibid.

[17] Kluiters, Nederlandse, p.314.

[18] Koedijk, « Geheimste Dienst », p.10.

[19Ibid., p.11.

[20] Koedijk, « Dossier Gladio », p.34.

[21] Kluiters, Nederlandse, p.306.

[22Ibid.

[23] Koedijk, « Geheimste Dienst », p.12.

[24] Kluiters, Nederlandse, p.308.

[25] Koedijk, « Dossier Gladio », p.35.

[26Ibid.

[27] Koedijk, « Geheimste Dienst », p.11.

[28Ibid., p.12.

[29] Kluiters, Nederlandse, p.311.

[30] Koedijk, « Geheimste Dienst », p.12.

[31] Kluiters, Nederlandse, p.311.

[32] Koedijk, « Geheimste Dienst », p.12.

[33Ibid., p.11

[34Ibid.

[35Ibid., p.12

[36Ibid., p.13

[37] Kluiters, Nederlandse, p.308.

[38] Koedijk, « Dossier Gladio », p.34.

[39Ibid.

[40Ibid.

[41Ibid.

[42] Koedijk, « Dossier Gladio », p.37.

[43] Koedijk, « Geheimste Dienst », p.13.

[44] Tous deux citent Koedijk, « Dossier Gladio », p.36.

[45Ibid.

[46] Koedijk, « Geheimste Dienst », p.8.

[47] Agence de presse Associated Press, 14 novembre 1990. L’intégralité de la lettre de Lubbers fut publié dans le quotidien néerlandais NRC Handelsblatt du novembre 1990 : « Brief premier Lubbers “geheime organisatie” ». Elle est aussi archivée dans la documentation officielle du Parlement néerlandais sous le matricule Kamerstuk N°21895.

[48] Agence de presse internationale Associated Press, 14 novembre 1990.

[49Ibid.

[50Ibid., 21 novembre 1990.

[51] Quotidien britannique The Guardian du 5 décembre 1990.

[52] Magazine politique britannique Statewatch, septembre/octobre 1993 reprenant le quotidien néerlandais Dagblad du 7 septembre 1993.

[53] Agence de presse internationale Reuters, 14 décembre 1993, reprenant le quotidien néerlandais NCR Handelsblad.

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